DIX PERSONNALITES - SPECIAL USA
L’entrepreneur qui veut mourir sur Mars

Par Luc Debraine - Mis en ligne le 03.10.2012 à 13:02

L’INDUSTRIEL DU FUTUR. Elon Musk, 41 ans, est un acteur majeur de la conquête spatiale, de la voiture électrique et de l’internet. Son prochain défi: des vols privés pour la planète rouge.

ELON MUSK 41 ans, industriel

Pourquoi les Etats-Unis sont-ils le seul pays à créer ce type d’individus prométhéens? Plus précisément, pourquoi des personnalités ambitieuses, mais étrangères, sentent-elles qu’elles ne pourront réaliser leurs rêves que dans ce même pays, en particulier en Californie?

«Parce que c’est l’endroit où les grandes choses sont possibles. Si vous voulez avoir un impact significatif sur le monde, c’est aux Etats-Unis que vous devez être», répond simplement Elon Musk. En quittant son Afrique du Sud natale à l’âge de 17 ans, le jeune homme avait ciblé trois domaines susceptibles de le passionner. Mais aussi – telle est l’épaisseur du personnage – capables d’agir sur le futur de l’humanité: l’internet, l’espace, l’énergie propre.

Elon Musk n’aura pas mis beaucoup de temps à donner un tour concret à son ambition. Il joue au début des années 2000 un rôle essentiel dans la création et l’expansion du service de paiement en ligne PayPal. Comme la vente du service en 2002 à eBay lui rapporte 180 millions de dollars, l’entrepreneur utilise une bonne part de la somme pour fonder SpaceX, une entreprise spatiale privée basée à Los Angeles. Aujourd’hui rentable, SpaceX a déjà mis un satellite en orbite et réussi une première mission vers la Station spatiale internationale pour le compte de son partenaire gouvernemental, la NASA.

Tesla, en revanche, n’est pas encore bénéficiaire. Elle risque même de ne jamais l’être, tant les prochains mois seront délicats à négocier pour la marque automobile née dans la Silicon Valley. Elon Musk, son fondateur, dirigeant et principal bailleur de fonds, sait qu’il est extraordinairement difficile de lancer avec succès une nouvelle enseigne automobile aux Etats-Unis, le dernier cas répertorié étant Chrysler en 1925... Mais Tesla, nommée ainsi en honneur à l’un des inspirateurs d’Elon Musk (l’inventeur Nikola Tesla), vient de lancer son deuxième modèle 100% électrique, la Model S, une voiture familiale qui ne recueille pour l’heure que des compliments. Elon Musk vient en outre de présenter un chargeur ultrarapide pour sa voiture qui fonctionne à l’énergie solaire. Ce supercharger a été conçu en partenariat avec SolarCity, un constructeur d’équipements photovoltaïques dont Musk est le président et principal investisseur (SolarCity est dirigé par ses cousins Peter et Lyndon Rive). Les Tesla pourront ainsi rouler avec une énergie aussi gratuite que non polluante, un accomplissement que Musk compare volontiers avec l’arrimage en mai dernier de sa capsule Dragon à la Station spatiale internationale.

Entre Ford et Jobs. Pour avoir interviewé et croisé à quelques reprises cet Edison du XXIe siècle, je demeure toujours étonné de son amabilité souriante. En général, un entrepreneur de ce calibre, quelque part entre un Henry Ford et un Steve Jobs, est un tyran impatient qui reste dans le halo de sa propre vision. Pas Elon Musk, souvent disposé, malgré sa centaine d’heures de labeur par semaine et ses incessants déplacements, à partager ses rêves d’un futur meilleur. Ou d’un futur tout court, car le Sud-Africain redoute la capacité d’autodestruction de son espèce. Jon Favreau, le réalisateur hollywoodien de la série Iron Man, dit s’être inspiré d’Elon Musk pour le personnage de Tony Stark. Mais l’inventeur entrepreneur n’a rien de l’arrogance flamboyante du héros joué par Robert Downey Jr.

Peut-être est-ce sa bonne éducation sudafricaine, à Pretoria, entre un père ingénieur et une mère diététicienne. Très vite, Elon Musk se pique d’informatique. Il vend à 12 ans son premier programme, un jeu baptisé Blastar. Mais il quitte Pretoria à l’âge de 17 ans pour éviter de servir dans une armée qui interdit ses rangs aux Sud-Africains noirs.

Elon Musk s’installe d’abord au Canada, pays d’origine de sa mère, où il accomplit mille petits boulots, dont bûcheron, tout en suivant les cours de la Queen’s University en Ontario. Deux ans plus tard, grâce à une bourse, il rejoint l’Université de Pennsylvanie, où le jeune homme décroche des diplômes de physique et d’économie.

Elon Musk commence à l’époque à s’intéresser aux problèmes d’énergie, en particulier aux supercondensateurs et aux voitures électriques. C’est lesté de cet intérêt qu’il rallie Stanford, dans l’espoir d’obtenir un second diplôme de physique. Mais il quitte la célèbre université californienne au bout de deux jours de cours. Il lance avec son frère Kimbal, une start-up spécialisée dans le contenu pour médias en ligne, Zip2. Tous deux revendront le site à Compaq pour plus de 300 millions de dollars.

Le coup suivant est un investissement dans X.com, une banque en ligne qui, sous la direction stratégique d’Elon Musk, se redirige vers le paiement sur internet et se renomme PayPal. C’est ainsi que l’on se retrouve multimillionnaire à même pas 30 ans.

Un idéaliste. Aujourd’hui, à 41 ans, Elon Musk est un stakhanoviste qui a laissé deux mariages derrière lui, tentant au mieux de voir ses cinq fils (des jumeaux et des triplés). Son jet privé lui sert de navette pour passer deux jours par semaine chez SpaceX à Los Angeles, dans d’anciens hangars de Boeing, et deux jours chez Tesla à Palo Alto. Ou non loin dans l’usine de la marque automobile à Fremont (le site industriel a été récemment racheté à Toyota, auquel Tesla livre des équipements électriques).

Dans un récent discours au Caltech, Elon Musk a insisté sur, selon lui, la meilleure approche de l’avenir: celle-ci ne doit pas être centrée sur le meilleur moyen de gagner de l’argent mais sur le moyen d’influer sur la trajectoire de l’humanité. Cet idéaliste qui a les moyens de l’être ne conçoit son entrepreneuriat que par la possibilité d’accroître la connaissance collective, en particulier technologique.

Si Elon Musk rêve maintenant de Mars, espérant un jour y vivre, voire y mourir («Mais si possible pas à cause de l’impact»), c’est pour y jeter les bases d’une colonie humaine. Une colonie refuge en cas de désastre terrestre déclenché par des virus, des atomes ou un changement climatique. Musk promet un premier vol habité vers Mars d’ici à une quinzaine d’années, puis des tickets à 500 000 dollars (au début) pour la même planète rouge.

Il faut bien sûr prendre une telle prédiction avec des pincettes. Mais méfiance: jusqu’ici, Elon Musk a réalisé tout ce qu’il a promis...

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