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Mis en ligne le 11.09.1997 à 00:00 |
L'Hebdo; 1997-09-11 Parlement, partis, administration, économie... Que reste-t-il du pouvoir des Romands?Le pouvoir suisse a suivi ces dernières années un déplacement de ses centres de gravité. On trouve de moins en moins de Romands aux postes d'influence. Et si l'économie romande donne des signes de renouveau, les courroies de transmission avec le monde politique fonctionnent mal. Avec des conséquences inquiétantes. Un dossier préparé par Béatrice Schaad et Pierre Veya. Départements fédéraux Le tableau des conseillers fédéraux, secrétaires d'Etat, secrétaires généraux, conseillers personnels, chefs d'office et chefs de l'information donne la mesure du phénomène: au niveau quantitatif, la représentation romande (en bleu) est proportionnelle à la part de population (20,5%), mais c'est qualitativement que les francophones sont moins bien représentés. Par souci de simplification, dans l'ensemble des graphiques qui suivent, la couleur orange représente les Alémaniques et les Tessinois. Il y aurait matière à guerre civile, et c'est le silence. Depuis trois semaines, les couteaux sont tirés contre la SSR. Une partie de la droite réclame la privatisation de notre système audiovisuel et les allées du pouvoir, à Berne, sont pleines de ce débat. L'idée, relancée par l'UDC, séduit maintenant des radicaux. Mais qui a-t-on entendu, entre Genève et Porrentruy, se jeter dans l'arène? Personne. Pas un intellectuel, pas un patron, pas un conseiller d'Etat. Pire: aucun élu représentant les cantons romands n'a secoué les esprits en montrant l'importance de cette proposition pour les équilibres confédéraux. Cette affaire est symptomatique: alors que la crise rend les affrontements politiques beaucoup plus rudes qu'autrefois, les Romands semblent s'être absentés des enjeux nationaux. On les voit absorbés par les projets qui les concernent directement: fusions d'hôpitaux, regroupements universitaires, rapprochements cantonaux. Mais lorsque les problèmes touchent l'ensemble du pays, lorsqu'on attend leur voix, leur sensibilité, leur force de proposition, ils laissent le terrain libre. Le patron de la SSR, Armin Walpen, en est lui-même consterné: «Si les Romands ne nous aident pas à convaincre ceux qui mettent en cause la nécessité d'une politique audiovisuelle défendant les minorités, il n'y a plus de raisons que nous nous battions.» Et ce n'est pas le premier train qui démarre dans l'apathie romande. On l'a vu lorsque l'immobilier s'est effondré, lorsque les apprentis n'ont plus trouvé de places, lorsque le chômage a explosé. Chaque fois, les Romands ont été les premiers touchés. Et, chaque fois, il a fallu attendre que la Suisse alémanique soit à son tour gagnée par le problème pour que le débat se mette à exister. Pendant ce temps, l'économie se réorganise à tout va. Restructurations, rachats, licenciements: les décisions pleuvent et font parfois mal. Où sont-elles prises? Entre Bâle et Zurich, où siègent les mammouths de l'économie nationale, les banques, les assurances, les géants de la distribution alimentaire ou de la fabrication de machines. Rien de neuf, dira- t-on: le triangle d'or a toujours regroupé les puissances capitalistiques du pays. Mais, là encore, la crise a multiplié les tensions, et la mondialisation concentré les leviers du pouvoir. Les Romands sont-ils vraiment en train de disparaître de la scène nationale? Ont-ils abdiqué, renoncé? Ou les réalités du pouvoir ont-elles changé de telle manière qu'elles mettent en lumière ce qui jusqu'à présent restait caché? Aucune statistique ne permet de trancher, mais tous les indices convergent en un constat inquiétant: les Romands pèsent peu. C'est d'abord vrai dans les premiers cercles du pouvoir fédéral, où la sacro-sainte règle des quotas de représentation est pourtant respectée dans les effectifs, à raison d'un sur cinq. Mais l'arithmétique ne dit pas tout. Qu'il s'agisse des postes d'influence dans la haute administration ou dans les commissions parlementaires, la portion des francophones est souvent congrue. Certes, c'est bien un Valaisan, Jean-Noël Rey, qui dirige la Poste, et les effectifs des PTT comptent 22% de Romands, mais ils maigrissent à 12% si l'on grimpe aux étages directoriaux. Au Département des finances, il suffirait que deux Romands s'en aillent pour que toute la direction leur échappe. Sur les sept secrétaires généraux des départements fédéraux, un seul est romand, Claude Corbat, à l'Economie publique. Même la diplomatie, qui fut longtemps l'un de leurs pôles d'excellence dans l'appareil fédéral, a perdu ses grandes figures de diplomates élevés sur les rives neuchâteloises ou lémaniques (voir tableaux). Aucun Romand n'apparaît à la tête des cinq divisions politiques du Département des affaires étrangères. Pas davantage dans les huit offices fédéraux du Département de justice et police. Et le seul Romand à diriger un office fédéral chez Moritz Leuenberger s'occupe des routes, alors que des postes stratégiques comme les transports, l'aviation civile, l'énergie ou la communication sont dirigés par des Alémaniques. Le chaudron du pouvoir national n'excite-t-il donc plus les francophones? Résumant un sentiment général, Armin Walpen en est convaincu: «Lorsqu'on souhaite engager un Romand, on a les pires difficultés pour l'attirer à Berne. Finalement, il faut croire qu'ils aiment leur coin, leur petite vie, et qu'ils n'ont pas envie de se rendre, même pour un travail, dans un environnement qui n'est pas le leur.» La situation n'est guère meilleure au Parlement. Constat unanime: les grandes voix d'une Yvette Jaggi, d'un Gilles Petitpierre, d'un Guy-Olivier Segond, d'un Francis Matthey n'ont pas été remplacées. L'ancien conseiller fédéral Pierre Graber déplore qu'on ne voit plus «émerger d'hommes à l'autorité évidente». Le politologue Claude Longchamp renchérit: «Il manque les dix personnalités d'envergure nationale qui existaient dans les années quatre-vingts et dont la Suisse romande aurait grand besoin pour gérer les conflits et faire passer son message en Suisse alémanique.» Conséquence: les Romands se détournent des aréopages où se dessinent les orientations décisives. Leur absence est particulièrement flagrante en matière économique. Dans les deux commissions convoitées de l'Economie et des Redevances, «où se prennent 80% des décisions importantes» selon le conseiller national Jean-Pierre Bonny, les Romands sont souvent écartés par leurs propres partis, au profit de représentants plus influents. «Si nous n'y prenons pas garde, nous nous retrouverons tous à la Commission des constructions», avertit le conseiller national valaisan Simon Epiney. Qu'est donc devenue la phalange autrefois brillante des «Romands de Berne», ces hauts fonctionnaires et politiciens soucieux du bien public, aussi à l'aise au bord de l'Aar qu'à Genève ou Neuchâtel, et pour qui une carrière fédérale représentait un bâton de maréchal? Leur grand prototype actuel est Jean-Pascal Delamuraz, dont la culture, la sensibilité, l'ancrage populaire et la conception de l'Etat rappellent ce mariage réussi entre les racines régionales et la vision nationale. De ce point de vue, son probable départ dans les mois à venir creusera un vide, sinon un gouffre. «Les Romands restent forts à Berne grâce à lui, mais ensuite?» s'inquiète Jean-Pierre Bonny. Même constat chez Ulrich Klöti, politologue à l'Université de Zurich: «La seule grande voix singulière des Romands, c'est Delamuraz.» Ce sentiment de désertification est redoublé dans les grandes formations politiques. L'UDC romande agonise, et les Verts romands actifs à Genève ou dans le canton de Vaud n'ont qu'une importance marginale dans l'appareil national. Pire: dans les quatre partis gouvernementaux (UDC, radicaux, démocrates-chrétiens et socialistes), les Romands ne sont plus présents à quatre échelons de responsabilités: la présidence, la présidence des groupes parlementaires, les secrétaires généraux et la présidence des jeunes. Pourtant, la part des adhérents romands, au PDC et chez les radicaux, est supérieure au seuil des 20%. On dira que la qualité compense les honneurs, et qu'une solide représentation parlementaire pourrait pallier ces déficits. C'est hélas l'inverse qui se produit. Entre les grands thèmes de politique nationale et les députés romands, le courant ne passe plus. Question de représentativité? Il est vrai que les parlementaires qui siègent à Berne paraissent plus éloignés qu'autrefois de leur propre terrain. «Il n'y a pas si longtemps, les grands centres urbains avaient leur porte-voix grâce à des personnalités au puissant rayonnement», explique l'économiste Beat Kappeler. C'est aussi que les grands enjeux politiques, aimantés par l'importance accrue de l'économie, ne sont plus ceux où excellent les Romands. «Ils continuent d'être attachés à des thèmes d'ordre symbolique, observe le conseiller national bernois Rudolf Strahm, comme l'ouverture des frontières, l'adhésion à l'ONU, l'organisation de l'Expo nationale, alors qu'il ne viendrait jamais à l'esprit de la Bahnhofstrasse de s'intéresser à des thèmes aussi peu pragmatiques. Elle attend des décisions en matière de cartels, de loi sur le marché intérieur, de révision des conditions-cadres.» L'analyse est cruellement relayée par Peter Tschopp, économiste et conseiller national genevois: «Nous ne sommes pas devenus médiocres, mais les Alémaniques sont devenus meilleurs. Tandis que nous misions sur notre pouvoir naturel de séduction, ils ont saisi que le monde changeait et s'y sont adaptés.» L'image de légèreté romande s'est ainsi trouvée confirmée. Et le cercle vicieux s'est refermé: moins crédibles, donc moins écoutés, ils remâchent doublement leur amertume minoritaire. «Combien de fois m'est-il arrivé d'entendre un Alémanique avancer une idée qui venait d'être proposée par un Romand, comme s'il ne l'avait pas entendue», dit Didier Berberat, conseiller national socialiste, résumant un propos cent fois entendu dans la bouche de ses pairs. Mais la faute revient aux principaux intéressés. Sur ce point, tout le monde tombe d'accord: les Romands sont leurs propres fossoyeurs. Car au lieu d'une attitude offensive, ils réagissent de deux manières également stériles: le repli sur soi ou la lamentation. «Trop de Romands ont une attitude de martyr», regrette la Genevoise Françoise Saudan. «Etre larmoyant ne construit pas encore un plan de relance», assène Daniel Eckmann, responsable de la communication de Kaspar Villiger. Résultat: tout se passe comme si les Romands perdaient prise sur le débat national. «Ils ne sont plus jamais leaders sur des sujets nationaux», déplore l'ancien secrétaire général du PDC Raymond Loretan. «On assiste à une sorte d'émigration intérieure, reprend Daniel Eckmann. Comme si certaines régions ne se sentaient plus faire partie du système. Dérive dangereuse, car nous ne sentons plus battre le pouls d'une partie du pays.» Or, le pouls romand ne bat pas toujours au rythme du pouls alémanique. Qu'il s'agisse de majorités différentes (on l'a vu sur l'Europe, sur l'ONU, sur la lex Friedrich), ou de manières spécifiques d'aborder certains problèmes, la sensibilité romande est indispensable à l'accouchement du fameux consensus sur lequel tout repose dans ce pays. C'est sans elle, par exemple, que s'est développée la politique de la drogue, marquée par une approche alémanique de la question. Tant mieux, dira-t-on. Mais c'est aussi sans elle qu'on a vu naître des projets comme les mesures de contrainte... L'autre versant du problème, plus grave sans doute, c'est que les Romands n'imposent plus les thèmes qui leur sont proches. Leur force de proposition nationale s'effrite. Même lorsqu'ils se mobilisent, ils donnent l'impression de le faire en ordre dispersé. L'histoire du chômage est à cet égard révélatrice. «En 1994, nous nous attendions à ce que les Romands mettent au point un plan de relance, analyse Rudolf Strahm. Mais rien n'est venu, ou tard.» A quoi Simon Epiney réplique: «Nous avons tenté de donner l'alarme à plusieurs reprises, en vain. Peut-être que les Romand devraient apprendre à être plus agressifs.» Le plus surprenant, c'est que les responsables alémaniques paraissent plus inquiets que les Romands eux-mêmes. Quand Daniel Eckmann diagnostique la perte «d'un sens du bien commun», on trouve encore beaucoup de députés francophones accablant la pratique du schwyzertütsch dans les commissions fédérales pour expliquer leur retrait. Handicap réel, sans doute. Mais est-ce bien le coeur du problème? Car le microcosme bernois n'est qu'une loupe grossissante d'un phénomène plus général. Le pouvoir ne s'arrête pas à la porte du Palais fédéral. Il résulte d'un écheveau de solidarités, d'intérêts, de relations affectives, sociales, intellectuelles. C'est le fameux «Filz» germanique, auquel participent les mondes de la politique, de l'économie, des médias, de la pensée. Or, le pouvoir allant au pouvoir, la présence romande s'étiole dans ce réseau comme celle de toutes les périphéries du pays. Au bénéfice de la métropole zurichoise, dont l'importance ne cesse de croître. Exemplaire de cette mutation: l'émission de la télévision alémanique Arena. Chaque vendredi soir, c'est sur son plateau que se jouent les votations sensibles, qu'apparaissent les nouveaux leaders, que prennent corps les idées provocatrices de Blocher et des siens. Une position à ce point dominante qu'elle met mal à l'aise son animateur Filippo Leutenegger: «Je ne comprends pas pourquoi la Suisse romande n'a pas son émission politique. Je ne peux tout de même pas inviter tous les parlementaires romands, mes spectateurs sont alémaniques», expliquait-il récemment. Et lorsque Christoph Blocher a choisi de s'en prendre aux intellectuels, lors de son apostrophe à propos du passé de la Suisse, c'est Adolf Muschg qu'il a désigné. Eût-il cherché en Suisse romande pour trouver une figure de proue de l'esprit critique, quel écrivain, quel pamphlétaire aurait-il trouvé? En 68 déjà, Frisch et Dürrenmatt incarnaient à eux seuls le contre-pouvoir intellectuel. Leurs descendants ont eu pour noms Meienberg, Bichsel, Loetscher, Muschg ou Hürlimann... La vitalité romande, pourtant, existe bel et bien. La culture ne se porte pas plus mal qu'autrefois, au contraire. Et contrairement aux apparences, l'économie romande n'est pas à la traîne. Si elle a eu tendance à baisser ces dernières années, elle ne faisait que corriger une croissance qui fut supérieure à la moyenne nationale. Quant au taux de chômage plus élevé, il s'expliquerait surtout par un recours plus massif à une main-d'oeuvre étrangère peu qualifiée. En outre, les emplois existant en Suisse romande dépendent de moins en moins de centres de décision alémaniques. Ce constat, étayé sur les années 1975 à 1991, est attesté par une étude réalisée tant à l'EPFZ qu'à l'Université de Genève. Le classement des plus gros chiffres d'affaires suisses va dans le même sens. Il fait aujourd'hui apparaître plus d'entreprises domiciliées en Suisse romande qu'il y a vingt ans. Enfin, selon des études en cours, la croissance des cantons romands devrait être, cette année, supérieure à la moyenne nationale. Mais les réalités du pouvoir, là encore, suivent des effets de concentration que la mondialisation renforce. Or, au-delà des statistiques, l'opinion a surtout été frappée par des coups successifs décidés outre-Sarine: Cardinal à Fribourg, Swissair à Cointrin, les restructurations au Credit Suisse et à l'UBS, le rachat de Globus par Migros, les grandes manoeuvres d'un Martin Ebner... Comme l'explique Jean-Rémy Roulet, secrétaire à la Chambre de commerce de Genève: «Deux secteurs sont devenus plus dépendants en Suisse romande: la distribution et la banque. Le premier est le fait des centrales d'achat qui, pour obtenir des marges suffisantes, concentrent leurs actions et imposent leur prix aux fournisseurs régionaux. Leur politique commerciale et le développement géographique sont en majeure partie définis à Bâle et Zurich. Il en va de même pour la banque où le plus important se décide désormais à Londres.» A ce mouvement s'ajoute la professionnalisation des conseils d'administration. Non seulement les entreprises suppriment des centres de décision redondants, mais elles exigent que leurs administrateurs soient hautement qualifiés. La notoriété locale, qui a tant servi les roitelets romands en temps de prospérité, ne suffit plus pour orienter une stratégie globale dans un monde ouvert. Tout un pan de l'économie suisse, désormais tourné sur le large, n'a simplement plus de temps à perdre avec des sensibilités régionales. Daniel Vasella, directeur général de Novartis, ne dit finalement pas autre chose lorsqu'il affirme: «La question du rayonnement d'une région ou de son influence dans le pays me paraît totalement déplacée. L'enjeu est depuis longtemps mondial, c'est tout le pays qui doit maintenant être compétitif, et non une région plus qu'une autre. Au niveau politique également, le débat sur la perte d'influence de la Suisse romande n'est pas raisonnable. On prend l'influence qu'on veut! On ne peut que perdre de l'influence en se plaignant, et en gagner en agissant.» Le mérite ayant remplacé la naissance, les Romands se retrouvent à nouveau dégradés dans les états-majors des entreprises de taille mondiale. Car ils sont rares à avoir orienté leurs carrières en ce sens. A l'appui de ce constat, la plupart des patrons interrogés déplorent que dans les années d'euphorie, les Romands ne se bousculaient pas pour demander un poste de l'autre côté de la Sarine. Il y a seulement quinze ans, de belles trajectoires pouvaient encore se bâtir entre Genève et Lausanne. Georges Blum, l'actuel président du conseil d'administration de la SBS, né en 1935, en est l'illustration. On n'en trouve pas l'équivalent actuel. Et pourtant, la Suisse romande n'a pas dit son dernier mot. Les réalités, sur le terrain, connaissent un profond bouleversement dont les jeux du pouvoir ne donnent qu'un pâle reflet. Dans les milieux économiques, le discours a changé. On ne se plaint plus. Comme si l'on voulait oublier les doutes d'hier et repartir à la conquête d'un pays meurtri par six années de stagnation. Tous les cantons romands ont désormais compris l'importance d'une politique de promotion économique active, telle que la pratique avec succès Neuchâtel, où son action a créé plus de 5000 emplois en dix ans à peine. Mieux: les nouveaux responsables économiques passent leur temps à combattre le défaitisme. A l'image de Philippe Sordet, secrétaire à la Chambre vaudoise du commerce et de l'industrie: «Les défis de l'économie romande ne se situent pas par rapport à Berne mais en fonction des techniques et des marchés dont les règles sont de plus en plus internationales. Et nous sommes bien placés pour les affronter.» Avec ses collègues genevois, il participe à un renouveau du dialogue avec les chambres de commerce suisses et notamment celle de Zurich qui a adopté la même plate-forme sur Internet. Même dans la construction, les cantons romands sinistrés relèvent la tête. A en croire Gabriel Barillier, secrétaire général de la Fédération des métiers du bâtiment, un des seuls Romands à siéger à la Conférence suisse de la construction: «Nous sommes de plus en plus écoutés. Hier, la crise a touché les Suisses romands les premiers, puis le couperet du non à l'Europe est tombé: nous étions les perdants, notre parole ne comptait pas. Aujourd'hui que la Suisse alémanique connaît la récession, nos expériences intéressent. Nous avons pris de l'avance en restructuration, alors qu'ils doivent encore le faire.» Première secouée par la crise, l'économie romande a repris confiance dans ses forces et ses idées, d'autant mieux acceptées qu'elle n'est plus seule à subir une mutation. La Suisse alémanique, avec un marché intérieur plus grand, a sans doute eu l'illusion que la brutalité économique l'avait miraculeusement épargnée. Elle sait désormais qu'il n'en est rien et semble plus ouverte «aux idées venant de l'Ouest», comme aime à le dire le conseiller à la promotion économique neuchâteloise Karl Dobler. Et surtout, elle a retrouvé les arguments qui lui manquaient parfois. L'excellente résistance de la première entreprise industrielle de Suisse romande, Bobst, à Prilly, a étonné les Suisses alémaniques. L'installation à Cortaillod de Silicon Graphics, la construction de l'usine Baxter sur les hauteurs de Neuchâtel, du géant américain de cosmétiques Mary Kay dans les pâturages des Montagnes neuchâteloises, l'installation dans le canton de Vaud de Medtronic et de ses stimulateurs cardiaques ont rénové le lustre d'un tissu économique trop souvent dépeint comme sinistré. Quant à l'horlogerie, très forte en Suisse romande, elle a survolé la stagnation et ne s'est jamais si bien portée. Comme si le succès appelait le succès, la Suisse romande est encore la première à s'être prise de passion pour les nouvelles technologies, la microtechnique, le génie médical, ces nouveaux creusets de l'industrie qui correspondent parfaitement à la vocation d'un pays qui trouvera son salut dans une industrie et des services à forte valeur ajoutée (lire l'article sur les centres d'excellence romands, p. 20). «J'ai le sentiment que les Romands sont nettement plus actifs dans les nouvelles technologies que la Suisse alémanique, dit Paul Erich Zinsli, directeur de l'Office fédéral de l'éducation et de la science. C'est plutôt leurs collègues alémaniques qu'il faut stimuler. S'il y a vingt ou trente ans on pouvait dire que la Suisse romande était en retard, elle est en avance aujourd'hui.» Pour preuve, la participation de la Suisse romande aux programmes de recherche européens se monte à environ 40%, soit plus du double de sa part à la démographie nationale. Brillant tableau d'avenir. La Suisse romande serait-elle devenue un laboratoire national? Certains observateurs politiques ne sont pas loin de le penser, qui mettent en avant l'ébullition d'idées et de projets politiques régionaux nés ces derniers mois: fusions entre les hôpitaux de Genève et de Lausanne, regroupements universitaires, création d'une HES commune, proposition d'un Parlement romand, sans parler des débats lancés cet été par Philippe Pidoux et Guy-Olivier Segond autour de fusions cantonales, ou de bouleversements constitutionnels dans les gouvernements cantonaux. Oui, les Romands bougent. Mais entre eux. Sans grand souci du «bien commun» dont Daniel Eckmann, à Berne, déplore la perte. Et sans voir que leur énergie, faute de relais appropriés, risque de s'épuiser dans une impasse. Thomas Hinderling, nouveau directeur du Centre suisse d'électronique et de microtechnique de Neuchâtel (CSEM), partage cette crainte: «Je n'ai pas de doutes quant à nos atouts dans plusieurs domaines clés, mais il reste à le faire connaître en Suisse alémanique qui continue de croire que seule la Californie est capable de résoudre ses problèmes.» Zurich, qui a longtemps haussé les épaules devant les efforts des cantons latins en matière de promotion économique, vient certes de décider de créer un office analogue, brisant ainsi un tabou: oui, l'économie peut travailler avec le secteur public pour autant que l'on respecte les règles de l'économie de marché. Mais au Vorort, on préfère s'en tenir aux principes de l'Ordnungspolitik, à la sacro-sainte «libéralisation des conditions-cadres» dont le sort se débat à Berne. Il s'agit donc, pour les Romands, d'investir les places fortes du pouvoir, économique et politique, et d'y convaincre par la vertu de leurs réussites. Mais le veulent-ils seulement? Et le peuvent-ils vraiment? Avec quels appuis, avec quelles troupes? Comme le relève Rudolf Strahm, pour jouer le rôle de relais que l'économie appelle de ses voeux, pour instiller dans les grandes organisations faîtières les changements de politique qu'exige la mondialisation, bref, pour être une voix qui compte, un parlementaire doit avoir au moins trois qualités: «Soit il a devant lui des millions parce qu'il siège dans un puissant conseil d'administration, soit il a derrière lui une solide association, soit c'est un brillant économiste.» Or, d'après le député bernois, ce sont précisément les trois qualités qui font défaut aux parlementaires romands. «Ceux qui sont solidement implantés dans le réseau économique ne sont pas de ce côté-ci de la Sarine», confesse la Vaudoise Christiane Langenberger. Impuissants à accéder aux traditionnelles connexions entre grandes entreprises et haute politique, les Romands sont donc condamnés à réinventer des formes d'intervention, des manières d'exister dans le débat confédéral. Cela doit passer par la construction de liens nouveaux entre les acteurs du renouveau économique et le personnel politique. On a vu, ces derniers mois, se rapprocher à Genève la socialiste Micheline Calmy-Rey et le banquier libéral Armand Lombard autour d'un projet de promotion du capital-risque. Initiative exemplaire, qui va tendre ses fils jusqu'à Zurich. C'est ce type d'idées qui peut moderniser la politique économique suisse, et désarmer les blocages d'une droite patronale alémanique encore profondément marquée par un libéralisme pur et dur. Pourvu qu'elle trouve les soutiens éminents, les relais décisifs qui risquent, au dernier moment, de lui faire défaut. Les Romands sont-ils donc persuadés qu'ils peuvent se passer de Berne et de la Suisse pour dessiner leur futur? Une telle illusion, entretenue par un mélange d'indifférence, de résignation et d'arrogance, pourrait provoquer des réveils douloureux. Ancien secrétaire du Parti démocrate-chrétien, Raymond Loretan avertit: «Ce qui se passe risque de nous réduire à l'insignifiance.» Et l'ex-ambassadeur Edouard Brunner, du haut de son expérience, se fait plus menaçant encore: «Le désintérêt pour la cause nationale peut conduire à une marginalisation de type québécois. Est-ce cela que les Romands veulent?» La question est désormais devenue nationale. Béatrice Schaad, Pierre Veya Collaboration: Jean-Jacques Roth, Geneviève Brunet, Michel Guillaume, Xavier de Stoppani«Les Romands restent forts à Berne grâce à Jean-Pascal Delamuraz, mais ensuite?» Jean-Pierre Bonny, conseiller national Chômage: deux années perduesAucun doute possible: ce n'est que lorsqu'un problème se pose réellement aussi en Suisse allemande que les autorités fédérales s'y attaquent. Lorsqu'en 1991 déjà, le socialiste Francis Matthey et trois autres parlementaires tirent la sonnette d'alarme en déposant une interpellation qui réclame des mesures régionales en matière d'assurance-chômage, la motion est transformée en inoffensif postulat. Côté alémanique pas un député ne bouge. Mais en 1993, le chômage grimpe brusquement Outre-Sarine, les députés réagissent alors haut et fort, 12 d'entre eux déposent une interpellation et, à la différence des Romands, ils se font entendre. Dès 1994 un premier arrêté fédéral urgent hausse le taux de cotisation à 3 %. En 1996 la loi révisée sur l'assurance-chômage entre en vigueur avec notamment la professionnalisation des offices de placement régionaux. «Il est vrai que la prise de conscience du problème ne s'est faite qu'en 1993. Mais auparavant déjà, nous avons soutenu en Suisse romande des mesures cantonales de réinsertion des chômeurs», concède Dieter Grossen, vice-directeur de l'Office fédéral de l'industrie, des arts et métiers et du travail (Ofiamt). Il n'empêche que deux ans durant, les Romands ont prêché dans le désert. «Nous ne sommes pas devenus médiocres, mais les Alémaniques sont devenus meilleurs.» Peter Tschopp, conseiller national «Trop de Romands ont une attitude de martyr.» Françoise Saudan, conseillère aux Etats «On ne peut que perdre de l'influence en se plaignant, et en gagner en agissant.» Daniel Vasella, patron de Novartis «Ce qui se passe risque de nous réduire à l'insignifiance.» Raymond Loretan, ex-secrétaire général du PDC L'analyse de Claude Thenevin, patron d'Air France pour l'Europe centrale. A qui la prime d'efficacité?Installée à Genève, la compagnie tricolore est surtout bien implantée en Suisse de langue française où elle se présente même comme «l'autre compagnie des Romands». Claude Thenevin, 45 ans, en poste en Suisse depuis un an et demi, vient de lancer une offensive à Zurich (avec une liaison supplémentaire en direction de Lyon) et sur Bâle, qui dispose chaque jour de 7 vols vers Orly et de 5 en direction de Charles-de-Gaulle, afin d'offrir aux cadres de la chimie de bonnes connexions vers les Etats-Unis. Ce financier, venu de la direction Europe de Paris, analyse les méthodes de travail des Romands et des Alémaniques. On prétend que dans les repas d'affaires les Alémaniques, à peine assis à table, entrent dans le vif du sujet, alors que les Romands attendent le fromage. Qu'en pensez-vous? Ce n'est pas faux. Les Alémaniques vont beaucoup plus rapidement au but. Contrairement aux Romands, ils ne débordent pas du sujet. Avec eux, quand on doit parler d'un point, il ne s'agit pas d'en aborder d'autres. Leur conversation est toujours hyperspécialisée. L'important reste malgré tout la performance à la sortie. A qui donneriez-vous une prime d'efficacité? Dans le secteur des services, la prime irait incontestablement aux Romands. En revanche, en ce qui concerne la production, je pencherai davantage vers les Alémaniques. Ces derniers s'engagent à fond pendant leurs heures de travail, mais dès que sonne l'heure de la sortie, ils s'arrêtent aussitôt. En revanche, la coupure n'est pas aussi nette chez les Romands. Ils n'hésitent pas à prendre un peu de temps pour terminer un travail. Quelle est, selon vous, la principale qualité des Romands? La Suisse romande, et tout particulièrement Genève, accueille énormément d'étrangers. Ces contacts permanents avec des personnes venues d'horizons très différents font que les Romands comprennent très rapidement l'autre, qu'ils n'en ont pas peur. Un salarié romand d'Air France sait qu'un passager brésilien ne réagit pas de la même façon qu'un client danois. Et je ne parle pas seulement du travail. Dans un restaurant, le serveur s'adapte tout de suite à votre commande, à vos goûts. Ce qui n'est pas le cas à Zurich ou à Lucerne... Pas exactement. Je suis toujours surpris quand un établissement en Suisse allemande ne souhaite pas vous servir sous prétexte que l'heure est dépassée depuis quelques minutes. Ce n'est pas un hasard si la Suisse romande a dit oui à l'Europe. Toutefois, je ne souhaite pas généraliser. Je rencontre aussi beaucoup de Suisses allemands très ouverts. L'organisation d'Air France en Suisse tient-elle compte des «spécificités» de chaque région linguistique? Non. Historiquement, la direction générale est installée à Genève, c'est là que nous traitons le plus important volume d'affaires (et la Suisse représente 50% des résultats de la compagnie dans les neuf pays d'Europe centrale, comprenant notamment l'Autriche, la Roumanie, les pays de l'ex-Yougoslavie). Mais nos structures, au niveau commercial, des agences, sont les mêmes dans toute la Suisse. Propos recueillis par Ian HamelObservateur Claude Thenevin accorde la médaille aux Romands pour les services. Le patron du groupe Edipresse: «Trop de gens sont fascinés par le nanisme intellectuel». Pierre Lamunière, êtes-vous le dernier roi romand?Pensez-vous que la Suisse romande a perdu en pouvoir politico-économique? Oui. Nous vivons une époque où la politique s'est affaiblie et dans laquelle le pouvoir a surtout une connotation économique. Or, la Suisse romande possède peu de centres de décision économique qui auraient une emprise nationale. Elle a des entreprises fortes, certes, mais qui rayonnent plutôt à l'étranger, les multinationales Bobst, Firmenich, Nestlé, etc. Il n'y a pas de Migros ni de Swissair romandes. Pourquoi? Pour être fort sur le plan national, il faut un marché d'une certaine dimension. Dès qu'une entreprise romande est dynamique, elle passe la frontière. Pourquoi faut-il des pôles spécifiquement romands, ne suffit-il pas qu'ils soient suisses? Si vous voulez que se créent des réseaux de compétences, il faut des centres de décision qui puissent bourgeonner. C'est cela qui finit par créer des emplois à forte valeur ajoutée, des salaires élevés, des entreprises payant des impôts conséquents, etc. Si tous les centres de décision sont à Zurich, les meilleurs professionnels y seront attirés. Ils partiront avec leur famille et deviendront Zurichois. Voyez Silicon Valley: c'est un lieu géographique. Les gens n'y sont pas plus géniaux qu'ailleurs, mais les compétences sont là, on sous-traite, les individus circulent. Pour une région, la présence physique de compétences est absolument capitale. C'est ce qui a fait de Zurich le centre de la publicité, de Genève celui de la gestion de fortune, ou du Sud-Ouest de la France le champion de l'aéronautique. Une entreprise comme la vôtre se sent-elle romande? Oui, mais nous n'y limitons pas notre action. Je crois même que c'est notre culture romande qui nous permet d'avoir une activité à l'étranger: nous faisons partie d'une minorité et sommes particulièrement sensibles aux différences culturelles. Nous n'envoyons jamais un Suisse diriger l'une de nos filiales à l'étranger. Nous plaçons un Espagnol en Espagne, un Polonais en Pologne, etc. C'est ce respect des conditions locales qui est la spécificité de l'entrepreneur romand? Peut-être, avec la particularité de savoir se débrouiller dans un petit marché, et des rapports de travail plus souples qu'ailleurs. Personnellement, vous vous sentez Romand ou Vaudois? En tout cas pas Vaudois! Je me sens Romand et de culture européenne. Pour vous, est-il plus utile d'être connu à Zurich ou à Paris? A Zurich, pour décrocher des budgets publicitaires. Passer pour un marquis de province à Paris ne me tente pas spécialement. Quel est votre rapport avec les politiciens romands? En Espagne, les ministres nous téléphonent pour nous remercier de créer des emplois. En Suisse, ça n'arrive jamais: les rapports entre économie et politique sont le plus souvent conflictuels. Les affaires Cardinal et Cointrin n'ont-elles pas prouvé que ce rapport conflictuel est encore plus fort du côté romand que chez les Alémaniques? C'est bien possible. Ici, si on est un patron qui réussit, on est immédiatement suspect. Quand Yvette Jaggi dit qu'elle continue à «se méfier du capitalisme», elle parle comme un conservateur soixante-huitard. Vous dites ça parce qu'elle est de gauche? Non, il y a simplement trop de politiciens qui ont une image réductrice de l'économie. Ils sous-estiment la motivation des chefs d'entreprise. Les patrons ne sont pas des «briseurs d'emplois», ils ont besoin de sentir qu'ils jouent un rôle positif dans la société. Moi, je pourrais gérer mon groupe avec 20% de personnes en moins, mais je ne le fais pas. Pour soigner votre image? Pas du tout. Je suis intraitable sur la rentabilité, mais la conscience sociale influe sur toutes mes décisions. Quelle est la différence entre un politicien et un chef d'entreprise? Le courage. Un patron est obligé d'assumer ses décisions parce que la sanction des erreurs est rapide. On a le sentiment que la mission des hommes politiques consiste plutôt à gagner du temps pour être réélu. C'est ce qui les conduit, par exemple, à tolérer les déficits publics, quitte à laisser le problème à nos enfants. Nous vivons dans un système politique totalement déresponsabilisant. La gestion collective à cinq ou sept dilue les responsabilités. Le décalage entre le moment où l'on prend une décision et celui où on l'applique est trop grand. Depuis l'annonce de la création du «Nouveau Journal», vous êtes considéré comme tout-puissant. Etes-vous le seul Romand qui ait encore du pouvoir? Le pouvoir ne m'intéresse absolument pas. Allons donc! Croyez ce que vous voulez, c'est vrai. J'ai la responsabilité d'une entreprise, c'est tout. Avoir un si grand poids médiatique ne débouche-t-il pas forcément sur un pouvoir politique? L'écrivain Laurence Déonna a carrément parlé de «situation à l'iranienne»... Je crois que tout ce qui est exagéré est dérisoire! Remettons l'église au milieu du village: la Suisse romande est une petite région de 1,5 million d'habitants. Elle possède pourtant 17 quotidiens, six hebdomadaires, deux canaux de télévision, 10 chaînes de radio, sans compter les mensuels et les médias étrangers. Sur cet ensemble, nous sommes propriétaires de quatre quotidiens seulement - bientôt trois - dont chacun suit sa ligne politique. Méprise-t-on les journalistes au point de penser qu'ils sont à ma botte, qu'ils me téléphonent chaque matin pour me demander ce qu'ils doivent écrire? C'est du fantasme absolu! Un journaliste fâché avec vous trouvera-t-il encore du travail en Suisse romande? Nous sommes le groupe de presse qui a le plus de chartes éthiques. Nous nous sommes engagés depuis longtemps à ne jamais tenir de listes noires. Arrêtons de caricaturer. Vous savez, tout ce qui a du succès n'est pas forcément à abattre. Vous voulez dire que les Romands diabolisent le succès? Il ne faut pas généraliser, mais trop de gens sont fascinés par le nanisme économique et intellectuel. Les inquiétudes actuelles des Genevois découleraient donc du «nanisme intellectuel»? Bien sûr que non. Certains Genevois sont inquiets parce que, pour le moment, ils voient ce qui va mourir, pas ce qui va naître ensuite. Créer un journal romand qui se veut «la» voix de la Suisse romande, n'est-ce pas risquer de caricaturer le fossé avec les Alémaniques? C'est une erreur de penser que ce qui est romand est anti-alémanique. D'ailleurs, le «Nouveau Journal» ne se veut pas romand mais suisse d'expression française. Pensez-vous que, dans trente ans, ce pays existera toujours? Oui. Je ne crois pas que l'indépendance fasse partie de l'inconscient collectif des Romands. Il n'y a pas d'alternative crédible à la Suisse actuelle. Le combat pour la Suisse romande, c'est de devenir plus forte à l'intérieur d'un pays fort. Propos recueillis par Ariane Dayer et Geneviève Brunet Ambition «Vous savez, tout ce qui a du succès n'est pas forcément à abattre.» Oui, l'économie romande est encore capable d'inno ver. Démonstration en quatre performances. La fierté des secteurs de pointeIl y a dix ans, la Suisse entière semblait avoir perdu pied dans l'informatique et les premiers signes d'un essoufflement de ses capacités technologiques alimentaient les rapports de la Confédération. Certes, écrivait-on à Berne, le pays cavale toujours en tête des pays industrialisés en termes de brevets mais nombre d'inventions concernent des secteurs considérés comme appartenant au passé. Dix ans plus tard, le pays tout entier semble en meilleure posture, en particulier grâce à la Suisse romande. Ses universités de Genève, Lausanne, Neuchâtel et l'Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) ont su se profiler dans des secteurs qui joueront demain un rôle décisif dans la mutation du tissu économique suisse. Pour s'en convaincre, un seul chiffre: en matière de programmes de recherche européens dans les technologies d'avenir, la Suisse romande absorbe à elle seule près de 40% des contributions fédérales. Et dans plusieurs secteurs clefs, la Suisse romande a pris des positions qu'on lui envie dans toute l'Europe. Mieux, avec le Centre suisse d'électronique et de microtechnique (CSEM) à Neuchâtel, elle dispose d'un centre de transfert des technologies unique en Suisse. Enfin, l'EPFL fait figure de modèle dans les relations entre l'industrie et la recherche. Brièvement, voici quelques-uns de ces domaines d'excellence. Microtechnique, microélectronique L'héritage horlogerL'effondrement horloger des années septante aura eu au moins un mérite. Les industriels ont pris brutalement conscience de l'importance des technologies nouvelles et ont uni leurs efforts avec les cantons concernés pour développer de nouvelles technologies, notamment les microtechniques. En Suisse, le centre de gravité se trouve désormais réparti entre trois grandes institutions: l'EPFL, le CSEM et l'Institut de microtechnique de l'Université de Neuchâtel (IMT). Dans ces centres, on y développe des composants électroniques de très haute valeur pour une industrie qui a non seulement besoin d'accroître la performances de ses puces, mais cherche également de nouvelles applications. La réalisation de capteurs qui mesurent des gaz ou des pressions, des microprocesseurs à faible consommation électrique, des puces sur lesquelles on «greffe» des membranes biologiques pour effectuer des diagnostics instantanés, des microsystèmes qui marient l'électronique à l'optique sont quelques exemples, parmi beaucoup d'autres, d'applications qui intéressent de nombreuses industries. En termes d'emplois, l'impact de ces efforts commence à être tangible. D'ici peu, Neuchâtel annoncera la création d'une entreprise, IC Design (une soixantaine de collaborateurs), qui deviendra le plus grand centre européen en matière de design de circuits intégrés. Génie médical Les nouvelles entreprisesLa Suisse romande, et en particulier le canton de Vaud, ont une longue tradition dans le génie médical. L'intensification des recherches communes entre le Centre hospitalier et universitaire vaudois (CHUV) et l'EPFL a permis l'éclosion de nouvelles entreprises à forte valeur ajoutée, dont la plus célèbre est l'installation du centre européen de la multinationale américaine Medtronic (implants et stimulateurs cardiaques). Biotechnologie Un réseau prometteurLe poids de Bâle et de Zurich (EPFZ) dans la chimie et la recherche pharmaceutique n'a pas empêché la Suisse romande de développer des compétences, notamment en matière de biotechnologies. Le regroupement des forces entre l'EPFL et l'Université de Lausanne ouvre de nouvelles perspectives, d'autant plus que la Suisse romande abrite le prestigieux Institut suisse de recherches expérimentales sur le cancer (ISREC) et l'entreprise Ares-Serono, leader mondial du traitement de l'infertilité. Communication Le joker romandAvec leurs laboratoires d'informatique et leurs compétences en matière de télécommunication, l'EPFL et l'Université de Genève offrent une excellente base technique et scientifique dans le domaine des systèmes de communication. La région possède également une entreprise reconnue sur le plan mondial, Kudelski, qui connaît depuis quelques années un développement spectaculaire. Pierre Veya Ces enfants surdoués de la politique romande ont les dents longues. La relève qui secouerait Bernemoins de 35 ans Rossini, Maillard, Cottier, Ropraz, Oeuvray, Ruegsegger. Stéphane Rossini Peut-être Stéphane Rossini (34 ans), chef de son groupe au Grand Conseil valaisan, forcera-t-il les portes du Conseil national en 1999 déjà. Car un socialiste, en Valais, est condamné à l'exil pour gagner en force de proposition. Ce spécialiste des questions de la santé a donc activement participé à l'élaboration des deux initiatives qui seront lancées par son parti en faveur d'une assurance maladie plus sociale. Pour l'instant, il privilégie ses thèmes de prédilection. Aussi n'a-t-il pas répondu à l'appel du pied du ministre des Transports Moritz Leuenberger lorsqu'il se cherchait un conseiller personnel romand. Pierre-Yves Maillard C'est un militant pur et dur, grand pourfendeur de la culture trop consensuelle des socialistes. A 29 ans, le remuant président du Parti socialiste lausannois compte d'abord se concentrer sur le canton de Vaud, qui a besoin d'une «petite révolution démocratique», réformes fiscales et fusions de communes à la clef. Il lorgne aussi sur Berne. «La privatisation des télécoms est dramatique. Le PS doit apprendre à construire des rapports de force, être capable de mobiliser les gens, infléchir le pouvoir, en recourant éventuellement à la grève.» Damien Cottier Il use encore ses fonds de culotte sur les bancs de l'université, mais assume déjà le secrétariat cantonal du Parti radical neuchâtelois. Damien Cottier (22 ans) s'est lancé dans la politique au moment où beaucoup d'autres s'en sont détournés: à la suite du non à l'Espace économique européen. En attendant ce grand saut qu'il estime inéluctable, il réfléchit à la Suisse des régions, croit dur comme fer à l'Espace Mittelland (BE/NE/FR/JU/SO) à condition qu'on le dote d'un vrai pouvoir. Autant dire qu'il ne craint pas la cohabitation avec «ces étonnants Suisses allemands qui écoutent plus les Romands que certains des leurs». Maurice Ropraz Cet avocat de 32 ans, qui vient d'accéder au Grand Conseil fribourgeois, dirige avec ses quatre frères l'entreprise de produits laitiers Milco (70 emplois) à Sorens. Cette activité économique lui a donné plus faim d'Europe que de Suisse. En créant une filiale distribuant du jus d'orange, il a fallu investir à Valence plutôt qu'ici. Mais il ne compte pas négliger la politique nationale. «Suivons l'exemple des Tessinois qui relèvent le défi linguistique et s'engagent sans complexe sur le plan national.» Jérôme Oeuvray Depuis que la campagne sur l'EEE a révélé ce jeune loup aux dents longues, Jérôme Oeuvray (30 ans) cumule les mandats: maire de Chevenez, député jurassien et membre de la présidence du PDC suisse. Cet excellent connaisseur des arcanes du pouvoir compte bien un jour siéger sous la Coupole, où «les Romands ne sont pas assez actifs, négligeant la collaboration avec l'administration fédérale». Mais rien n'est figé, même en Suisse. «Dans les campagnes, ce pays bouge. Il devient imperceptiblement européen.» Stéphanie Ruegsegger Elle est femme, jeune (29 ans) et protestante, c'est-à-dire tout le contraire du profil-type du militant démocrate-chrétien. Mais à Genève, Stéphanie Ruegsegger incarne l'ouverture du PDC, dont elle est la secrétaire générale depuis quatre ans. Adepte d'une économie à visage humain, elle joue discrètement les médiatrices entre les ailes chrétienne-sociale et libérale du parti. Trop accaparée par les prochaines élections cantonales, elle ne pense pas trop à Berne. «La politique nationale m'intéresse, mais je dois encore améliorer mon allemand avant de m'y frotter», avoue-t-elle. Michel Guillaume |









