Kevin Shaw est disquaire à Lausanne. Sa spécialité: le vinyle. Dans sa boutique se croisent des amateurs de micro-sillons de tous les horizons. Si le mélomane de 33 ans peut parler de musique des heures durant, un autre sujet le rend plus intarissable encore: Roger Federer.
«C’est le joueur qui m’a réconcilié avec le tennis de mon enfance, raconte-t-il. Ses duels avec Nadal rappellent ceux qui opposaient Connors à McEnroe ou Becker à Edberg. Son côté gentleman évoque Björn Borg. Et même si son comportement en fait l’opposé d’un Ivan Lendl, il a un côté rock’n’roll parfois.» Entre l’analyse et l’enthousiasme, Kevin Shaw n’en finit plus. Et avoue qu’à choisir entre un concert et une finale de Federer, c’est à chaque fois la petite balle jaune qui l’emporte.
Loin d’être un cas isolé, cette passion résume bien l’engouement de la population suisse pour son champion. Dans un pays où l’on n’aime pas les têtes qui dépassent, Roger Federer est le seul prophète. Celui qu’on admire et qu’on respecte. Celui qui convainc la grand-mère comme le chef d’entreprise de se lever au milieu de la nuit pour le voir disputer une finale. Et pousse les spécialistes à tendre leur micro à des danseuses étoiles ou des psychanalystes pour tenter de saisir le mystère Federer et comprendre cette incroyable unanimité.
Une icône intouchable? Son aura est si grande qu’il est permis de se demander si le Bâlois est encore critiquable. Sa saison 2008 en demi-teinte - la faute à une mononucléose - avait ouvert une brèche. Mais sa fabuleuse année 2009 a remis Federer sur un piédestal plus élevé encore. Victoire à Roland Garros, mariage avec Mirka, naissance de Myla et Charlene et numéro un mondial à nouveau, «Rodger» a tout réussi. Jusqu’à devenir intouchable?
«C’est une icône nationale, donc on se doit de le caricaturer. Mais c’est très difficile, admet l’imitateur Yann Lambiel. Car ce n’est pas très drôle de faire la caricature de quelqu’un de sympa, qui gagne tout le temps, qui est le gendre parfait et qui en plus parle parfaitement le français...» Comme par défaut, l’humoriste valaisan égratigne dans son spectacle la figure de Mirka Vavrinec. Ou se moque gentiment de la propension de Federer à réciter des listes de records interminables, les siens comme ceux des autres, à la manière d’un champion toujours avide d’ajouter une ligne à sa légende.
Idéal sportif. Reste que même ces diatribes encyclopédiques participent à l’aura du numéro un mondial, l’imposant comme le dépositaire d’une certaine histoire du tennis, noble et humaine à la fois. «Ses valeurs, son humilité, sa connaissance et son respect des traditions liées au tennis lui donne une position unique», analyse Christophe Jaccoud, professeur associé de sociologie du sport à l’Université de Neuchâtel.
«Il remet le sport dans notre proximité, observe quant à lui Georges-André Carrel, responsable du service des sports UNIL-EPFL. Il ose pleurer ou rire, après une victoire ou une défaite. Et nous donne donc la possibilité d’avoir un peu de Federer en nous.»
Une analyse que partage également l’écrivain Etienne Barilier, grand amateur de tennis et auteur en 1997 de Martina Hingis ou la beauté du jeu (Zoé): «Tous les sports ont tendance à créer des monstres, des mutants. Les basketteurs sont des girafes, les nageurs des gorilles et certains tennismen de géantes catapultes à service. Avec son physique parfaitement équilibré et son jeu complet, Federer est le contraire d’un monstre. L’exemple de l’athlète comme on peut le rêver, et comme il le fut, peutêtre, dans les stades de la Grèce antique.»
A ces qualités esthétiques s’ajoutent encore une humilité et un fair-play jamais remis en doute. «Il est sans doute le joueur contre lequel il est le moins humiliant de perdre, remarque Etienne Barilier. Bien que supérieur à tous, il n’est jamais hautain.» Jamais excessif non plus, jusqu’à incarner sur le court l’homme normal par excellence.
Un héros très suisse. Ce mélange idéal entre le champion et l’humain est une autre composante de la fascination qui entoure Roger Federer. Contrairement à d’autres prodiges de la petite balle jaune, le Bâlois n’a pas plus brûlé les étapes qu’il ne s’est brûlé les ailes. Arrivé sur le circuit ATP à l’été 1998, il mettra cinq années avant de remporter son premier Grand Chelem, malgré quelques exploits en cours de route. Surtout, il a dû venir à bout de nombreux obstacles pour concrétiser sa marche victorieuse, d’une ancienne garde toujours verte (Agassi, Sampras) à des jeunes pousses aux dents longues (Roddick, Nadal), en passant par la terre battue. Mais son principal adversaire fut sans doute lui-même. Fougueux et colérique à ses débuts, il a changé de caractère pour atteindre un calme de tous les instants. «La maîtrise des émotions est l’une des aptitudes clefs pour atteindre ce niveau d’expertise, observe Mattia Piffaretti, psychologue du sport. Et il a montré que c’est une aptitude qui s’apprend, tant par l’expérience que par un travail sur soi-même.»
«Federer n’est pas surhumain. Il a un don et va au bout de luimême, explique Georges-André Carrel. Au centre sportétudes d’Ecublens, on a su ciseler ce diamant brut en le laissant aller vers son éclat. Le champion et l’homme se sont construits dans le même temps, contrairement à d’autres sportifs.» Jusqu’à façonner un paradoxal héros ordinaire.
Pour Christophe Jaccoud, ce parcours de formation n’est pas innocent dans l’admiration que les Suisses portent à Federer. «Dans la culture très méritocratique qui est la nôtre, il a eu une évolution parfaitement démocratique, explique-t-il. Il ne vient pas d’une académie privée et n’est pas le produit d’un parent ambitieux ou tyrannique.»
A cette filière nationale, on peut encore adjoindre les qualités «suisses» de Federer: sérieux, scrupuleux, méticuleux, besogneux. S’y ajoute en plus le génie, comme une valeur compensatoire bienvenue dans une période où la Suisse connaît une crise identitaire.
La «lovemark» Federer. Si ce portrait d’un héros ordinaire légitime l’engouement helvétique pour «Rodger», il ne suffit toutefois pas à expliquer le phénomène à l’étranger. Homme-sandwich pour Nike aux Etats-Unis, supplantant Andy Murray dans le cœur des britanniques au récent Master de Londres, surnommé «Mr. Perfect» en Chine, Federer a conquis la planète entière. Mais encore une fois à son rythme et à sa façon. Snobé à ses débuts par le marché américain, le numéro un mondial y a progressivement trouvé sa place, grâce notamment à sa collaboration avec l’agence de management IMG qui a remplacé la gestion familiale de la «marque» Federer dès septembre 2005.
Ses partenariats publicitaires se multiplient, ses fréquentations se «peoplisent» – de la chanteuse Gwen Stefani à l’actrice Eva Longoria – et il joue même au mannequin pour le magazine Vogue. Reste que la valeur de la marque Federer s’appuie toujours sur les mêmes composantes: l’amour et le respect.
«L’addition de ces deux dimensions permet d’obtenir une lovemark, un produit qui inspire de la loyauté au-delà de la raison», explique Philippe Meyer, managing director de l’agence genevoise Saatchi & Saatchi. «Un résultat lié à son incroyable performance sportive qui inspire le respect, et à sa manière de se comporter et, surtout, de communiquer, qui inspire l’amour.»
Communication parfaite. Car plus encore que son image, c’est peut-être le sens de la communication de Roger Federer qui assure son succès. Dans sa façon de s’adresser à ses fans – via son fan-club et Facebook, notamment –, de ne s’exprimer que sur le tennis et sa vie familiale, comme dans son rapport à la Suisse.
Quand d’autres champions snobent les médias de leur pays natal, Federer s’est toujours fait un point d’honneur à répondre à leurs sollicitations. Mais selon ses conditions. Les demandes d’interview sont filtrées, mettent plusieurs semaines à aboutir et débouchent sur de très brèves entrevues. Quant aux amis et aux proches du champion, ils ne répondent plus à la presse depuis quelques années déjà, à la manière du tennisman valaisan Yves Allegro. «C’est un accord entre Roger et moi: pas d’interview à son sujet, sauf si c’est lui qui me demande de le faire.»
Contre toute attente, les médias se plient à ce fonctionnement et font preuve d’un total respect de la vie privée du joueur, comme tenus par une tacite «Lex Federer». «Il s’agit d’une sorte de respect mutuel, analyse Marc Walder, CEO de Ringier Suisse et ancien tennisman lui-même. Roger a toujours été professionnel envers les médias, leur donnant ce qu’il leur devait, tout en posant les limites à respecter.» Impensable dès lors de publier des photos volées des jumelles? «Si nous le faisions, ce serait une grande erreur. Les lecteurs ne se sentiraient pas à l’aise face à ce genre de clichés.»
Une déontologie qui tient aussi à la valeur particulière de Federer. «L’impact qu’il peut avoir sur les ventes d’un magazine est énorme, rappelle Philippe Meyer, surtout avec sa photo en couverture.» Cette année, L’illustré, par exemple, a réalisé cinq de ses huit meilleures ventes grâce au numéro un mondial. Mieux vaut donc ne pas se le mettre à dos...
Champion travailleur et communicateur hors pair, Roger Federer s’est construit avec science pour réaliser le génie qu’il portait en lui. Si l’on peut parler de «méthode Federer», le mystère, lui, reste entier. A moins que, comme le soutiennent ceux qui l’ont côtoyé, «son plus grand secret ne soit peut-être simplement de n’en pas avoir.»
8 août 1981 Naissance de Roger Federer à Bâle. Enfant, il s’illustre dans différents sports, notamment en football, au sein des juniors de Concordia Bâle. Mais opte pour le tennis à 12 ans.
5 juillet 1998 Il remporte le tournoi de Wimbledon junior. Dans la foulée, il participe à son premier tournoi ATP à Gstaad, avant de remporter l’Orange Bowl en décembre à Miami.
Septembre 2000 Au Jeux Olympiques de Sydney, il se fait souffler le bronze par le Français Arnaud di Pasquale. Mais s’il perd la médaille, Federer trouve l’amour en Australie, grâce à sa rencontre avec Mirka Vavrinec.
Août 1995 Il quitte le nid familial et rejoint le centre de formation d’Ecublens. «C’était dur... très dur... En semaine, je téléphonais souvent, j’ai vraiment dû lutter pour ne pas rentrer à Bâle.»
21 septembre 1999 Une année après ses débuts sur le circuit ATP, il fait son entrée dans le Top 100 du classement mondial. En parallèle, il s’illustre au sein de l’équipe suisse de Coupe Davis.
13 février 2000 Première finale d’un tournoi ATP à Marseille. Il s’incline face à son compatriote et ami Marc Rosset. Au moment de recevoir le trophée, le vainqueur du jour à ces mots pour son cadet: «J’ai gagné trois fois ici, mais c’est à son visage que vous devez vous habituer. Des finales, Roger en gagnera beaucoup».
4 février 2001 A Milan, il remporte son premier tournoi ATP, quelques mois après avoir quitté son coach Peter Carter pour Peter Lundgren. «Je savais que je pouvais le faire, que ça finirait bien par passer.»
2 juillet 2001 A Wimbledon, il crée la sensation en éliminant le quadruple tenant du titre Pete Sampras. «Je me rappelle être tombé sur le gazon, m’être relevé, lui avoir serré la main, être sorti en oubliant (presque) d’effectuer la révérence d’usage. Je crois que c’est Pete qui m’a rappelé de le faire.» Federer sera éliminé en demi-finale.
Juin 2002 Federer peine à confirmer sa belle saison 2001. Et s’incline directement aux premiers tours de Roland Garros et de Wimbledon. Dans les médias, on commence à le qualifier d’«éternel espoir».
6 juillet 2003 Premier titre du Grand Chelem, à Wimbledon. «Je m’étais juré de ne jamais embrasser une autre coupe que celle de Wimbledon. Jusque-là, j’en avais gagné beaucoup, mais je n’en avais embrassé aucune.»
2 février 2004 Seconde victoire en Grand Chelem, à l’Open d’Australie. Grâce à ce succès, Roger Federer devient numéro un mondial. Et le restera jusqu’au 18 août 2008.
Août 2002 Décès de Peter Carter, son premier coach. «Lorsqu’il vous arrive quelque chose comme la mort d’un ami, c’est comme si toutes vos certitudes s’envolaient et, du coup, le tennis perd de son importance.»
17 novembre 2003 Remporte le Master de Houston en battant André Agassi.
29 mai 2004 Eliminé au troisième tour de Roland Garros et au deuxième tour des Jeux Olympiques d’Athènes. Malgré ces deux échecs, son année 2004 est un grand succès avec trois titres en Grand Chelem, qui lui permettent d’égaler la performance de Mats Wilander en 1988.
3 juin 2005 Plus affûté que jamais, il échoue en demi-finale de Roland Garros face au jeune Espagnol Rafael Nadal.
6 juin 2008 Après sa défaite à Roland Garros, Federer perd également en finale de Wimbledon face à Nadal.
11 avril 2009 Roger Federer épouse Mirka Vavrinec.
11 juin 2006 Il perd en finale de Roland Garros face à Nadal. Véritable bête noire de Federer, l’Espagnol le battra à nouveau au même stade de la compétition en 2007 et 2008.
8 juillet 2007 Gagne pour la cinquième fois de rang Wimbledon et rentre dans la légende en égalant le record de Björn Borg.
14 juillet 2008 La médaille d’or en double gagnée aux Jeux Olympiques de Pékin aux côtés de Stanislas Wawrinka est une belle consolation. Il perd sa place de numéro un mondial, après 237 semaines de règne.
5 juillet 2009 Gagne une sixième fois le tournoi de Wimbledon et redevient numéro un mondial.
7 juillet 2009 Remporte enfin Roland Garros et rejoint André Agassi dans la légende du tennis.
24 juillet Naissance de ses jumelles, Myla et Charlene.
28 novembre 2009 Eliminé en demi-finale du Masters de Londres, il termine toutefois l’année en tête de l’ATP, pour la cinquième fois Et n’est plus qu’à une longueur du record de Pete Sampras.
L’HOMME QUI VALAIT 50 MILLIONS DE FRANCS
En Suisse comme à l’étranger, l’image de Roger Federer se monnaie à prix d’or. Actuellement, il affiche onze contrats pour près de 50 millions de francs de revenus annuels.
Nike, 10-12 millions 130 millions pour un contrat qui court jusqu’à la fin de sa carrière.
Credit Suisse, 8-10 millions Le dernier contrat en date, qui porte sur dix ans. Lindt & Sprüngli, 6-8 millions Un contrat global dont la durée reste ouverte.
Gillette, 6-8 millions Depuis 2008, Tiger Woods, Thierry Henry et Roger Federer ont succédé à David Beckham.
Rolex, 3-4 millions Depuis 2006, Federer est lié à Rolex, après avoir représenté Maurice Lacroix durant 3 ans.
Wilson, 3 millions Un contrat à vie a été signé en 2006 avec l’équipementier américain.
Nationale Suisse, 2 millions L’assurance s’est offert les services de «Mister Perfect» en 2007.
Jura, 2 millions Si Nespresso a George Clooney, Jura a «Rodger», jusqu’en 2016.
Swiss, 1-2 millions Le numéro un mondial voyage avec la compagnie nationale...
NetJets, 1-2 millions Ou avec la compagnie privée américaine.
Mercedes Benz, 1-2 millions En Chine, uniquement.
UN GUINESS BOOK À LUI TOUT SEUL
Roger Federer aime les records. Véritable livre d’histoire du tennis, il connaît ceux des joueurs qui l’ont précédé. Insatiable, il en compte plusieurs dizaines à son palmarès, du plus grand nombre de sets gagnés consécutivement à la plus longue série d’invincibilité sur gazon. L’histoire, elle, retiendra avant tout ceux-ci:
15 titres du Grand Chelem Grâce à sa victoire à Wimbledon en juillet 2009, il a détrôné Pete Sampras, ancien recordman avec 14 titres.
21 finales en Grand Chelem Il devance le Tchécoslovaque Ivan Lendl (19).
5 victoires de rang à Wimbledon Federer partage ce record avec le Suédois Björn Borg.
Victoire dans les 4 tournois du Grand Chelem Avec sa victoire à Roland Garros en 2009, il a rejoint l’Américain Andre Agassi au Panthéon du tennis mondial.
237 semaines consécutives numéro un Il devance largement Steffi Graf (186 semaines) et Jimmy Connors (160). Et court désormais derrière le record de Pete Sampras, numéro un durant 286 semaines non consécutives.
10 130 620 $ de gains en une année En 2007, il réussit sa meilleure année en termes de gains sportifs. Son dauphin, Pete Sampras, plafonne à 6 498 311 $ (en 1997).
5 prix Orange Il est le seul à avoir été élu 5 fois joueur le plus sympathique de Roland Garros.
SON RÉSEAU
FAMILLE
SES PARENTS Toujours derrière leur fils, Robert et Lynette lui ont inculqué les valeurs qui font sa force.
MIRKA VAVRINEC Sa moitié, dans sa vie comme dans sa carrière. Son surnom: Madame la Régente.
RETO STAUBLI Ce banquier bâlois le suit sur certains tournois et fut son témoin de mariage.
SPORTIFS
SEVERIN LÜTHI Capitaine de l’équipe de Coupe Davis, il est le coach officieux de Federer.
PIERRE PAGANINI Préparateur physique de Federer depuis de nombreuses années.
YVES ALLEGRO Le grand frère que Roger n’a jamais eu. Compagnon de chambre et de court.
MARCO CHIUDINELLI L’ami d’enfance moins chanceux dans sa carrière. Roger lui est toujours resté fidèle.
IMAGE
LES PEOPLE Dans les tribunes Gwen Stefani, Eva Longoria, Anna Wintour, notamment.
IMG L’agence qui représente Federer. Et lui a permis de faire fructifier sa valeur financière.
ENNEMIS
RAFAEL NADAL La bête noire de Federer, face à qui il fait un blocage psychologique. Duel à suivre.
ANDY MURRAY Le seul joueur à se plaindre de l’attitude du maître à son égard.
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