D’abord, il y avait le lieu. Barack Obama, pour cette adresse qu’il souhaitait historique, avait choisi l’Université du Caire. Ce n’était pas fortuit: l’endroit, depuis sa fondation en 1908, se veut un lieu d’échanges entre l’Orient et l’Occident, représente une Egypte moderne.
Ces dernières années, elle avait ainsi été un terreau de contestation – intensément surveillée par le pouvoir – pour une jeunesse aspirant à plus de démocratie.
L’université, située à Gizeh, avait été préférée à Al-Azhar, légendaire mosquée enseignante, haut lieu de la science de l’islam. Obama, dès l’entrée de son discours, fit référence aux deux lieux, le progrès et la tradition.
En 2005, Condoleezza Rice, secrétaire d’Etat de l’administration Bush, était déjà venue parler au Caire, ailleurs encore: à l’Université américaine. Elle y avait tenu des propos énervés sur la stagnation démocratique au pays de Hosni Moubarak, et l’emprisonnement des opposants.
Le Gouvernement égyptien, agacé, n’avait pourtant aucunement tenu compte de ses remarques. Depuis 1979 et la poignée de main entre Sadate et Begin, l’Egypte reste le pivot de la politique arabe des Américains. Ils ne sont que sable du désert sans leur allié cairote. Des milliards de dollars d’aide annuelle, qui vont notamment à l’armée égyptienne, consacrent ce lien.
Dette de civilisation. A l’entrée de l’été 2009, Obama le sait bien. Son discours est cependant aux antipodes de la manière Rice: il use d’un œcuménisme de prêcheur sur l’enrichissement culturel et scientifique de l’Occident par le monde musulman.
Il parle même de «dette de la civilisation» envers l’Islam, avant d’enchaîner sur la «grande source de progrès» que l’Amérique fut au monde. Au-delà de la lutte contre les stéréotypes et la bienpensance que le texte d’Obama dégage, c’est un discours splendide et émouvant.
Demeure aujourd’hui possible d’en railler l’efficacité: pas plus qu’après 2005, Moubarak ne modifia d’un iota la force de sa répression, et il ne fit pas plus de cas des droits de l’homme.
Certains commentateurs ne se firent pas prier pour le remarquer, constatant que le poids des mots de Washington, quel qu’en soit le ton, Condie Rice ou Barack Hussein Obama, ne conservait là-bas, en ce début fracassé de XXIe siècle, qu’un impact dérisoire.
Dans le funambulisme diplomatique américain des derniers jours, le défi consiste à ne pas tomber du fil tendu entre le bon camp de l’histoire et un pouvoir détesté que l’on a soutenu au nom de la real politik.
Mais relire Obama au Caire, c’est aussi constater qu’il n’y fit pas la moindre allusion positive au pouvoir de Hosni Moubarak qui l’accueillait. C’est aussi entendre un passage magnifique sur la démocratie:
«J’ai la ferme conviction que tous les peuples aspirent à certaines choses: la possibilité de s’exprimer et d’avoir une voix dans la façon dont ils sont gouvernés; la confiance en l’Etat de droit et l’application équitable de la justice; un gouvernement qui ne vole pas ce qui appartient à son peuple; la liberté de vivre selon leur choix.»
Il y a alors dans le public de l’Université du Caire des applaudissements, quelques cris heureux, une émotion passe, qui est peut-être, déjà, le début d’une colère. N’exagérons rien. Le soulèvement de Tunisie ou d’Egypte ne se résume ni ne tient évidemment dans les mots prononcés ce jour-là. Ni dans le fantastique talent d’orateur du président d’un pays dont les errements politiques et stratégiques dans la région furent si nombreux, et depuis longtemps.
Le Verbe et les Actes. Mais il y eut, au Caire, basculement, tout de même. Et nouvelle donne avec ce qui ressemblait à une intelligence du moment, à une sincère envie de faire bouger les lignes. La France ou l’Europe, c’est le moins qu’on puisse dire, n’ont pas su en montrer autant, ces derniers mois.
L’Amérique, ânonne-t-on, n’est pas le pays du Verbe, car celui des Actes. C’est méconnaître que parfois, les discours y sont aussi des actes, parce qu’ils indiquent une manière de voir et une gouvernance.
Ce fut le cas, le 4 juin 2009, au Caire, où l’intervention était titrée «Un nouveau départ». La courageuse rue tunisienne ou égyptienne n’avait aucunement besoin de cela pour attiser le feu de sa révolte. Mais elle savait que Barack Obama ne ferait désormais plus rien pour l’éteindre.
A lire également :
- La révolution, et après ?
- Les femmes de la révolution
- L'interview de Rashad Al Bayoumi
- Frères Musulmans : Une confrérie divisée
- Démographie : L'Egypte est une cocotte-minute
- Le grand basculement arabe
- Cette révolution qui n'en est pas une
- Histoire : Cent ans au pays des pharaons
Tags: Obama, Egypte, discours du Caire,
|