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C’est une mère qui meurt et, avec elle, c’est une enfance qui meurt, un paysage, un village, des souvenirs, une colère sourde, un amour ingrat et terrible. Lorsque le narrateur reçoit le coup de fil de l’hôpital, celui qui dit qu’il n’y en a plus que pour quelques heures de cette respiration sifflante, fragile, il se soûle et rompt la relation amoureuse qu’il entretient, comme pour trouver une autre, une vraie raison d’être terrifié. Puis il prend sa voiture et traverse ce pays vallonné souabe où il a grandi, dans le sud de l’Allemagne, jusqu’à l’hôpital où elle dépérit.
Les lecteurs francophones ont découvert Karl-Heinz Ott avec Enfin le silence, paru chez Phébus en 2008: un auteur singulier, discret et troublant, né dans la région d’Ulm au sud de l’Allemagne en 1957, à la fois philosophe, musicologue et conseiller dramaturgique entre l’Allemagne et la Suisse. Dès sa parution en 1998, Que s’ouvre l’horizon, son tout premier livre, a été salué par la critique et récompensé de plusieurs prix. A juste titre: le récit de cet accompagnement dans la mort est superbe, triste, dérangeant, ni aimable ni tranquille, ni arrangeant ni arrangé.
Le narrateur, jamais nommé, est fils unique et illégitime d’une mère que tout le village appelle «Mademoiselle» parce que non mariée. Du père, elle lui lance deux mots lorsqu’il a 10 ans, puis un jour, des années plus tard, entre deux bouchées de cake, glisse qu’il est mort. Le père était marié ailleurs, lui a beaucoup promis, n’a rien donné, lui laissant avoir l’enfant seule, dans la honte. Depuis, l’enfant grand lui rappelle la lâcheté de l’homme. Alors ils se querellent dans une forme de guérilla permanente absurde et usante. «Nous nous combattons sans raison évidente ni but identifiable. (...) La seule chose sûre, c’est qu’aucun ne peut se passer de l’autre et que chacun est le débiteur de l’autre.»
Dimanche à la ville. Au village, sous la morale étroite et la dureté de sa mère, le double de Karl-Heinz Ott a toujours étouffé. Il vient d’un pays où l’on met ses habits du dimanche pour aller faire des achats en ville. Il pensait, à cette époque, qu’il n’y avait que des dimanches en ville. Il suffisait d’une phrase pour que l’on remarque qu’il baragouinait en patois et non en haut allemand. Sa grand-mère, quand elle se rendait seule en ville, emportait un casse-croûte pour ne pas être obligée d’entrer dans une auberge – non par seul souci d’économie mais par crainte de devoir parler à des inconnus. «Au-delà du croisement au bout de l’allée, d’où partent une route qui mène chez les protestants et une autre vers la ville plus bas, elle avait l’impression de se mouvoir en terrain dangereux.» A l’auberge du Lion, les enterrements ressemblent à des mariages, ou l’inverse. A l’église, le curé gesticule en latin en tournant le dos aux fidèles. «Plutôt que de nous laisser regarder le monde terrestre, il jugeait plus urgent de nous initier à la vie de l’au-delà.»
Camus libérateur. Un jour, le narrateur voit le film tiré par Visconti de L’étranger, de Camus. Il y aura un avant et un après. «Je voulais devenir comme cet homme et vivre dans ce pays lointain qui, malgré son étrangeté, paraissait plus familier à mon âme que mon environnement habituel.» Naissance, mort, disparition, vieillesse, folie, amour, souffrance: avec une élégance follement stylée, à la limite de la sécheresse, Ott pose toutes les questions, n’évite aucune réponse désagréable, aucun soulagement à la mort de la mère. Peut-on se pardonner une vie de colères, de petites haines, de névroses? Doit-on même pardonner, avant de mourir? Une chose est certaine: «Son propre village reste pour soi-même le centre du monde, qu’on le veuille ou non, même si on n’en croit rien.»
Que s’ouvre l’horizon est une parfaite élégie aux origines, qu’elles soient géographiques ou sentimentales, autant qu’un portrait en creux d’une femme énergique, prompte à fondre en larmes, dure, au rire sonore, aux nattes de fillette, aimant la fête, «Mademoiselle» pour l’éternité qui a cette phrase formidablement libératrice au moment de mourir: «Ne te raconte pas d’histoires, j’ai aussi été garce.»
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