La nouvelle est tombée comme un couperet dans le milieu du spectacle. Dès le 1er avril, ce n’est pas une blague, le durcissement des prestations du chômage prendra effet.
«L’ASSURANCE CHÔMAGE N’A PAS LA VOCATION DE SOUTENIR LA CULTURE. À MOINS QUE LE PARLEMENT N’EN DÉCIDE AUTREMENT.» Valentin Lagger, porte-parole du Seco
Comédiens, danseurs, musiciens mais aussi techniciens, costumiers et scénographes, tous s’étaient mobilisés avant la votation pour mettre en lumière leur situation, avec le soutien des théâtres romands. En vain.
Désormais, ils devront cotiser pendant dix-huit mois sur deux ans pour toucher des indemnités, contre douze mois actuellement, un quota déjà difficile à atteindre.
«Un mandat dure en général deux mois dans le domaine du théâtre, où les contrats de longue durée n’existent quasiment pas. Sans compter que le travail en amont, la préparation des textes et des pièces, se fait avant le début de l’embauche. Dans ce secteur, le chômage n’est pas un accident, c’est une composante du métier», explique Anne Papilloud, du Syndicat suisse romand du spectacle.
La culture, financée par le chômage? C’est en partie le cas dans les cantons romands, où les subventions des pouvoirs publics n’ont pas suivi l’explosion de l’offre culturelle.
Modèle alémanique. «Les Suisses alémaniques ne nous ont pas suivis dans notre combat car ils ne connaissent pas les mêmes problèmes. Leurs théâtres engagent du personnel fixe, alors que, dans le modèle romand, les projets naissent et meurent sans continuité de l’équipe de réalisation.
C’est une question de culture politique et de moyens, leurs institutions reçoivent plus de subventions», note Eric Lavanchy, secrétaire général de l’Union des théâtres romands.
A titre de comparaison, alors que le Schauspielhaus de Zurich reçoit 32 millions de francs par an, le théâtre de Vidy obtient 8 millions et la Comédie de Genève, 5 millions.
Alors en Romandie, le modèle de l’intermittence s’est imposé pour un millier d’artistes, à l’image de Céline Bolomey, Quartz 2009 de la meilleure actrice pour son rôle dans "Du bruit dans la tête". «
Si je m’en sors relativement bien, c’est grâce aux indemnités. Depuis treize ans, en alternant chômage et contrats de travail, j’ai pu jouer dans une trentaine de films et de spectacles.»
Un modèle désormais dépassé, constate Anne Papilloud: «Plus de 50% des travailleurs du spectacle devraient sans doute changer de métier si rien n’est fait pour améliorer leurs conditions de travail.» La votation a eu pour effet de dynamiser les débats déjà en cours sur le fonctionnement du monde du spectacle romand.
Exemple danois. «Nous espérons des hausses des subventions culturelles, ainsi qu’un aménagement de la loi, afin qu’elle tienne compte des circonstances particulières du métier. Mais nous souhaitons également développer les possibilités d’emploi pour les comédiens. Il ne manque plus que la volonté politique», martèle Anne Papilloud.
La secrétaire syndicale a concocté un projet directement inspiré du Danemark, où un durcissement similaire des prestations sociales avait conduit il y a une dizaine d’années à une diminution drastique de l’offre culturelle, suite à la désertion de plus de 50% des professionnels de la scène. Un scénario dramatique qui pourrait à présent s’écrire en Suisse.
En ce moment même, les principaux représentants du milieu du spectacle discutent avec le Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco) pour demander des aménagements de l’ordonnance d’application de la loi sur l’assurance chômage. Ils prévoient en outre d’interpeller les directeurs de l’Instruction publique de tous les cantons pour rediscuter des politiques culturelles.
Du côté du Seco, on estime que l’aménagement particulier prévu pour les intermittents dans l’ordonnance, à savoir, le doublement du premier mois de cotisation de chaque contrat à durée déterminée «tient compte de manière équitable de leur situation particulière».
Valentin Lagger, porte-parole, affirme que si cet acquis est maintenu dans la nouvelle ordonnance sur l’assurance chômage, il ne faut pas s’attendre à plus d’améliorations: «L’assurance chômage n’a pas la vocation de soutenir la culture. A moins que le Parlement n’en décide autrement un jour.»
La balle est dans le camp des villes et des cantons, principaux pourvoyeurs de fonds. Joëlle Comé, directrice du Service des affaires culturelles à Genève, se montre plutôt pessimiste: «La situation est catastrophique pour les artistes. Mais je crains que les cantons ne soient pas prêts à verser plus de subventions.»
Soutenu par l’Union des théâtres romands, la Haute Ecole de théâtre et la fondation de prévoyance Artes et Comœdia, le dernier volet du projet du syndicat consiste à augmenter les emplois hors scène.
«Si l’on souhaite maintenir l’intensité et la qualité de la vie culturelle romande, les travailleurs du spectacle doivent pouvoir continuer à exercer leur métier continuellement», observe Sarah Neumann, responsable de l’insertion professionnelle à la haute école de théâtre. Développer des emplois compatibles avec la scène s’impose comme un nouveau défi.
Gestion de crise. Salvatore Orlando, comédien, 38 ans, n’hésite pas à mettre parfois ses compétences au service du théâtre en entreprise, sous la forme d’ateliers permettant de simuler des situations de crise pour mieux les gérer.
«J’ai changé ma façon de penser le métier. Au début, je ne rêvais que de monter sur scène. Mais plus tard, j’ai commencé à envisager d’autres activités et je me suis aperçu que le contact avec différents milieux peut nourrir notre art. Les rêves se transforment.»
Certains corps de métiers font déjà régulièrement appel aux services des artistes. C’est le cas dans le milieu médical. La Haute Ecole cantonale vaudoise de la santé recrute parfois des comédiens qui, ponctuellement, jouent les malades imaginaires sous les yeux des apprentis médecins.
Encore peu développé, ce type d’emploi est tout juste indemnisé. «C’est une activité purement accessoire, pour laquelle on ne recrute pas seulement des acteurs, mais d’abord des personnes motivées par la formation», tient à préciser Carine Layat-Burn, responsable du programme de patients simulés.
«Les outils des artistes peuvent servir à la société», Sarah Neumann en est persuadée, aussi vient-elle de mettre en place des ateliers de formation en art oratoire pour les personnes souhaitant améliorer la prise de parole en public. Les cours sont donnés trois jours durant par des comédiens, spécifiquement formés pour transmettre l’art oratoire.
«Certains secteurs, encore peu développés, pourraient constituer des gisements d’emploi pour les travailleurs du spectacle», renchérit François Marin. Le directeur du pool des théâtres romands dirige la filière diction de l’Instruction publique à Genève, seul canton qui a rendu les cours de théâtre obligatoires pour les élèves de l’école publique entre la 7e et la 9e année. «Cela existe déjà ici, pourquoi ne pas mettre en place ces cours dans les autres cantons?»
Instrumentalisation. François Marin concède que le nombre d’emplois reste limité, et la plupart des jeunes acteurs préféreront la clameur des salles de spectacle au public des bancs d’école. «Mon métier, c’est de jouer. Faire le faux malade ou coacher des directeurs d’entreprise, très peu pour moi», entend-on de la part de certains comédiens.
«Cela peut être une solution pour certains, mais attention à ne pas instrumentaliser l’art par le social», met en garde Anne Bisang, directrice de la Comédie à Genève.
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