L'Hebdo;
2008-12-18 Bénévoles Qu'est-ce qui les fait courir?
SABINE PIROLT
Ils animent les clubs sportifs, s'occupent de malades, visitent les prisonniers. Qui sont ces bénévoles qui font tourner la société?
Noël approche. Comme chaque année à cette période, de nombreux bénévoles se pressent à la porte des groupements d'entraide. Coordi-natrice de l'Association des services bénévoles vaudois, Mathilde Chinet explique: «Les gens offrent du temps: c'est la période qui favorise cette tendance. Ces bénévoles occasionnels viennent chaque hiver rejoindre la foule de ceux qui, semaine après semaine, mois après mois et année après année, donnent de leur temps sans être payés. Qu'ils effectuent un travail non rémunéré au sein d'une institution ou qu'ils aident de façon informelle leurs proches (garde d'enfants, transport, aide entre voisins), les bénévoles effectuent plus de 700 millions d'heures de travail par année (Office fédéral de la statistique). La valeur de leur travail est estimée à 31 milliards de francs. Sont-ils plus altruistes que tout un chacun? Que cherchent-ils, que trouvent-ils dans ce dévouement? Les femmes sont-elles plus dévouées que les hommes, comme on le pense a priori? Ces citoyens désintéressés sont-ils nombreux?
Un million et demi de bénévoles
La Suisse compte 1,5 million de bénévoles qui, en moyenne, s'engagent une demi-journée par semaine. Ce qui place la Suisse dans le top cinq des pays européens (ex aequo avec l'Allemagne), derrière la Norvège, la Suède, les Pays-Bas et le Danemark. En queue de peloton arrivent l'Italie et la Pologne. Une place d'honneur à nuancer toutefois: les études nationales ne comportent pas toutes les mêmes questions. Sur le territoire helvétique, les chiffres sont durs pour les Romands et les Tessinois: ils en font beaucoup moins que leurs concitoyens alémaniques. Plus flemmards, les Latins? Directeur de la Société suisse d'utilité publique (SSUP), qui compte un observatoire du bénévolat, Herbert Ammann explique que, dans les cantons alémaniques, c'est au niveau de la commune que les choses s'organisent: « Comme il y a peu de moyens, les gens comptent sur eux-mêmes.» Les Romands, eux, se tournent plus facilement vers l'Etat. Une exception romande: le canton du Jura. «Durant deux ou trois générations, les citoyens jurassiens ont combattu pour l'indépendance dans des associations bénévoles. Ils ont l'habitude de donner de leur temps pour une cause. Même le vol de la pierre d'Unspunnen tient d'un acte de bénévolat!...»
Plus d'hommes que de femmes
Le cliché associe bénévolat à femmes au foyer ou retraités à la recherche d'une occupation. La réalité est tout autre, puisque que 28% des hommes font du bénévolat organisé, contre 20% seulement des femmes. Ce sont les hommes entre 40 et 52 ans, bénéficiant d'une formation supérieure et bien intégrés socialement qui font le plus de bénévolat institutionnel (32,7% d'entre eux contre 25,6 % pour les femmes du même niveau de formation). Les champions du bénévolat informel sont, en revanche, les femmes entre 64 et 74 ans (37,3% contre 23,2% pour les hommes de la même catégorie d'âge). Les taux de participation au travail bénévole informel progressent avec l'âge des gens impliqués. Puis, à partir de 75 ans, il diminue.
Motivations avouées
Le plaisir, faire bouger les choses avec d'autres personnes, aider les autres, côtoyer des personnes sympathiques, élargir ses connaissances et ses expériences. Voilà quelques-unes des motivations évoquées par les bénévoles dans la récente étude de l'OFS sur le sujet. Certains donnent de leur temps pour «calmer la révolte qui est en eux lorsqu'ils voient l'injustice et la misère autour d'eux», explique Mathilde Chinet. C'est le cas de Myriam Constantino, qui vient en aide aux NEM (requérants frappés de non-entrée en matière) de la région du Jura bernois: «Lorsque je vois ce qu'on fait à ces êtres humains, cela me semble tellement démentiel que je ne peux pas ne rien faire.» D'autres encore s'aventurent sur la planète bénévole pour calmer leur soif d'idéalisme. C'est le cas de Gabriela Bejan: «Longtemps je me suis pris des gamelles au travail parce que je cherchais à y nourrir un idéal. On me disait: «On se calme!» La jeune femme dit être plus paisible depuis qu'elle donne de son temps à diverses causes, les enfants, la nature, la musique. «L'énergie des personnes que je côtoie dans le monde bénévole est inégalable. Dans ces milieux, les gens ont une flamme, une conviction.»
Motivations cachées
Professeur au département de sociologie de l'Université de Genève, Jean-Pierre Fragnière étudie ce monde depuis des années. Alors, des saints, ceux qui pratiquent «l'aide mutuelle»? «Ils parlent du plaisir qu'ils voient dans les yeux de ceux dont ils s'occupent, mais il faut aussi dire que faire du bénévolat, cela permet de ne pas voir son époux ou son épouse à plein temps ! Lorsqu'on me demande pourquoi je donne de mon temps gratuitement, je dis que c'est pour ne pas devenir un spécialiste borné.» A ses yeux, le bénévole est toujours à la recherche de reconnaissance et de soumission. Faire des choses pour rien donne des droits, «c'est avoir du pouvoir et ne pas en avoir quand même». Herbert Amman constate également que la plupart des bénévoles n'expriment pas leurs motifs égoïstes. Il évoque aussi la pression exercée sur les citoyens des villages pour qu'ils apportent leur contribution à la bonne marche de la communauté: «Dans ces cas-là, on ne peut plus parler de bénévolat, mais de contrôle social. La demande la plus forte concerne les gens de la classe moyenne qui ont un bon réseau.»
Montée des exigences
C'est une plainte récurrente dans la bouche des bénévoles: «on» attend toujours plus d'eux! C'est le cas de Sophie Charrière, qui «travaille» pour la Fédération suisse de gymnastique depuis onze ans. La Biennoise donne des cours et forme les monitrices. Au fil des années, elle a constaté une évolution dans les exigences: «Avant, on pouvait s'organiser comme on voulait, c'était à la bonne franquette. Aujourd'hui, tout le monde doit travailler dans la même ligne. On est censé répondre aux courriels le jour même, et aussi utiliser la même police de caractères pour nos documents. J'ai parfois envie d'arrêter, car j'ai moins de plaisir.» Jean-Pierre Fragnière observe cette volonté de bien faire opposée à une montée de la bureaucratie. «C'est dû à l'évolution de la technique et au fait que les pouvoirs publics ne peuvent plus donner de l'argent «comme cela». Il faut faire signer des contrats de prestations, respecter des chartes, remplir des questionnaires.» Récemment le Lausannois a reçu une lettre qui l'a fâché tout rouge. «Je fais partie d'une association de quartier depuis vingt ans. Une jeune animatrice me demandait d'expliquer mes motivations. Ce genre de lettre, ça tue l'envie...»
EFFORTS
«C'est une satisfaction de voir l'évolution des jeunes quej'entraîne. Par leur travail, ils me rendent bien tout ce que je leur donne», explique Stéphane Rusca, 25 ans, entraîneur de football des juniors C (Bas-Lac).
1,5 MILLION DE BÉNÉVOLES EN SUISSE
700 MIO
Heures de travail effectuées par des bénévoles par année, selon les calculs de l'Office fédéral de la statistique.
31 mia
La valeur totale du travail des bénévoles en Suisse. Ils y consacrenten moyenne une demi-journée par semaine.
Bénévole par passion
Stéphane Rusca, 25 ans. Entraîneur de football des juniors C (Bas-Lac)
«Donner sans compter.» Voilà une expression qui s'applique parfaitement à Stéphane Rusca, comme à ces milliers d'hommes qui, dans tout le pays, transmettent leur savoir à des apprentis footballeurs. Employé de commerce dans la vie professionnelle, ancien joueur élite (moins de 17 ans) à Neu-châtel Xamax, le Neuchâtelois passe une grande partie de ses loisirs à entraîner des Juniors C Inter, soit les meilleurs joueurs de leur catégorie. Trois entraînements par semaine (deux en hiver) et un match par week-end en période de préparation de championnat et de championnat, c'est beaucoup. Et c'est compter sans la préparation des exercices pour chaque entraînement, les théories à transmettre avant les matchs pour motiver toute l'équipe, les déplacements à faire dans la région, mais aussi dans les cantons de Vaud ou de Fri-bourg, les séances d'information avec les parents. Pour sa peine et l'essence, il reçoit en moyenne 3000 francs par année de Jeu-nesse+Sport. L'année prochaine à Pâques, il emmènera toute son équipe à un camp d'entraînement à Sochaux. Pour organiser ce séjour et voir les infrastructures sur place, il a bien sûr pris congé... Quelle mouche pique donc Stéphane Rusca, en permanence, depuis trois ans? «Si je m'investis autant, c'est que je suis passionné par ce que je fais. Mon objectif est également d'arriver dans l'élite des entraîneurs.» Qu'en pense sa petite amie? «Je n'en ai pas... Mais mon meilleur copain me dit que je suis «complètement taré». N'empêche que j'ai toujours du plaisir à aller à l'entraînement et je pense continuer longtemps...» SP
«L'ÉNERGIE DES PERSONNES QUE JE CÔTOIE DANS LE MONDE BÉNÉVOLE EST INÉGALABLE.»
Gabriela Bejan
LE BÉNÉVOLE EST TOUJOURS À LA RECHERCHE DE RECON-NAISSANCE ET DE SOUMIS-SION.
«AUJOURD'HUI, TOUT LE MONDE DOIT TRAVAILLER DANS LA MÊME LIGNE.»
Sophie Charrière, bénévole à la Fédération suisse de gymnastique
Bénévole pour la chaleur humaine
Philippe Nordmann, 75 ans. Visiteur de prisonniers et de personnes isolées
Le bénévolat a toujours fait partie de la vie de Philippe Nordmann. Enfant, il voyait ses parents et grands-parents prendre soin des autres: «Lorsqu'on a la chance d'être du bon côté de la barrière, il faut s'occuper de ceux qui en ont moins. Il y a trois ou quatre ans, alors que j'étais encore dans les affaires de famille (groupe Manor, ndlr), j'ai abandonné certains sports pour avoir du temps à consacrer à des personnes défavorisées.» Le Genevois a initié des projets d'envergure: création d'un minihôpital pour les sidéens de Genève ainsi que deux hôpitaux en Israël, mise sur pied des Docteurs Rêves, ces clowns artistes professionnels qui font passer de bons moments aux enfants malades en Israël et en Ethiopie, et aussi aux orphelins du sida au Mali et en Inde.
L'homme donne de l'argent, mais aussi de son temps: une fois par semaine, il rend visite aux prisonniers qui le désirent. «Ma fonction est d'être une oreille.» Il les aide également à se réinsérer dans la société une fois sortis de prison, «une chose très difficile». Le Genevois fait en outre partie de Lecture et Compagnie, une association à but non lucratif, sensibilisée par le phénomène de la solitude. «Depuis des années, toutes les semaines, j'essaie d'égayer la vie des personnes qui vivent dans l'isolement.»
Ce lundi après-midi, il rend visite à Adolfo, patient à l'Hôpital de Loëx, à Bernex. Le quinquagénaire a eu une attaque cérébrale: il est devenu aveugle, hémiplégique et se déplace en chaise roulante. Cet ancien mécanicien est passionné de football. Un sport que Philippe Nordmann n'aime pas du tout. Tant pis! « Chaque jour que Dieu fait, je découpe des articles sur le football pour Adolfo. Lors de mes visites régulières, je les lui lis et il me reprend lorsque je prononce mal les noms des joueurs.» Une fois la lecture terminée, les deux hommes vont faire un tour dans le parc. «Tu n'es pas toujours facile à pousser dans les montées! Tu te rappelles notre raccourci dans l'herbe? On se marre bien tous les deux.» Adolfo sait-il ce que Philippe Nordmann fait dans la vie? «Je suppose que non.» L'heure tourne, c'est le moment attendu du café et de la part de tarte. Puis, il faut se dire au revoir. «Je pars et lui reste... C'est terrible d'être handicapé.» Philippe Nordmann rend aussi visite à Cécile, une dame âgée de 95 ans, pour lui faire la lecture et se promener dans le jardin de l'hôpital. Il a tissé de solides et affectueux liens avec elle. Qu'est-ce que ces visites lui amènent? «Beaucoup de satisfaction. Le regard et le sourire des personnes auxquelles on apporte de l'aide vous réchauffent le cÅ“ur. Tout le monde a besoin de cette chaleur humaine.»SP
COMPLICITÉ
«Avant de lire des articles de foot à Adolfo, j'ignorais le nombre de joueurs dans une équipe.»
Pas tout à fait le fruit du hasard
Susanne Bieri, 59 ans. Observatrice dans les régions de conflit
C'est en lisant son journal que, un beau matin de novembre 2006, Susanne Bieri a eu l'idée de se lancer dans le bénévolat. Une carte postale tombée du quotidien fait de la publicité pour Peace Watch Switzerland, le bureau suisse de EAPPI (Ecu-menical Accompaniment Programme in Palestine and Israel). L'organisation cherche des observateurs pour l'accompagnement de communautés villageoises dans des régions de conflit, dont les territoires palestiniens. «Le conflit israélo-palestinien m'a toujours intéressée. J'ai beaucoup lu sur le sujet», explique la Biennoise jointe par téléphone dans le village palestinien de Jayyous. Susanne Bieri a pris une retraite anticipée, après avoir passé vingt-huit ans à enseigner. «Je voulais avoir du temps pour moi.» Curieuse, elle téléphone à Peace Watch Switzerland. Moins d'une année plus tard, après avoir suivi deux week-ends de formation et d'entraînement payés de sa poche, elle se retrouve en Cisjordanie. Le tout lui coûte 2600 francs, une somme qui comprend son billet d'avion et une participation au séjour sur place. Elle sera observatrice une première fois du 23 septembre au 22 décembre 2007. Sa mission? Etre présente aux portes mises en place par l'armée israélienne, des endroits de passage que les paysans doivent franchir pour aller travailler dans les champs. Son travail de bénévole consiste à voir si tout se passe bien. Une fois par semaine, elle se lève à 2 heures du matin pour se rendre au Terminal de Qalqiliya, lieu principal de passage et de contrôle des travailleurs palestiniens en territoire israélien. «Ma mission consiste également à parler avec la population palestinienne, à être là en cas de fouilles des maisons par les soldats israéliens. En notre présence, ils se comportent mieux, nous ont affirmé les villageois.» Susanne Bieri collecte aussi des informations auprès de la population, puis les transmet dans des rapports. Sa mission consiste également à donner des conférences à son retour en Suisse. Se sent-elle utile? «Parfois oui, mais, d'autres fois, je me demande pourquoi je suis venue ici. Ma présence ne va pas changer radicalement les choses. C'est une petite goutte d'eau.» En revanche, les rencontres avec le peuple palestinien lui apportent beaucoup. «Lorsque je suis rentrée de mon premier séjour, toutes les nuits pendant une semaine, je revoyais les visages des personnes que j'avais rencontrées.» L'expérience vécue était si forte qu'elle a décidé de repartir. «Ici, les gens sont tellement généreux et chaleureux. Notre petit groupe d'observateurs est invité dans beaucoup de familles, pour un thé, un repas. Nous échangeons quelques mots d'anglais, parlons avec les mains. Je voulais retrouver tous ces villageois.» SP
VÉCU
«Les territoires palestiniens, c'est une expérience qui ne me lâche plus.»
Le bénévolat pour s'intégrer
Evelyne Bordeix, 50 ans. Animatrice culturelle à l'association Lire et Ecrire
Il y a deux ans, lorsque Evelyne Bordeix s'apprête à débarquer dans l'arc lémani-que pour suivre son mari muté en Suisse, elle occupe une fonction intéressante dans la région de Lille. Amis, réseau professionnel, tout est désormais à reconstruire. Educatrice spécialisée, conseillère conjugale et familiale, elle répertorie tout ce qui, en terre romande, correspond à sa formation. C'est dans le cadre d'une conférence qu'elle apprend à connaître l'association Lire et Ecrire. «J'ai été à sa présentation pour étoffer mon réseau.» Elle y découvre une éthique, une façon de faire et de voir les choses qui lui correspondent parfaitement. Lire et Ecrire recherche alors des bénévoles pour la création d'une antenne à Prilly. Elle se propose d'accompagner ces adultes, qui, étrangers ou en échec scolaire, ne savent pas lire ou écrire, à des spectacles. Puis de discuter de ce qu'ils ont vu autour d'un verre. «J'ai toujours été intéressée par la culture. Mon activité me permet de découvrir le milieu culturel de la région. Certaines personnes que j'accompagne vont pour la première fois au théâtre ou au cinéma. Je passe des moments très agréables avec elles.» Si Evelyne Bordeix reçoit les billets invendus par le biais d'une association, elle passe également du temps à écrire des courriers à toutes sortes d'acteurs culturels susceptibles d'offrir des places. Les tickets en poche, elle fait des affiches de présentation qu'elle distribue aux enseignants de Lire et Ecrire. Si la Vaudoise d'adoption a désormais trouvé un travail dans un lieu d'accueil parents-enfants, elle considère que son activité de bénévole lui permet de se sentir intégrée à un groupe: «Je vais à une réunion mensuelle, je participe de façon active à la vie de l'association, je prends des décisions de façon collégiale.» Dès janvier, elle suivra des cours pour devenir formatrice au sein de Lire et Ecrire, une formation reconnue en Suisse. Evelyne Bordeix a trouvé sa voie. SP
PRINCIPES
«La charte et l'éthique de Lire et Ecrire correspondent à mes valeurs.»
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