L’ami Zalmaï, Suisse et Afghan, photographe star des magazines américains, revient de Kaboul qu’il connaît comme sa poche. Il ramène des images surprenantes (voir pages 54 à 57): une société de jeunes branchés, ou errants, aimant la nuit, le bruit, la fête et les affaires.
Dans une ville où surgissent des centres commerciaux, de hauts immeubles et de belles maisons. D’où vient l’argent? Des Afghans de l’extérieur qui investissent et de nombreuses sociétés étrangères. Mais qu’est-ce donc qui leur donne confiance en l’avenir?
La Chine est à la croisée des ambitions qui comptent à long terme. L’échiquier asiatique devient très chaud. Les Occidentaux y ont bien peu d’atouts.
Sûrement pas la mort de Ben Laden. Encore moins les nouvelles de la guerre: personne ne croit plus à une victoire militaire de la coalition. Pas non plus le gouvernement de Karzaï, donné pour totalement corrompu et inefficace. Et les talibans, alors? Aux yeux des Afghans, ils sont partout et nulle part. Les chefs de clans magouillent avec eux à la barbe des Occidentaux. Tôt ou tard, pensent beaucoup, un pouvoir émergera qui les intégrera sous une étiquette ou une autre.
Zalmaï a été frappé, dans les palabres de Kaboul, par une certitude qui se fait jour: les Américains ne partiront pas. Ils retireront quelques soldats mais ils resteront. Ils réclament d’ailleurs l’installation d’une base permanente. Ce qui ne passe pas sans mal auprès de l’«Assemblée suprême» qui réunit tous les notables du pays.
Pourquoi Washington souhaitet- il cet ancrage? Pas seulement pour combattre les rebelles et promouvoir les droits de l’homme. Le but, le vrai, pour les Etats-Unis, est de s’assurer qu’après une guerre longue et ruineuse, ils ne perdront pas pied dans une région très convoitée. Depuis une décennie, un acteur modifie la donne géostratégique. La Chine, bien sûr.
Des dizaines de sociétés s’activent dans le commerce et la construction, des milliers de Chinois se meuvent comme poissons dans l’eau dans les marchés officiels ou souterrains. La géante est devenue le premier investisseur. La Mettalurgical Group Corporation a lancé un projet de 4,4 milliards de dollars pour une mine de cuivre à Aynak (l’Afghanistan en serait la deuxième réserve du monde).
Piquant: ce sont les troupes américaines qui sécurisent ce lieu. Pour décrocher le contrat, les Chinois promettent de construire une centrale centrale électrique, des logements, des hôpitaux et même une ligne de chemin de fer jusqu’au Tadjikistan. Visée: la concurrence de l’Inde. Celle-ci a aussi ses ambitions. C’est elle qui a construit la ligne amenant l’électricité d’Ouzbékistan à Kaboul. Mais sur le front économique et même politique, elle semble perdre du terrain. Au profit des Chinois.
Ceux-ci, il est vrai, voient loin et large. La guerre actuelle leur paraît être une péripétie momentanée. C’est pourquoi l’invitation que l’OTAN leur a adressée d’appuyer ses efforts de pacification n’a pas suscité l’enthousiasme à Beijing.
La Chine a son plan. Elle ne veut pas laisser le monopole des jeux d’influences centre-asiatiques aux Russes, aux Indiens, aux Iraniens et aux Américains. Elle opère en direction d’une chaîne d’Etats clés, l’Ouzbékistan, le Turkménistan, le Kazakhstan, le Tadjikistan, le Kirghizstan, une offensive économique, politique et même culturelle que les Européens entrevoient mal.
C’est un véritable flux migratoire qui se dessine à partir de l’ouest chinois vers ces pays… qui d’ailleurs s’en inquiètent. Les sociétés chinoises y décrochent des contrats grâce à leurs lobbies locaux. L’enseignement du chinois progresse partout: jusque dans les universités locales. Cette langue est devenue la deuxième après l’anglais au Kazakhstan. Et Beijing attire les cadres de demain à coups de bourses.
Cette présence irrite les Russes qui n’ont pas dit leur dernier mot. Ils ont repris du terrain dans ces républiques notamment au détriment des Américains. Mais ils regardent aussi à nouveau du côté de l’Afghanistan. Dans un farsi parfait, leur ambassadeur à Kaboul laisse entendre aux visiteurs que, malgré le passé, là non plus, ils ne resteront pas inactifs.
C’est dire que ce pays déroutant ne se réduit pas à un champ de guerre entre «talibans» et «démocrates». Il est à la croisée des ambitions qui comptent à long terme. L’échiquier asiatique devient très chaud. Les Occidentaux y ont bien peu d’atouts.
Tags: Afghanistan, Chine,
|