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Qui suivra les Tchétchènes?

Mis en ligne le 05.01.1995 à 00:00

Musulmans, les Tchétchènes disposent de solides bases arrière auprès de leurs frères des républiques voisines. Pourtant, ils n'y comptent pas que des amis. Reportage.

L'Hebdo; 1995-01-05

POUDRIÈRE CAUCASIENNE Qui suivra les Tchétchènes?

Musulmans, les Tchétchènes disposent de solides bases arrière auprès de leurs frères des républiques voisines. Pourtant, ils n'y comptent pas que des amis. Reportage.

Caucase: Béatrice Guelpa et Nicolas Wilhelm

Avec son bonnet de laine noire et son uniforme de camouflage, Ibrahim joue les chefs d'orchestre dans le centre de soutien aux Tchétchènes installé à la frontière du Daghestan. Depuis trois semaines, cet ancien café, redécoré à la hâte avec une peinture d'un Eltsine sanguinaire, est bondé: il est devenu le QG de la résistance. L'un des foyers potentiels qui pourrait embraser la région.

Officiellement, Ibrahim répartit les réfugiés dans les familles et recueille les dons. En fait de bonnes oeuvres et malgré son visage bonhomme, il organise les convois d'armes et l'enregistrement des «volontaires», les combattants qui affluent de tout le Caucase. Ibrahim fait partie des 3,2% de Tchétchènes qui habitent le Daghestan. Et cette guerre, elle lui remue les tripes.

Ali Khan, 50 ans, ancien champion de lutte, de nationalité avar, n'est pas en reste. Sa maison, située dans le complexe sportif de Chazavyurt, est devenue le passage obligé de la résistance aux Russes: le ministre des Sports de Grozny, en training et cravate, noie son exil dans des verres de cognac local en appelant au soulèvement général; des délégations de parlementaires y défilent pour discourir sur la «lutte finale», tandis que ses fils, exaltés, n'ont désormais plus qu'un mot à la bouche: «gazavat», terme caucasien qui signifie «guerre sainte». Sans oublier ces réfugiés, enfants de ministres de la république rebelle, qui brandissent de vrais fusils dans la cuisine de la maîtresse de maison, Fatima.

Comme eux, Chazavyurt, ville frontière de 80 000 habitants, a les sentiments au bord des lèvres. Cinquante ans qu'elle n'avait pas vécu cela. Alors, tout le monde y pense: la guerre, Staline, la déportation des peuples. Ça recommence?

Abakar, de l'ethnie darguine, peintre en bâtiment au chômage depuis deux ans, voit les choses autrement, mais en privé seulement: «Jamais je n'irai me battre. C'est leur problème, on ne va pas indéfiniment recommencer l'histoire, il y a déjà eu assez de sang!»

La Montagne des langues

A 70 km de là, la capitale du Daghestan, Makhatchkala; deux femmes d'étage de l'Hôtel Leningrad, moins tendues, plaisantent: «T'as entendu le coup sur la vitre? Les bombardements commencent! C'est pire que Grozny...» Ici, la frontière est loin et la guerre aussi. Car 70 kilomètres, c'est beaucoup pour le Caucase. Pour le Daghestan surtout, ce bout de terre au bord de la mer Caspienne (50 300 km2) surnommé la Montagne des langues à cause de la centaine de nationalités qui y ont trouvé refuge au cours de l'histoire. Déjà Pline le Jeune affirmait que, pour bien administrer ces régions, les Romains devaient utiliser pas moins de 130 interprètes! 27% d'Avars, 15,6% de Darguines, 12,9% de Koumyks, 11,3% de Lezghiens, 9,2% de Russes, des Laks, des Tâts ou encore des Juifs des Montagnes. Dont une grande majorité de musulmans, sunnites.

Une mosaïque fragile où les conflits ancestraux peuvent resurgir à chaque instant, un couloir d'émigration où parfois l'on ne se comprend pas de village à village. Alors, quand les Russes viennent mettre leur gros grain de sel, les autorités locales tremblent.

Et s'empêtrant dans un dilemme insoluble: «Bien sûr, on comprend nos frères tchétchènes, mais on ne peut pas les soutenir. Si le Daghestan s'en mêle, tout risque de sauter.» Sulatan, boulanger de nationalité koumyk - turcophones qui ont quelques différends avec les Avars - appuie: «Il faut vraiment faire attention. Si la guerre s'étend ici, ce sera terrible. Les Tchétchènes nous disent: "L'imam Chamil (ndlr: le «héros» barbu qui avait soulevé le Caucase trente ans durant au XIXe siècle) est né au Daghestan. Qu'est-ce que vous attendez?" Mais pourquoi irait-on se battre? Au fond, les Tchétchènes ont bien cherché ce qui leur arrive.»

Imbroglio de nationalités susceptibles sur fond de méfiance ou de haine à l'égard du «méchant» voisin amateur d'armes, tueur et voleur de chevaux que décrivaient déjà Pouchkine ou Lermontov: le cliché du Tchétchène mafieux et peu recommandable, ici aussi, a fait son nid.

Mais il y a d'autres motifs pour rechigner à aider les «frères». Plus économiques, ceux-là. Depuis le début de l'été, la ligne de chemin de fer qui traverse la Tchétchénie pour approvisionner le Daghestan, puis, plus bas, l'Azerbaïdjan, a été coupée. Selon les Russes, la sécurité des convois ne pouvait plus être assurée, les trains étant systématiquement pillés sur le sol de la république rebelle. Bilan: des centaines de camions à destination de l'Iran ou de l'Irak sur les routes du Daghestan et une économie dangereusement ralentie. Mahometsalich Gussaev, ministre des Nationalités à Makhatchkala, confirme: «Franchement, le choix d'indépendance que nos voisins ont fait il y a trois ans a des répercussions importantes sur notre niveau de vie. Cela a assez duré.»

Gamzat, un Lak de 60 ans, s'énerve aussi: «On les a prévenus pendant trois ans que ça finirait mal. A cause d'eux, il y a des gens dans les montagnes qui n'ont pas reçu leur charbon pour l'hiver. Il y fait déjà moins vingt, mais les livraisons ne peuvent plus se faire. Les Tchétchènes, au moins, ils ont du pétrole! Nous ne sommes plus au XIXe siècle, lorsqu'on pouvait se contenter de sa maison et de ses moutons. Aujourd'hui, on ne peut plus vivre sans la Russie!»

Le prix de la neutralité

L'air de rien, ce grossiste en légumes à la retraite touche au noeud du problème. Pour la plupart des républiques du Caucase du Nord, qui dépendent de Moscou pour presque tout, l'indépendance ressemble chaque jour davantage à un mythe. D'où la réserve des autorités. Et l'attitude de Moscou. Car si le pouvoir russe prend le risque de briser l'équilibre précaire de la région, il n'oublie pas de donner quelques «sucres» à ceux qui affichent une prudente neutralité. Le 20 décembre, la «Pravda» du Daghestan publiait deux oukazes du premier ministre Tchernomyrdine: l'un promettait de débloquer 370 milliards de roubles pour une ligne de chemin de fer contournant la Tchétchénie; l'autre consacrait enfin le Daghestan zone économique libre à partir du 1er janvier 1995, ce qu'il réclamait depuis plusieurs années...

De son côté, Ali Aliev, président du parlement de la Confédération des peuples du Caucase, enrage. Cette prétendue neutralité du gouvernement, lui, l'ancien capitaine de vaisseau en Abkhazie, il ne la supporte pas. Son but, c'est l'indépendance du Caucase. Son modèle, la République autonome des Montagnards mise en place par le camarade Staline en 1920 - république que celui qui était alors ministre des Nationalités avait d'ailleurs aussitôt démantelée, conscient de la menace constituée par l'union de ces peuples aux traditions guerrières. «La Confédération des peuples du Caucase du Nord est née en 1989 pour défendre les peuples agressés. Nous n'avons pas besoin d'un Etat qui envoie ses chars au moindre problème! Notre organisation fera tout pour que le Caucase sorte de la Fédération russe.» Et comme il n'est pas montagnard pour rien, le bouillant président à la gueule taillée au couteau se justifie en empruntant ses exemples à la terre: «Nos peuples n'ont rien à voir avec les Russes. Ce sont deux psychologies opposées. Ici au Daghestan nous avions par exemple des cultures en terrasse magnifiques. Lorsque les Russes sont arrivés, ils ont tout détruit, c'était archaïque disaient-ils... Eux, ils s'en fichent, leur pays est illimité. Nous, nous n'avons que 0,24 hectare par personne! Ça change tout.» Quelle est l'influence réelle de la confédération d'Ali Aliev? Difficile à mesurer. En 1991, à Soukhoumi, capitale de la petite Abkhazie, l'organisation n'avait pas pu empêcher le conflit entre Ossètes et Ingouches. Ce qui ne veut pas dire qu'elle soit incapable de rallumer la flamme anti-colon, anti-Russe donc.

Dans sa petite maison bleue de Makhatchkala, centre des musulmans du Daghestan, le mufti Aligajl Kamilov, son adjoint Ahmaed Tagolev, ne sont guère plus modérés. Si, sous le portrait le l'imam Chamil, ils n'osent pas ouvertement parler de guerre sainte, leurs sous-entendus sont clairs: «En cas d'intensification du conflit, on ne pourra plus arrêter les musulmans.» «A force de faire pression sur nous, on finira par se révolter.» Ou encore: «Si on décide la guerre, ça ira très vite.»

En clair, l'opium du peuple est-il à nouveau capable d'enflammer la foi de populations étouffées par septante ans de communisme? Selon les deux religieux près de cent mosquées ont été construites en trois ans grâce à l'aide des pays frères. Et déjà, des mollahs battraient le rappel dans les maisons de Chazavyurt. Gamzat a peur: «Le jour où l'on a arrêté les chars russes à la frontière du Daghestan, dans la foule, j'ai vu des religieux qui appelaient à se battre pour les frères musulmans. La religion risque de tout aggraver.»

Réalité? Côté russe, on a tout intérêt à insister sur l'éventualité d'une guerre de religion. Les gardes-frontière en Azerbaïdjan se vantent d'avoir empêché 6000 mercenaires musulmans de rejoindre les rangs tchétchènes avec la fermeture des frontières. Tandis qu'un proche d'Eltsine, Dimitri Ryourikov, déclarait: «Les organisations islamistes des pays comme l'Afghanistan, l'Iran ou même la Turquie collectent des millions de dollars pour financer la guérilla.» Ce qui est sûr, c'est que l'Arabie séoudite, la Turquie, l'Iran, le Pakistan ont demandé à Moscou d'agir pacifiquement. Que des Moudjahidines afghans patrouillent dans Grozny. Et que plusieurs combattants tchétchènes affirment avoir passé quelques mois dans des camps d'entraînement en Afghanistan. Sûr également que Doudayev parle beaucoup d'Allah. L'autre jour, à la télévision tchétchène, il dénonçait encore l'offensive «satanique» de Moscou et appelait à la «gazavat». Un air connu.

N'empêche que si l'islam paraît plus vivace en Tchétchénie (grâce à un important réseau de confréries soufies) et que Doudayev songeait à instaurer la charia dans sa république il y a à peine deux mois, le conflit est avant tout une question de nationalités.

Méthodes brutales

Alors, va-t-il déborder les frontières tchétchènes? Georges Charachnidzé, professeur de langues et des civilisations du Caucase à l'Institut des langues orientales de Paris, un des rares spécialistes de la région, n'y croit pas: «Les Tchétchènes ont voulu leur indépendance mais les autres républiques ne les ont pas suivis. Quant à l'islam, ce n'est pas un vrai ciment. Beaucoup de musulmans pratiquent sans plus, buvant même de l'alcool.»

Plus circonspect, le CICR entreprend déjà de renforcer sa présence dans la région: une base à Naltchik, en Kabardino-Balkarie, une seconde à Narzan, en Ingouchie, et une troisième en cours d'installation à Makhatchkala, au Daghestan. «Pour l'instant, nous sommes surpris en bien. Nous avions toujours craint que la Tchétchénie ne s'enflamme. Mais les gens sont plutôt raisonnables», note un délégué.

Jusqu'à quand? Les méthodes brutales du Kremlin ne sont pas pour donner la bouffée d'oxygène dont ont besoin plus de cent peuples d'une petite région éloignée. Avant tout et tout de suite.

B. G. et N. W.

Dans la banlieue de Grozny, des dizaines de chars russes ont été complètement démolis par les résistants

Au Daghestan, le mufti Kamilov et son adjoint Tagolev: «On finira par se révolter»

Les questions que soulève la guerre

1. Pourquoi l'enlisement des troupes russes?

Au début de l'intervention russe, le 11 décembre dernier, le ministre de la Défense Pavel Gratchev se vantait de pouvoir prendre Grozny en deux heures. Après plus de 15 jours de manoeuvres d'approche, les assauts russes contre la capitale tchétchène ont été repoussés. Une première fois près de l'aéroport militaire de la ville à la fin décembre, une deuxième fois ce 1er janvier, au centre de la capitale. A nouveau, les pronostics russes sont démentis par les faits: c'est l'enlisement redouté par les démocrates. Et la poursuite de la «stratégie du bulldozer», cher aux régimes précédents: l'armée se replie, fait appel à de nouvelles forces et revient frapper, encore plus fort. Selon le journal d'opposition «Nezavisslmaïa Gazeta», Pavel Gratchev aurait demandé le renfort d'unités basées dans l'Oural, à Saint-Pétersbourg et à Privolzhsky. Ainsi que la formation de groupes d'assaut opérationnels dès le 5 janvier. Selon ce «plan», les opérations devraient s'achever le 15 janvier. Mais le problème reste entier. Grozny n'est ni Kaboul ni Stalingrad. Même si les troupes russes rasent la ville, la guerre se poursuivra. Les Tchétchènes disposeraient déjà de plusieurs bases dans les montagnes situées au sud de la ville.

2. Erreur stratégique ou reflet de l'état de l'armée?

L'aventure tchétchène n'était pas, ou mal, préparée. Le général Voroblov, pressenti pour diriger les opérations, a présenté sa démission après avoir passé trois jours à Mozdok, le siège du commandement russe dans le Caucase. Mais la débâcle actuelle traduit un malaise plus profond chez les militaires. La plus grande armée du monde, sans cesse amputée depuis deux ans - 4,25 millions d'hommes en 1989 contre 1,9 million fin 1994 - mal payée, qui a perdu son statut social, n'est plus que l'ombre d'elle-même. Les mots d'un pilote chargé de bombarder Grozny témoignent de l'état d'esprit des soldats: «Pour faire dans la dentelle comme les Américains chez Saddam Hussein, il faut avoir volé un minimum de 200 heures par mois. Moi, j'ai effectué 37 heures de vol cette année, ce qui est déjà beaucoup pour un pilote russe. (...) On tue le stress à la vodka. Et depuis que j'ai compris toute l'horreur de la situation, je ne lis plus les journaux.

J'ai peur de perdre la raison.» Pavel Felgenhauer, spécialiste des questions militaires du journal «Svodnia» pense que l'assaut mal préparé contre Grozny est «une erreur que l'armée devra bientôt payer».

Ce qui n'arrange rien: Eltsine et Gratchev ne sont guère populaires parmi les soldats et les officiers. Le 1er janvier, le ministre de la Défense se rendait à Mozdok pour «encourager ses troupes». Ou simplement pour tâcher de se faire obéir?

3. Qui gouvernera la Russie?

Les longs silences du président et ses discours contradictoires - promesses de la fin des bombardements démenties sur le terrain dès le lendemain - mettent en avant la thèse du complot, d'un président otage du «parti de la guerre» où se côtoient Oleg Lobov, secrétaire du conseil de sécurité, Victor Ierine, ministre de l'Intérieur, Andreï Kozyrev, responsable des Affaires étrangères, Sergueï Stepachine, directeur du service fédéral de contre-espionnage FSK et, surtout Alexandre Korjakov, chef de la garde présidentielle. Cet homme, né en 1950, qui a effectué son service dans la garde du Kremlin avant d'entrer au KGB en 1970, serait devenu le Raspoutine du président. Il a dirigé en 1993 l'assaut contre la Maison Blanche, et le mystérieux raid contre le quartier général du groupe financier Most cet automne a été effectué par ses hommes. Enfin, sa récente lettre au premier ministre Tchernomyrdine, une invitation à revenir sur la libéralisation du commerce extérieur des matières énergétiques - conseil entendu! - démontrerait l'étendue de son influence sur son ami et partenaire de tennis, Boris Eltsine. L'entourage «jusqu'au-boutiste» du président divise également les forces démocratiques. Si certains parlent de procédure d'impeachment à l'encontre d'Eltsine et d'élections anticipées, l'ancien premier ministre Gaïdar est contre, craignant que ces forces ne profitent du vide du pouvoir.

4. Que pense la population?

Elle oscille entre passivité - entretenue par une censure de plus en plus présente - et inquiétude. Si 63% des Russes ne font plus confiance au président et 65% sont contre l'intervention en Tchétchénie, les manifestations restent discrètes. Dans ce contexte, le député de «Choix de la Russie», président de la commission des droits de l'homme à la Douma, Sergueï Kovalov - qui est resté à Grozny pendant les bombardements et a mis à nu les mensonges du pouvoir - est considéré comme un héros. Ancien ami de Sakharov, il reprend le flambeau du dissident. Peut-être médite-t-il la phrase lâchée par de Gaulle en 1962: «Le problème de l'URSS c'est qu'elle a son Algérie à l'intérieur de ses terres.» ·




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