L'Hebdo;
2006-12-21 Que restera-t-il de nos amours?
Best of 2006 Livres, films, disques: voici le meilleur de ce que nous avons aimé durant cette année. Eux passeront l'épreuve du temps. Par Isabelle Falconnier, Antoine Duplan, Michel Audétat et Christophe Schenk.
Romans
Nancy Huston
Lignes de faille. Actes Sud.
D'un pari osé - donner la parole à quatre enfants de 6 ans en remontant les générations d'une même lignée -, la romancière franco-canadienne a réussi une formidable traversée historique et familiale. D'Allemagne en Amérique, des années 40 et des «fontaines de vie» nazies à la Californie dorée d'aujourd'hui, ses Lignes de faille mettent un doigt pudique et bouleversant sur les secrets qui se transmettent malgré eux de mère en fille et de père en fils. Construit à rebours, remontant le fil d'une mémoire à vif, ce roman polyphonique fait siennes les voix innocentes mais pas naïves de quatre enfants suradaptés, précoces et inoubliables. Entre eux, des ruptures intimes, géographiques, idéologiques et religieuses, des guerres, des morts, des haines, des amours. Peu à peu, le puzzle se complète, les trous de la mémoire familiale se comblent, les vérités anciennes émergent et les sanglots s'apaisent. Beaucoup de sagesse, d'empathie et de talent. | IF
« Anne-Lise Grobéty
La corde de mi. Bernard Campiche.
Une superbe histoire de filiations servie par un style unique, vaste comme un oratorio entre tragédie familiale et distance salvatrice.
« Benoîte Groult La touche étoile. Grasset.
Il fallait une féministe de sa trempe pour aborder avec une verdeur allègre la tyrannie du jeunisme, la décrépitude de la vieillesse et autres gâteries de la vie.
« Erri de Luca Sur la trace de Nives. Gallimard.
D'une conversation avec l'alpiniste Nives Meroi naît une réflexion ample sur cet univers entre ciel et terre, le métier d'écrire, celui de naître et de mourir. Hanté.
« Sandor Marai Métamorphoses d'un mariage. Albin Michel.
Roman de moeurs et fresque sociale en trois confessions foudroyantes, oeuvre maîtresse de l'auteur hongrois suicidé en 1989.
« Héléna Marienské Rhésus. POL.
Un singe entré clandestinement dans une maison de retraite réveille les bas instincts de tout un monde. Un premier roman loufoque et radicalement différent.
« Claude Ponti Le monde, et inversement. L'Olivier.
Entre réalisme magique et fausse naïveté, un conte orwellien tendre et piquant embrassant l'humanité dans un immeuble parisien débordant de bêtise et de folies.
« Jonathan Safran Foer Extrêmement fort et incroyablement près. L'Olivier.
La quête d'un garçon de 9 ans après la mort de son père dans l'attentat du World Trade Center. Un grand écart magistral entre sophistication et émotion.
« Lee Seung-U La vie rêvée des plantes. Zulma.
Un mélange vénéneux de violence et de délicatesse pour la confession d'obscurs secrets de famille. Un bijou de la littérature coréenne.
« Enrique Vila-Matas
Docteur Pasavento. Christian Bourgois.
Poussée à son paroxysme, l'admiration de Vila-Matas pour l'art de la disparition de Robert Walser donne un récit vertigineux.
Films
Truman Capote de Bennett Miller.
En 1959, l'assassinat d'une famille de paysans dans le Kansas attire l'attention de Truman Capote. L'écrivain new-yorkais tire de ce fait divers la matière du premier «roman de non-fiction», son chef-d'oeuvre: De sang-froid. Le film ne reconstitue pas l'affaire criminelle, mais l'enquête de l'écrivain - magnifiquement incarné par Philip Seymour Hoffman. Ce work in progress s'avère parfois cocasse, lorsqu'il confronte le jet-seteur volubile et ostensiblement gay aux rednecks taiseux de l'Amérique profonde. La noirceur domine toutefois. L'ambivalence de Capote, plein d'empathie et assoiffé de gloire littéraire, manipulateur et finalement prêt à trahir pour garantir la conclusion de son livre - c'est-à-dire l'exécution des coupables - révèle une solitude immense et une t ragédie personnelle. Sans effets spéciaux, centré sur la condition humaine et la littérature, Truman Capote s'impose comme une exceptionnelle réussite. | AD
« Adam's Apples Anders-Thomas Jensen.
Un néonazi placé chez un pasteur illuminé. Une histoire de rédemption à la danoise qui porte l'extase sulpicienne jusqu'à son point d'incandescence: l'humour noir ravageur.
« Children of Men
Alfonso Cuaron.
Frappée de stérilité, l'humanité affronte son no future dans un thriller pessimiste filmé de façon virtuose.
« Marie-Antoinette
Sofia Coppola.
La reine affalée sur son sofa comme une fraise dans la chantilly. The Cure joue à son couronnement. L'histoire de France vécue comme une splendide crise d'adolescence.
« Mon frère se marie
Jean-Stéphane Bron.
Cette comédie de nature autobiographique, parée de quelques attributs documentaristes, témoigne d'un grand amour des gens, à travers le rire d'abord, puis la mélancolie légère.
« Munich
Steven Spielberg.
Les services secrets israéliens lancent un escadron de tueurs contre les terroristes palestiniens. Mais le sang peut-il laver le sang? Le plus adulte, le plus courageux des films du wonder boy.
« Comme des voleurs
Lionel Baier.
Ce road-movie carburant à l'humour et à la poésie lève un souffle cinématographique puissant et ouvre des voies narratives nouvelles.
« The New World
Terrence Malick.
Quand la Terre était vaste et jeune l'Amérique, Pocahontas régnait sur la Prairie... Un film animiste, une contemplation, une prière, un chant, une célébration de la beauté du monde.
« La raison du plus faible
Lucas Belvaux.
A travers des personnages cabossés par l'existence, chômeurs et autres laissés-pour-compte du capitalisme, le cinéaste rend à la classe ouvrière la dignité dont on l'a spoliée.
« Tideland
Terry Gilliam.
Alice s'égare au pays des malices, chasse les requins d'acier rugissant à travers les herbes folles et parle avec le cadavre de son père. Une grande baffe d'onirisme truculent. |
essais
étienne Barilier La chute dans le Bien. Zoé.
Ses talents d'essayiste ne sont plus à démontrer: Etienne Barilier excelle dans ces livres vifs et profonds qui se nourrissent de la meilleure culture tout en donnant une profondeur de champ à l'actualité. C'est le cas de La chute dans le Bien où l'écrivain s'interroge sur la propension des sociétés européennes à mettre le combat moral au-dessus de tout pour communier dans le culte du Bien. Etrange tropisme puisque ce Bien est en réalité pauvre de contenu, inconsistant, impossible à définir autrement qu'en termes négatifs comme «la non-inégalité, la non-injustice, la non-indignité, la non-discrimination, la non-exclusion, etc.». Ce Bien ectoplasmique, c'est ce qui reste à l'Europe lorsque, de reniements en trahisons, elle a fini par tout oublier de ce qui fit la grandeur de sa civilisation. La chute dans le Bien est aussi un plaidoyer pour que l'Europe retrouve son âme: «Et si, au lieu de vouloir être bons, nous essayions d'être nous-mêmes?» | ma
« Jacques Attali
Une brève histoire de l'avenir.
Grasset.
Les 50 prochaines années racontées par un brillant intellectuel. Si les prédictions devaient être fausses, on aura quand même lu un récit palpitant.
« Abdennour Bidar
Self islam. Seuil.
Partant de sa propre vie, ce jeune philosophe trace un chemin pour amener l'islam à rencontrer l'Occident et la modernité.
« Rony Brauman
Penser dans l'urgence. Seuil.
Sous forme d'entretiens, l'ancien président de Médecins sans frontières réfléchit sur l'humanitaire et ses limites. Stimulant, lucide.
« Pascal Bruckner
La tyrannie de la pénitence. Grasset.
Un essai contre le culte du remords. Contre l'esprit critique dégradé en masochisme. Et pour sortir des affres de la repentance.
« Jung Chang et Jon Halliday
Mao. Gallimard.
Fruit de longues recherches, cette biographie est en même temps une radiographie du totalitarisme le plus meurtrier du XXe siècle. Effrayant, édifiant.
« Hans Magnus Enzensberger
Le perdant radical. Gallimard.
Le tueur du Parlement de Zoug ou l'islamiste kamikaze peuvent être pensés sous une même catégorie: un grand intellectuel allemand trace le profil du perdant radical.
« Gilles Lipovetsky
Le bonheur paradoxal. Gallimard.
Après la société de consommation, voici venu le temps de l'hyperconsommation. Pour déchiffrer le monde qui s'emballe sous nos yeux.
« Alberto Manguel
La bibliothèque, la nuit. Actes Sud.
Une déambulation méditative dans l'univers sans fin des bibliothèques. Manguel pratique l'essai en érudit et en poète.
« Philippe Alexandre
Les éléphants malades de la peste. Albin Michel.
En vieux briscard de la vie politique française, l'auteur déchiffre le phénomène Ségolène Royal d'une plume étincelante et vacharde. |
Disques
BONNIE 'PRINCE' BILLY
The Letting Go. Domino/Musikvertrieb.
Le dernier des grands cow-boys s'est exilé en Islande, confrontant sa country à fleur de peau à des arrangements plus élaborés, entre cordes et vocalises féminines. Une recette inattendue, qui lui permet d'afficher une sérénité inédite, à la fois lumineuse et apaisée. Surtout, les mélodies frappent par leur limpidité et se révèlent accueillantes comme jamais. Dépouillées ou luxueuses, elles tiennent autant de la pastorale que d'une country aérienne, débarrassée de son folklore de pacotille. Et si quelques fêlures transparaissent encore par endroits, comme sur le blues tendu de The Seedling, elles s'apaisent rapidement pour laisser place à une grâce fragile, presque naïve (No Bad News, Love Comes to Me). Communion réussie entre tradition et modernité, The Letting Go hisse une nouvelle fois Bonnie 'Prince' Billy à la hauteur de la légende Johnny Cash. Six ans après le diamant noir I See A Darkness, il a trouvé le chemin vers la lumière, sur lequel on le suit sans hésiter. | CS
« BEIRUT
Gulag Orkestar. 4AD/Musikvertrieb.
Génie fragile de 19 ans, Zach Condon marie aspirations pop et fanfares tsiganes, pour un aller-retour magique entre Far West et Balkans.
« DOMINIQUE A
L'horizon. Olympic Disk/Disques Office.
Mélangeant bluettes pop, rock épique et ballades dépouillées, le chanteur français offre un album mature et varié, aux textes sublimes.
« FAUVE
Fauve. Gentlemen/Irascible.
Entre bossa-nova et oasis pop, ce crooner bricoleur invente sur son premier album des bijoux mélodiques qui doivent autant aux Beatles qu'à Robert Wyatt.
« MATT ELLIOTT
Failing Songs. Ici d'ailleurs/RecRec.
Ancien artificier électronique, le musicien anglais invente aujourd'hui un folk hanté et liturgique, lorgnant vers les rivages de la mer Baltique.
« MANSET
Obok. Virgin/EMI.
Chaman masqué de la chanson, Gérard Manset atteint un lyrisme parfaitement épuré, mêlant électricité orageuse, douleur retenue et tristesse crépusculaire.
« JAMES YORKSTON
The Year Of the Leopard. Domino/Musikvertrieb.
La simplicité est parfois la plus belle des vertus. Héritier de Nick Drake ou de Leonard Cohen, cet Ecossais tresse des mélodies acoustiques d'une finesse rare.
« LIARS
Drum's Not Dead. Mute/Musikvertrieb.
Rythmiques tribales, guitares soniques et mélodies à la noirceur abrasive, le trio new-yorkais offre un chef-d'oeuvre impressionniste, monument d'avant-rock.
« NOVEMBER
November. Shayo/Irascible.
Rencontre entre le batteur des Young Gods et la voix de And Also the Trees, November réconcilie romantisme et froideur électronique.
« TOM WAITS
Orphans. Anti/Phonag.
Le plus grand, tout simplement. Blues, ballades ou rengaines expérimentales font merveille sur ce triple album aux airs de malle au trésor. |
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