Pas de trêve des confiseurs, cette année, pour les banquiers. Du moins pour tous ceux – et la liste ne cesse de s’allonger – qui ont eu l’idée saugrenue d’investir dans le hedge fund de Bernard Madoff, icône déchue de Wall Street. Au lieu de découper la dinde, les comptables et les juristes des dizaines d’établissements financiers englués dans ce nouveau scandale vont devoir éplucher leurs comptes et leurs codes. Mais rien n’y fera. Ils vont sans doute perdre des milliards de dollars – peut-être 50 – et se transformeront en dindons de cette mauvaise farce. Cette affaire, qui semble clore en mocheté l’année où la finance mondiale a perdu une grande partie de sa crédibilité. L’affaire Madoff, c’est, au fond, le gros pétard final du feu d’artifice aux couleurs douteuses qui a embrasé le monde de la finance. Arrêté le 11décembre dernier par le FBI, relâché sous caution de 10millions de dollars, il risque jusqu’à vingt ans de prison.
Quant à la liste des grugés, elle est abasourdissante: l’Union bancaire privée de la famille de Picciotto, la banque de Bénédict Hentsch (qui s’est dépêché de dénouer ses liens avec Fairfield, une firme totalement empêtrée dans ce scandale), le gérant Benbassat &Cie ou encore le banquier privé lucernois Reichmuth & Cie en Suisse; la banque espagnole Santander conduite par le mythique Emilio Botin, BNP Paribas en France, Nomura au Japon, HSBC et Royal Bank of Scotland en Grande-Bretagne… Des grands noms de la finance, qu’on imaginait peuplée de «génies»! Tous sont tombés dans le panneau, en jetant bien malgré eux dans ce puits désormais sans fond, si ce n’est le leur, du moins l’argent de leurs clients.
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Profil
Bernard Madoff 1938 Naissance à New York. 1960 Fonde sa société à Manhattan. 1970 Son frère Peter le rejoint. 1990 Préside le Nasdaq. 2008 Sa société gère 17milliards de dollars. Le 11décembre à 8h30, il est arrêté par le FBI. | Coquette ristourne. Le système Madoff? Un schéma d’aigrefin, celui d’une classique cavalerie financière. A travers sa société (Bernard L. Madoff Investment Securities LLC) fondée en 1960, le New-Yorkais rémunérait ses clients à raison d’environ 1% par mois en puisant notamment dans leurs propres fonds. Grâce au bouche à oreille, d’autres investisseurs étaient à leur tour attirés.
Quant aux revendeurs, ils se faisaient verser une coquette ristourne, estimée, selon un observateur, à 2% des avoirs confiés majorés par une commission liée à la performance. De quoi allécher les moins prudents.
Mais pas François-Serge Lhabitant, spécialiste des hedge funds et directeur d’une société financière sollicitée par les revendeurs de Madoff: «Je n’ai jamais compris leur stratégie. Ils me l’ont expliquée 50 fois. Ils assuraient un rendement de 8 à 12%, mais, en faisant mes calculs, j’arrivais à du 3 à 4%.» Avec d’autres gérants prudents, le Genevois décide d’éviter d’investir dans les fonds Madoff. En revanche, la Banque Bénédict Hentsch annonce, le 8septembre, sa fusion avec Fairfield, firme américaine qui risque de perdre gros dans cette aventure, avant de dénouer l’opération, en catastrophe, le 15 décembre.
«Je suis un homme fini.» Pendant des années, le système Madoff fonctionne cependant sans accroc. Il parvient à gérer l’argent des fondations charitables de la communauté juive, celle du cinéaste Steven Spielberg, celle du Prix Nobel Elie Wiesel, ou encore les avoirs de richissimes Américains comme le promoteur Mort Zuckerman, propriétaire de l’hebdomadaire US World & News Report. Membre du golf de Palm Beach, où il possède une superbe villa, il utilise à merveille son carnet d’adresses.
Tout le monde fait confiance à ce courtier qui représente la finance moderne, celle des hedge funds. N’a-t-il pas présidé au début des années 90 le Nasdaq, la Bourse des nouvelles entreprises? N’a-t-il pas conseillé la puissante SEC (gendarme des Bourses américaines)? «Celui qui n’avait pas investi chez Madoff passait pour un crétin», soupire un gérant genevois.
Mais tout a une fin. Madoff a mangé sa tresse de Noël. La crise financière a eu raison de cette vaste fumisterie. Au début de décembre, le financier panique: plusieurs clients lui réclament 7milliards de dollars!
Le 10décembre, deux cadres de son équipe le trouvent particulièrement stressé. Madoff se veut rassurant, affirme avoir récemment fait de bonnes affaires puis, face à l’insistance de ses collaborateurs, leur propose une réunion à son domicile privé, un vaste appartement de Manhattan. Le financier leur avoue alors qu’il est à sec: «Je suis un homme fini. Je n’ai pas un sou. Tout cela n’a été qu’un vaste mensonge.» Ses interlocuteurs sont atterrés. «C’était un gigantesque scénario à la Ponzi», ajoute-t-il, en se référant à une fraude similaire mise sur pied en 1920 par Charles Ponzi.
«Dans une semaine, je me livre aux autorités», dit encore Madoff à ses deux cadres. Mais avant cela, ajoute-t-il, je compte distribuer 200 à 300 millions de dollars à des proches ainsi qu’à ma famille. Une ultime pirouette qu’il ne pourra pas effectuer: juste après avoir confessé ses péchés à ses deux fils Mark (42ans) et Andrew (40ans), tous deux actifs dans sa société, ceux-ci le livrent à la police.
Enfant du Queens. Peu à peu, le pot aux cactus apparaît: Madoff aurait créé sa propre entité, au 17e étage d’une tour du centre de Manhattan, juste au-dessous des deux autres étages abritant ses bureaux. Une activité qui intrigue les enquêteurs américains. Très tardivement: le manque de surveillance des activités de Bernard Madoff fait l’objet de critiques. «Que fait la police?» s’est exclamé Dominique Strauss-Kahn, patron du FMI. Porte-parole de l’Association suisse des banquiers, Thomas Sutter estime qu’il s’agit «d’une escroquerie intervenue sur le territoire des Etats-Unis. A l’évidence, l’organe de surveillance n’a pas fait du très bon travail.»
Au nom de la Commission fédérale des banques, Alain Bichsel souligne de son côté l’ouverture d’une enquête: «Nous avons entamé des investigations pour savoir quelles banques sont exposées en Suisse. Avant de nous prononcer, il s’agit de mettre de la lumière dans ce brouillard.» Le porte-parole pense encore que cet acte criminel est circonscrit. Et, selon les spécialistes, peu de caisses de pension devraient avoir investi dans ces circuits. Graziano Lusenti, de Lusenti Partners (conseils en investissements), souligne que «seulement 4,4% de la fortune globale des fonds de pension estimée à 550 milliards sont investis dans les hedge funds. Il y a environ une centaine de véhicules et de gérants de fonds différents. C’est donc un centième de ces 4% qui serait touché par les fonds Madoff. En comparaison avec la situation dans le marché des actions, l’incidence est négligeable.»
L’image des financiers de haut vol, en revanche, en prend un sacré coup. Et en particulier celle des courtiers de Wall Street. Enfant du Queens, le grand quartier populaire de New York, Bernard Madoff avait commencé sa carrière «à l’américaine». Avec 5000 dollars en poche. Il est alors étudiant en droit. Ses économies, il les gagne sou par sou, grâce à un maigre salaire de maître nageur dans le Queens. Curieux destin pour cet homme qui sauve les baigneurs à 20 ans, et noie les investisseurs à 70 ans.
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Pigeonnés
EN SUISSE Genèvalor Benbassat & Cie (GE): 1,1 milliard de CHF.
Union bancaire privée: env. 1 milliard de CHF.
Reichmuth & Co. (LU): 385 millions de CHF. Banque Bénédict Hentsch: 56 millions de CHF.
EIM Group (VD): 230 mio de USD. Hyposwiss Private Bank/Banque cantonale de Saint-Gall (GE/SG): 150 millions de USD.
Banque Piguet (VD/GE): moins de 50 millions de CHF.
Bâloise (BS): +10 mio de CHF.
Swiss Life (ZH): +10 mio de CHF.
Neue Privat Bank (ZH): 5,25 millions de USD. Swiss Re: moins de 3 mio de USD.
ET DANS LE MONDE FRANCE
Natixis: 450 mio d’euros.
BNP Paribas: 350 mio d’euros.
AXA: moins de 100mio d’euros. Crédit Mutuel-CIC: moins de 90 mio d’euros.
BENELUX
Fortis: 1 milliard d’euros. ROYAUME-UNI
HSBC: 1 milliard de USD.
Royal Bank of Scotland: 450 mio d’euros.
MAN Group/RMF: 360 mio de USD. ESPAGNE
Santander/Optimal: 2,33 mia d’euros.
BBVA: 300 mio d’euros. AUTRICHE
Medici: 2,1 mia de USD. ITALIE
UniCredit: 75 mio d’euros. JAPON
Nomura: 225 mio d’euros. Aozora: 101 mio d’euros. ÉTATS-UNIS
Fairfield Greenwich: 7,3 milliards de USD.
Kingate: 2,8 milliards de USD. Ascot Partners/Jacob Ezra Merkin: 1,8 milliard de USD.
Access International Advisors: 1,4 milliard de USD.
Fix Asset Management: 400 mio de USD. Maxam Capital: 280 mio de USD. Pioneer (filiale de UniCredit): 280 mio de USD. Fondation Elie Wiesel (montant non divulgué). Fondation Steven Spielberg (montant non divulgué).
Etat au 16 décembre 2008 à 19h. |
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