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Conseil Fédéral
Quatre femmes pour l’histoire

Par Julie Zaugg, Michel Guillaume, Patrick Vallélian - Mis en ligne le 23.09.2010 à 15:52

Une victoire des femmes, mais le spectacle affligeant de l’épuisement du système dit «de concordance». Comment en est-on arrivé là? Comment les deux gagnants du jour se sont-ils imposés? Comment le canton de Berne a-t-il réussi à avoir deux élus?

Tout est bien qui finit bien, pourrait-on se dire. En élisant la socialiste Simonetta Sommaruga et le radical Johann Schneider-Ammann, l’Assemblée fédérale a porté au pouvoir deux fortes personnalités. Sauf que, en fin de compte, tous les partis se retrouvent presque aussi frustrés que satisfaits. Le PS a conservé son siège, mais n’a pas pu placer sa favorite Jacqueline Fehr.

«Il y avait toujours un patron ou élu proche de l’économie pour nous rappeler les mérites d’entrepreneur de Schneider-Ammann.». Yvan Perrin, vice-président de l’UDC

Même topo pour le PLR, qui aurait préféré dynamiser son image avec Karin Keller-Sutter (même s’il est vrai que, en l’espace d’un an, il a su défendre ses deux sièges). L’UDC, en plaçant par deux fois son poulain Jean-François Rime en finale, a réussi à jouer les trouble-fêtes, mais rien de plus. Quant au PDC et aux Verts, ils ont frisé le ridicule en se prêtant en partie au jeu de l’UDC.

Dès lors, on ne peut guère fêter sans retenue l’événement historique que constitue l’arrivée d’une majorité de femmes au Conseil fédéral. Ce d’autant plus qu’il laisse sur le carreau la vraie révélation de cette campagne en la personne de Karin Keller-Sutter. Jeune, compétente, plurilingue et charismatique, la conseillère d’Etat a bluffé tout le monde et remporté toutes les auditions devant les groupes des partis. Mais ces atouts ont fini par faire peur aux autres formations qui n’ont pas voulu offrir une locomotive électorale au PLR à un an des élections fédérales.

«Que voulez-vous, le système suisse, c’est l’éloge du gris», résume avec beaucoup d’à-propos le vice-président de l’UDC Yvan Perrin. «Personne n’a intérêt à élire un conseiller fédéral qui marquera des buts contre votre camp dans un an.»

Le poids d’économiesuisse. En fait, la Saint-Galloise n’a eu aucune chance face à Johann Schneider-Ammann, soutenu par le rouleau compresseur de l’association faîtière économiesuisse, dont il est le vice-président depuis 2003. En témoigne la présence très discrète de son directeur Pascal Gentinetta la veille de l’élection à l’Hôtel Bellevue. Mardi soir, vers 22 h 30, alors que près de 300 politiciens, journalistes et autres politologues se persuadent de vivre une «nuit des longs couteaux» en sirotant leur énième bière, le patron des patrons file à l’anglaise.

Mais pourquoi s’éclipser alors que la soirée ne fait que commencer? «Nous venons de terminer une séance d’information sur la crise des crédits», répond Pascal Gentinetta à L’Hebdo, qui le rattrape sur un passage piétons. Vraiment? «Oui, oui, cette manifestation à l’attention des parlementaires était prévue de longue date.» Une veille d’élection? «Nous n’allions pas l’annuler.»

En fait, la présence de Pascal Gentinetta ne doit très vraisemblablement rien au hasard. Le directeur d’économiesuisse, l’un des lobbys les plus puissants sous la coupole, était venu rappeler que le radical bernois Johann Schneider-Ammann ferait un très bon conseiller fédéral, solide et parfait pour les temps de crise économique.

Officiellement, économiesuisse avait pourtant annoncé son intention de rester neutre dans la course entre le Bernois et la Saint-Galloise Karin Keller-Sutter (KKS). «Mais nous le sommes», maintient Pascal Gentinetta en ce mardi soir. «Seulement, je connais mieux Johann Schneider-Ammann et son sens du consensus est reconnu par la gauche. C’est une personnalité solide.» Et sa rivale Karin Keller-Sutter? «Je ne la connais pas bien. Je ne peux pas juger.»

La messe était donc dite depuis longtemps pour Johann Schneider-Ammann qui, en tant que président de l’association faîtière de l’industrie des machines Swissmem, a bénéficié de la force de frappe des milieux économiques. Un vrai rouleau compresseur qui a fait oublier ses piètres prestations lors des auditions. «Il était très mou, très brouillon également à la différence de madame Keller-Sutter qui nous a vraiment prouvé qu’elle avait la carrure, le charisme et le charme», note Luc Barthassat, conseiller national (PDC/GE).

Mais la belle prestance de la Saint-Galloise ne lui a même pas permis d’atteindre la finale contre le Bernois. Un Bernois qui a également bénéficié d’un comité de soutien officieux formé de plusieurs autres «patrons» élus à Berne. Leurs noms: Peter Spuhler (UDC/TG), CEO du groupe Stadler, un des leaders de la construction de trains en Suisse; Hansruedi Wandfluh, (UDC/BE), actif dans l’électronique; Hans Gründer (PDB/BE), patron d’une entreprise d’ingénieurs.

Paradoxe du PS. Croisé au terme de l’élection, Peter Spuhler, bien qu’ayant soutenu officiellement Jean-François Rime, s’est déclaré «ravi» du résultat de l’élection. «Derrière Johann Schneider-Ammann, il y avait les milieux économiques», confirme le Neuchâtelois Yvan Perrin. «Au hasard des discussions, il y avait toujours un patron ou élu proche de l’économie pour nous rappeler ses mérites d’entrepreneur, de patron habitué à gérer les situations de crise.»

Paradoxe de cette élection, une majorité des hommes du PS a préféré voter pour un patron plutôt que pour une – cinquième – femme, comme s’ils s’estimaient désormais quittes de la question féminine.

En arrivant sur le coup de 7 h 30 sous la Coupole fédérale, Johann Schneider-Ammann était tout sourire. Il savait déjà qu’il avait gagné son pari. Et vers 11 h 30, au moment où il virait en tête après le deuxième tour de scrutin avec 75 voix devant l’UDC Jean-François Rime (72 voix) et Karin Keller-Sutter (55), Lukas Jenzer, son chef de campagne et directeur de la communication du groupe Ammann, pouvait déjà savourer la victoire. «C’est fait. Nous avons gagné.»

La différence Sommaruga. Cette élection venait compléter le triomphe des Bernois initié plus tôt dans la matinée avec l’accession au Conseil fédéral de Simonetta Sommaruga. Cette course là n’était pas jouée d’avance. En témoigne la certitude affichée mardi soir encore par les nombreux partisans de Jacqueline Fehr, soit presque tous les camarades romands.

Ce fut une pièce en plusieurs actes, truffée de rebondissements. Sitôt la démission de Moritz Leuenberger annoncée, le 9 juillet, Simonetta Sommaruga fait office de candidate naturelle et de favorite, face à Jacqueline Fehr. Elle confirme ce statut lors de son audition devant le groupe PLR, le 14 septembre.

«Nous avons perçu une vraie différence de calibre entre ces deux candidates», note t-on au PLR. «Elle est plus proche de nos positions», indique Christa Markwalder (PLR/BE). Lors de son hearing, la Bernoise cite les sujets pour lesquels elle a contribué à bâtir une majorité, comme le financement additionnel de l’Assurance invalidité ou l’ouverture du marché de l’électricité. Résultat, près de deux tiers des parlementaires PLR sont prêts à l’élire.

Chez les Verts, elle cartonne. Elle va jusqu’à leur faire une promesse: «Tant que vous n’aurez pas votre propre conseiller fédéral, je me considère un peu comme votre représentante au gouvernement.» A l’inverse, Jacqueline Fehr se montre moins structurée et concrète; parle plus d’elle-même.

Le 14 septembre toujours, le Parti bourgeois démocratique (PBD) d’Eveline Widmer-Schlumpf adoube carrément Simonetta Sommaruga, en donnant une consigne de vote en sa faveur. «Elle nous a paru capable de trouver des solutions par-delà les divisions partisanes», dira la cheffe de groupe PBD Brigitta Gadient, devant le Parlement le jour de l’élection.

Fehr préférée de l’aile gauche. Au PDC en revanche, le vent semble plutôt souffler en direction de Jacqueline Fehr, dont l’engagement sur la politique sociale et familiale est apprécié. Au sein du PS, la Zurichoise continue de récolter une majorité de soutiens. Elle est notamment la candidate préférée des Romands et de l’aile gauche du parti qui la juge «plus fiable en ce qui concerne le respect de la ligne du PS», selon un élu socialiste. Mais Simonetta Sommaruga est tout de même plébiscitée par une large minorité de parlementaires de son parti, dont ceux issus des cantons urbains et de la nouvelle génération (Evi Allemann, Chantal Galladé, etc.).

«Ces derniers mois, nous avons passé notre temps à discuter de tout sauf des vrais problèmes de la Suisse.». Dick Marty, conseiller aux Etats (PLR/TI)

La victoire de Simonetta Sommaruga se précise la veille de son élection, le mardi 21 septembre, à l’issue de son audition devant le PDC, qu’elle a en partie retourné en sa faveur. «Elle a clairement livré la meilleure prestation, souligne un parlementaire démocrate-chrétien à l’issue de la séance. Elle s’est montrée brillante et précise, n’esquivant pas les questions difficiles.

Elle est apparue comme une vraie libérale, défendant la concurrence ou les importations parallèles.» Lucrezia Meier-Schatz (PDC/SG) loue pour sa part sa proximité avec «la philosophie libérale-sociale défendue par le PDC». Exemples: son soutien à la révision de la loi sur les cartels ou à celle sur le marché intérieur.

Dans la soirée, une rumeur se répand: certains parlementaires auraient décidé de voter tactique, en élisant Jacqueline Fehr, moins populaire que sa colistière, afin de ne pas accorder un tremplin au PS à un an des élections fédérales. Dans le grand hall de l’Hôtel Bellevue, on loue sa personnalité «plus chaleureuse» qui trancherait avec «la froideur» et le «manque d’empathie» de Simonetta Sommaruga.

Du côté des Verts, certains commencent aussi à avoir des doutes sur la Bernoise. «Elle est favorable au contre-projet à l’initiative sur les moutons noirs, note un parlementaire romand. Cela en a fait réfléchir plus d’un chez nous.» Le courant syndical se demande également si son combat inlassable pour les consommateurs ne l’a pas amenée parfois à agir en porte-à-faux avec les intérêts des travailleurs.

Une majorité des écologistes reste toutefois favorable à la Bernoise. Mercredi matin, ces doutes se dissipent rapidement: Simonetta Sommaruga est triomphalement élue avec 159 voix.

L’élection de Simonetta Sommaruga est une victoire douce-amère pour la tête du Parti socialiste. Au-delà de la majorité de femmes au sein du Conseil fédéral qui réjouit tout le monde, le président Christian Levrat caressait un autre espoir: un nouveau représentant plus proche du parti que ne l’ont été Moritz Leuenberger et Micheline Calmy-Rey. C’est exactement le contraire qui s’est produit. «Oui, Simonetta Sommaruga sera à nouveau une conseillère fédérale hors- sol», regrettait le syndicaliste jurassien Jean-Claude Rennwald.

Cette double élection perturbée par la tactique de l’UDC repose toute la question du système de concordance. «Ces derniers mois, nous avons passé notre temps à discuter de tout sauf des vrais problèmes de la Suisse», regrette le conseiller aux Etats Dick Marty (PLR/TI). «Nous avons parlé tactique au lieu de faire de la politique», ajoute le Vert vaudois Christian van Singer. Pour lui, il est temps d’entamer le vrai débat, celui d’une coalition de centre-droit ou de centre-gauche axée sur un programme de législature. 


Les grandes absentes de l’administration fédérale.

Alors que la perspective d’élire cinq femmes au Conseil fédéral a fait frémir certains, la répartition hommes-femmes parmi les cadres de l’administration démontre que la parité, dans les coulisses, est encore loin d’être atteinte.

10/57 Le nombre de postes de hauts fonctionnaires (chefs d’offices fédéraux, secrétaires généraux, secrétaires d’Etat), occupés par des femmes. Soit 17,5% du total.

18,4% La proportion de femmes occupant un poste de haut cadre à l’administration fédérale, au Tribunal fédéral ou dans les écoles polytechniques. Zéro femme chez Eveline Widmer-Schlumpf, une (sur cinq) chez Micheline Calmy-Rey.L’arrivée de femmes au Conseil fédéral n’a donc pas d’influence sur la nomination des chefs d’office. Pire, ce sont des hommes qui comptent le plus de hautes collaboratrices dans leurs départements. Hans-Rudolf Merz, avec trois femmes, ou Didier Burkhalter avec deux – à égalité avec Doris Leuthard.


Claudine Esseiva : «Dommage pour la Suisse»

Un échec de plus pour les Femmes du Parti libéral-radical: malgré une brillante campagne, Karin Keller-Sutter n’est même pas parvenue en finale. Leur secrétaire générale ne cache pas sa frustration.

Agée de 31 ans, la Fribourgeoise Claudine Esseiva assume désormais depuis plus de deux ans le poste de secrétaire générale des Femmes du Parti libéral-radical (PLR). Pour elle, ce 22 septembre était une échéance capitale: son poste, d’abord occupé par la Bernoise Barbara Perriard, a précisément été créé à la suite de la non-élection de la radicale biennoise Christine Beerli au Conseil fédéral en 2003. Une blessure encore vive dans le cœur des Femmes du PLR.

S’il apparaît très vite que le Conseil fédéral aura une majorité de femmes grâce au Parti socialiste, l’élection d’une libérale-radicale reste un parcours du combattant digne du mythe de Sisyphe. Même si, contrairement à l’an passé lors de la succession de Pascal Couchepin, le PLR dispose d’une candidature qui tient la route: celle de la conseillère d’Etat saint-galloise Karin Keller-Sutter, une femme de poigne de 46 ans qui se lance dans la course le 19 août.

Dès lors, la Saint-Galloise entame une campagne lors de laquelle elle passe son temps à éviter les peaux de banane qu’on sème sur son chemin. La première est la plus inattendue, venant de la conseillère fédérale Micheline Calmy-Rey. Le 22 août déjà, de manière très alambiquée, celle-ci déclare qu’il ne faut pas négliger la représentation des hommes au Conseil fédéral.

Une phrase assassine? Claudine Esseiva s’énerve en tout cas: «C’était soit une attaque pour saboter la candidature de Karin Keller-Sutter, soit un manque de professionnalisme de Mme Calmy-Rey que d’avoir laissé ses propos prêter à interprétation.»
Très vite, la bataille fait rage dans les médias: le Conseil fédéral peut se féminiser au point de compter cinq femmes sur sept membres. «C’est incroyable, s’étrangle Claudine Esseiva. Voilà que les mêmes hommes qui n’avaient cessé de combattre les quotas de femmes réclament soudain des quotas d’hommes!»

L’UDC, à l’image d’un Hans Fehr ou d’un Elmar Bigger, craint des «combats de chèvres» («Zickenkriege»). Claudine Esseiva sourit: «C’est fou comme on a vite oublié les combats de coqs entre Christoph Blocher et Pascal Couchepin ou Moritz Leuenberger, qui ont pourtant beaucoup nui à la cohésion du collège.»

De l’autre côté de l’échiquier politique, Karin Keller-Sutter doit combattre d’autres clichés, à commencer par celui d’être une «dame de fer» intransigeante dans la politique d’immigration. Au fil des rencontres avec la candidate, les socialistes laissent tomber ce préjugé, mais c’est pour mieux lui trouver d’autres tares rédhibitoires:

«Karin Keller-Sutter a été très bonne lors de son audition devant notre groupe, en tout cas meilleure que Johann Schneider-Ammann. On a senti qu’elle est solide, mais on ne sait pas encore ce qu’elle pense sur beaucoup de sujets. Tandis que Johann Schneider-Ammann est un produit connu ici sous la Coupole», déclare une camarade romande.

Pour Claudine Esseiva, c’est là un prétexte qui cache un manque de solidarité des femmes de gauche envers leurs collègues de droite. «Comme si la gauche avait le monopole du féminisme», se désole-t-elle.

«En fait, son principal défaut était d’être trop charismatique et trop susceptible de faire de l’ombre aux autres partis lors de la campagne des élections de 2011. Dommage que le Parlement ait préféré l’intérêt partisan à ceux du pays.» Mercredi 22 septembre, la secrétaire générale des Femmes PLR a quitté le bar du «Bellevue» vers 1 h 30 du matin. La rage au cœur et au ventre. Dix heures avant l’élection, elle devinait déjà que la défaite de Karin Keller-Sutter était consommée.





Tags: Conseil Fédéral, Calmy-Rey, Leuthard, Widmer-Schlumpf, Sommaruga,

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