Vous êtes originaire de Chicago, comme Barack Obama. Mais, lors des primaires démocrates, vous avez soutenu Hillary Clinton, pourquoi? La campagne d’Obama a démarré à la table de ma cuisine... Il y avait moi, Barack, Michelle (épouse d’Obama) et Oprah (Oprah Winfrey, animatrice noire, célèbre pour son talk show aux Etats-Unis, ndlr). Oprah m’a convaincu à l’époque que 60% des gens voteraient pour Hillary. Qu’elle avait de réelles chances de passer. Obama, bien sûr, était très qualifié aussi pour se lancer. Mais Hillary avait plus de chances. Et puis, je connais les Clinton depuis très longtemps. Ils m’ont invité à la Maison-Blanche pendant des années.
Dès lors, vous avez choisi votre camp… Je me suis vite déterminé et je l’ai fait savoir. Puis, il est arrivé ce qui est arrivé. Lors de la primaire en Iowa, j’ai demandé à voir Obama car je l’adore, ce type! Pour quelqu’un comme moi, vous imaginez bien que c’est une étrange sensation d’imaginer un président noir. Mais ce qui compte le plus, ce n’est pas d’avoir un président noir mais un président capable. Je me suis si souvent retrouvé en situation où les choses n’avaient rien à voir avec la couleur. Soit tu es capable, soit tu ne l’es pas.
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Quincy
Jones Compositeur, interprète, producteur. A 75 ans, il est un des musiciens les plus complets (pop, funk, soul, swing, jazz). Le plus primé aussi: 27 Grammy Awards (oscars de la musique). Ami des plus grands, de Sinatra à Michael Jackson, Quincy Jones s’investit depuis des années dans l’aide au développement. | Les Américains penseront-ils qu’Obama est capable? En juin passé, j’ai été invité à Vancouver, au Canada, pour un dîner avec Colin Powell. Mon ami Dennis Washington (un milliardaire américain, ndlr) m’a envoyé un jet pour l’occasion. Colin Powell est comme un frère pour moi! Ce soir-là, nous avons passé six heures ensemble pour parler des élections. Avant le lever du jour, Powell m’a confié qu’il était à 70/30 pour Obama. Il ne m’avait jamais dit ça auparavant, Dennis non plus. Pourtant, ce sont deux républicains convaincus. Nous avions alors la conviction que Obama allait percer.
Nous voici près du but. Pensez-vous qu’il va gagner? Je ne suis pas de ceux qui prédisent l’avenir, qui disent: «Tu iras sur la lune.» Je dis: «Je veux aller sur la lune.» Comme Neil Armstrong que nous avons fêté récemment. Pour l’occasion, nous avons joué deux morceaux, Fly Me To The Moon, que nous avions joué avec Frank Sinatra accompagné par Count Basie, et une de mes compositions, Walking In Space.
Revenons sur terre. Croyez-vous à «l’effet Bradley»? L’effet quoi? Ah oui, le truc racial… Oui, je pense que ça va jouer un peu quand même. N’oublions pas qu’on est en Amérique. Mais ça pourrait être pire, ça pourrait être l’Angleterre. Vous imaginez un premier ministre britannique noir? C’est tribal, tout ça. Ce que je comprends très bien. Mais je comprends aussi tous ceux qui s’efforcent de sortir de cette logique. Comme Colin Powell.
Obama est-il prêt? Oui, il est prêt. Et quand bien même il ne le serait pas tout à fait, aucun président ne peut tout savoir. Obama est bien conseillé, bien entouré, il a un supercabinet qui l’attend, capable de traiter les questions financières, militaires et toutes les autres. En tant que compositeur et chef d’orchestre, je vois le monde comme une orchestration. Obama est lui aussi un chef d’orchestre. Je me rappelle que, un jour, Nelson Mandela m’a expliqué ce mot bantou qui résume mon idée: «Oubountou». «Oubountou» signifie que le collectif, la créativité collective est toujours plus forte que l’individuelle.
Cette énergie collective, vous l’investissez dans l’humanitaire à travers la Quincy Jones Listen Up Foundation. Est-ce la première fois que vous assistez à la remise du prix Conrad Hilton? Oui. Je suis très honoré d’avoir été invité, d’ailleurs. J’ai connu Conrad Hilton (1887-1979) voici des années. Nous avions été présentés par Frank Sinatra. Hilton avait épousé Zsa Zsa Gabor et habitait alors Bel Air en Californie. A présent, Zsa Zsa a 90 ans et vit juste à côté de chez moi. Il n’y a pas de hasard dans la vie et tous les gens qui sont venus du monde entier ce soir (20 octobre) pour cette remise de prix à Genève, poursuivent un même but, en faisant du bon travail. C’est cela qui m’intéresse.
Pourquoi vous investissez-vous pour les autres? Je suis né en 1933 dans le plus vaste ghetto noir américain, à Chicago, juste après le début de la grande dépression. C’était l’époque des gangs. Mon père, un charpentier, travaillait pour les Jones, qui étaient le gang noir le plus connu. Tout ce que j’ai vu étant jeune, c’était des armes automatiques et des cadavres. Je voulais devenir un gangster car les gangsters étaient le seul modèle que nous avions.
Lorsque j’ai eu 11 ans, mon père nous a emmenés vers le nord-ouest des Etats-Unis, dans l’Etat de Washington. Là, nous avons vécu au sein d’une grande communauté blanche, et notre vie a complètement changé. J’ai intégré le meilleur lycée des Etats-Unis, la Garfield High School, qui a été suivie par Jimi Hendrix ou Bruce Lee, par exemple. C’était une école de grande diversité. Il y avait des Blancs, des Philippins, des Juifs, des Noirs; bref, un peu de tout. Dans les années 40, c’était exceptionnel, vous savez! C’est à cet âge que j’ai découvert la musique et elle m’a sauvée.
Oui, mais pourquoi l’humanitaire? Les étés, mon père nous emmenait rendre visite à notre grand-mère à Louisville dans le Kentucky. Elle était une ancienne esclave, vivait sans électricité, ni chauffage, et il lui arrivait de devoir manger des rats. Quand on a 7, 8 ou 9 ans, on n’oublie pas ces choses-là.
A l’âge de 19 ans, Ben Webster m’a envoyé en tournée avec Lionel Hampton. Un soir de 1953, je me souviens d’une fillette de 5 ans qui mendiait sous la pluie. Elle n’avait plus qu’une main. Ce soir-là, nous lui avons donné la recette de notre soirée. Le lendemain, j’ai appris que c’était son oncle qui lui avait coupé la main pour qu’elle devienne une mendiante plus performante. Ça m’a bouleversé. Je me suis toujours identifié à ces souvenirs de jeunesse. Je comprends très bien ce que ressentent les enfants pauvres auxquels nous venons en aide. C’est quelque chose de très profondément ancré en moi.
BRAC, l’ONG récompensée, dit vouloir utiliser l’argent du prix Hilton pour intensifier son travail au Sud-Soudan. Est-ce une priorité par rapport au Darfour ou d’autres lieux? C’est si compliqué! Sur la question du Darfour et des Chinois, au Soudan mais aussi au Zimbabwe, certains m’ont pressé de prendre position. Je ne l’ai jamais fait. La Chine est un pays de 1,3 milliard d’habitants, sa culture est vieille de 5000 ans et le pays ne s’est ouvert qu’il y a trente ans. Nous devons être patients et communiquer. J’y suis allé seize fois ces deux dernières années. J’ai vu plein de gens à l’université et, croyez-moi, ils vont changer.
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