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Raids contre les contrefacteurs

Par GABRIEL MANARA - Mis en ligne le 06.01.2010 à 16:16

FRAUDE. En Asie, la société STU lutte au quotidien contre la contrefaçon. Elle œeuvre pour le compte de la plupart des maisons européennes du luxe. «L’Hebdo» a récemment suivi en Chine ses hommes dans plusieurs actions aux cibles diverses.

Rendez-vous a été pris à Hong Kong. C’est là que nous rencontrons les deux Suisses à la tête de Selective Trademark Union (STU), une société spécialisée dans la lutte contre la contrefaçon et à laquelle fait appel l’immense majorité des marques de luxe européennes. Fait rare, nous avons été autorisés à suivre de l’intérieur leur travail et à participer à plusieurs raids contre des centres de la contrefaçon. Implantée depuis une vingtaine d’années à Hong Kong, STU aime d’ordinaire à rester discrète sur ses activités, histoire de garantir l’efficacité de ses actions. Mais les nouveaux visages de la contrefaçon méritent, selon les deux patrons, un nouveau coup de projecteur. Il n’est évidemment pas question pour eux d’embarquer un journaliste dans leurs bagages, c’est donc en tant qu’employé de la société que nous participerons aux actions qui se présenteront.

Active essentiellement en Chine, en Corée du Sud, en Inde, aux Philippines, à Taiwan, en Thaïlande et au Vietnam, STU traque aujourd’hui les contrefaçons dans les domaines de la montre et des bijoux, de la maroquinerie, des chaussures, des lunettes, des stylos, des parfums et des cosmétiques. Et le travail ne manque pas. Employant 116 collaborateurs, la société a réalisé l’an dernier 11 732 saisies représentant plus d’un million et demi d’objets contrefaits.

Au matin du premier jour, nous quittons Hong Kong pour Guangzhou, plus connue des francophones sous le nom de Canton – 6e ville chinoise et dont la population a doublé à 15 millions d’habitants depuis 2001. Quelques heures de route à travers le sud de la Chine, ce territoire-usine pour le monde entier qui compte plus de 200 millions d’habitants pour presque autant de travailleurs. «Car si tu n’es pas actif, tu n’as pas ta place ici», nous glisse le chauffeur. A peine arrivés à Canton et installés dans un hôtel dont le prestige est, semble-t-il, gage nécessaire de sécurité, Bruce*, responsable des activités de STU en Chine, alerte ses patrons. L’une des cibles est à point, il n’y a pas un instant à perdre. Quarante- cinq minutes plus tard, au pied d’un immeuble dans une banlieue grise de la mégapole chinoise, nous attendons dans un minibus, rideaux tirés, les représentants officiels pour pouvoir entamer le raid.

Collaborations chinoises. Car si les autorités chinoises se montrent coopératives lorsqu’un cas leur est proposé, elles n’ont pas les moyens de procéder aux enquêtes pour traquer les contrefacteurs. C’est donc le rôle que s’est assigné Selective Trademark Union (STU), qui procède à tout le travail d’enquête avant de prévenir les autorités chinoises de la nécessité d’un raid, informations détaillées à l’appui. Car STU, en tant que société privée, n’a évidemment pas le pouvoir légal d’intervenir seule. Au fil des ans, les interlocuteurs chinois de STU prennent toujours davantage conscience des problématiques liées à la contrefaçon. Et ce sont en réalité trois organismes divers qui sont tour à tour mis à contribution. L’Administration for Industry and Commerce (AIC) – dont les agents interviennent très régulièrement avec STU – est un organisme actif notamment dans la lutte contre la contrefaçon. Le Quality and Technical Supervision Bureau (QTSB) lutte pour sa part contre les produits de mauvaise qualité et, par ce biais, participe également à la lutte anticontrefaçon. Enfin, le Public Security Bureau (PSB) est une véritable police qui n’intervient, avec STU, que sur quelques cas par an pour les affaires les plus importantes. En cas d’intervention, le pouvoir des deux premiers organismes est limité à la confiscation du matériel contrefait et à l’amende. Les interventions du PSB débouchent en revanche sur des peines de prison.

En planque au bas de l’immeuble depuis une dizaine de minutes, nous sommes finalement rejoints par des agents de l’AIC pour entamer le raid dans les bureaux de plusieurs sites internet écoulant de la marchandise contrefaite. Des sites de vente très bien organisés, avec assistance téléphonique multilingue, des milliers d’articles proposés et facilités de paiements.

Extrêmement vigilants, les responsables de ces sites sont aguerris et habitués à toutes les tentatives de localisation. Il aura fallu cinq mois d’enquête aux hommes de STU pour remonter cette filière et repérer les bureaux de ces plateformes internet. C’est chose faite depuis quelques jours. Dès lors, un homme en planque surveille les allées et venues du personnel et du patron afin d’assurer la qualité de l’intervention. Car il est indispensable aux agents de l’AIC que le propriétaire soit présent pour pouvoir pénétrer dans un local. D’où la nécessité de filatures rigoureuses. La remise par le transitaire d’un paquet revenu d’Europe est le prétexte pour tenter de se faire ouvrir.

Pain bénit pour les enquêteurs. Une évidente surprise se lit sur le visage ébahi du jeune Chinois qui vient ouvrir et ne cherche pas à opposer une quelconque résistance. Très vite, toutes les pièces de cet appartement sont passées au crible. Un laboratoire photo, beaucoup de petit matériel, quelques écrins mais, en définitive, peu de stock: quelques paires de jeans, une quinzaine de paires de chaussures de sport, des parfums, des lunettes, des carrés de soie, des cravates et des montres. Mais uniquement des marques en vogue en Europe. Etonnant pour le novice, le niveau de stock relativement bas ne surprend nullement les professionnels. Les marchands de contrefaçons aguerris prennent toujours leurs précautions et ne gardent pratiquement rien dans leurs locaux. Une fois les commandes prises, les vendeurs se rendent une ou plusieurs fois par jour chez leurs fournisseurs pour se procurer la marchandise et l’expédier dans le même temps.

La perquisition se poursuit. Et si ce ne sont pas des milliers d’articles qui font le bonheur des inspecteurs de police et des enquêteurs de STU, disques durs, classeurs et autres documents sont rapidement passés en revue. Au sourire de chacun, on devine que la prise est sérieuse. Dans ces dizaines de classeurs et de documents bancaires, l’ensemble de l’activité des sites de Sean* est répertorié. Du pain bénit pour les enquêteurs: clients, banques, fournisseurs, tout y est consigné avec une précision inespérée (lire l’encadré ci-dessous). Et plutôt que de faire de la résistance, le patron de cette société se montre assez coopératif avec ceux qui sont en train de réduire à néant une activité très lucrative démarrée il y a plusieurs années. Et pour cause, au moment du jugement et de la fixation de l’amende, le comportement du prévenu est pris en compte. Et ceux qui ne collaborent pas le regrettent souvent amèrement.

Autre raid programmé dès le lendemain dans un quartier animé où se concentrent tous les vendeurs de cuirs et de produits liés. Là encore, le monde entier vient faire ses emplettes, des acheteurs des grandes firmes européennes de meubles et d’accessoires aux contrefacteurs. La veille, un informateur avait laissé entendre à Bruce* que du matériel nécessaire à produire des milliers de faux sacs venait d’être livré dans un atelier secret. Et que les employés s’apprêtaient à travailler toute la nuit pour que cette marchandise puisse être transférée au petit matin dans un local d’empaquetage pour être aussitôt expédiée en Thaïlande. Le timing de l’intervention s’avère donc capital. C’est dans le local d’expédition que les responsables de STU ont choisi de frapper.

Escorté des agents de l’AIC, le cortège de véhicules fonce à travers un dédale de rues avant de s’immobiliser net devant une porte de garage métallique d’un immeuble résidentiel. Quelques minutes plus tard, face à l’insistance des coups des agents de l’AIC sur la porte métallique, le jeune en charge de la protection de la marchandise se décide à ouvrir. Les sacs, en partie emballés et prêts à l’expédition, sont bien là. Le travail n’a pu être terminé, seule la moitié des quelque 3000 sacs – contrefaçons d’une marque de prestige, avec cartes de garantie numérotées – sont empaquetés, prêts à l’expédition.

Immédiatement, une foule de curieux se presse devant le garage, lançant des regards graves aux agents de l’AIC et aux enquêteurs de STU. Pendant que certains agents dressent le procès- verbal de cette prise importante, nous quittons les lieux pour nous rendre sur le site de production. Un atelier secret, journaux aux fenêtres, au 3e étage d’un immeuble en théorie destiné à l’habitation. Sur place, les très jeunes ouvriers – préalablement avertis – attendent notre venue à l’extérieur du bâtiment. Rien ne sera retenu contre eux. Ils sont tous issus d’une province de Chine centrale et parlent exclusivement leur propre dialecte. Une garantie pour les employeurs qui évitent ainsi la fuite d’informations confidentielles sur la nature du travail. Tissus et autres matériaux retrouvés sur place suffiront à prouver que les sacs contrefaits ont bien été produits ici. Pendant ce temps, le propriétaire de l’atelier assiste sans résistance à la confiscation des 3000 contrefaçons, soit quelques milliers de dollars partis en fumée.

Quartier de la contrefaçon. C’est au centre de Canton que nous poursuivons notre périple. L’action s’annonce plus ardue puisqu’elle est programmée à l’intérieur d’un gigantesque marché couvert – Zhanxi Road Market – fréquenté quotidiennement par des dizaines de milliers d’acheteurs. En fait de marché, c’est davantage d’un quartier de la contrefaçon dont il faut parler. Ateliers d’assemblage, espace de stockage et lieu de vente font ici bon ménage. Une poste – qui permet d’envoyer les colis à l’étranger – ainsi que deux gares ferroviaire et routière font de ce marché un lieu d’expédition stratégique.

Et on y trouve de tout: des montres aux lunettes en passant par des sacs, des stylos, des cosmétiques et de l’électronique. Contrairement à la maroquinerie, les plus belles montres ne sont pas proposées à la vente de ces échoppes ouvertes, mais uniquement dans des lieux plus secrets et plus retirés. Visiblement, un temps d’avance pour les horlogers dans leur lutte contre ce fléau.

Dix jours plus tôt, lors d’une précédente descente des agents de l’AIC et de STU sur ce marché de Zhanxi Road, des coups de feu ont été tirés par des vendeurs; sans doute plus pour effrayer que pour blesser. Mais la tension est palpable dans le minibus stationné un peu à l’écart du marché. L’opération est d’autant plus complexe que les responsables de STU vont tenter une intervention dans un atelier d’assemblage simultanée à une autre action menée dans un stock de montres que nous avions repéré la veille.

En dépit des caméras de surveillance – posées par les contrefacteurs – dont sont truffés les lieux, les enquêteurs de STU feront main basse sur plus de 6000 montres, pour l’essentiel de très bonne qualité. Dont 1200 qu’ils devront laisser au contrefacteur car n’ayant pas le mandat des marques concernées. L’atelier d’assemblage est en revanche désert ce jour-là, ce qui n’autorise pas les enquêteurs à y entrer. Accompagné des agents de l’AIC, les collaborateurs de STU y reviendront quelques jours plus tard et découvriront, comme souvent, une famille entière dont l’activité est organisée autour de l’assemblage de montres contrefaites. Là encore, ce sont des milliers de pièces et de composants qui seront confisqués et détruits.

Des milliers d’actions de ce type sont menées tous les ans sur le front de la lutte anticontrefaçon. Elles ne suffisent évidemment pas à éradiquer ce fléau. Mais elles servent de toute évidence à éviter sa trop rapide propagation. Les marques les moins protégées en font l’amère expérience. Un passage à Zhanxi Road Market suffit pour s’en convaincre.

 

En Suisse, des contrefaçons jusqu’à la protection civile!

Après la perquisition dans les locaux des vendeurs de faux sur internet, les enquêteurs commencent à éplucher les milliers de bons de commande qui permettront non seulement de quantifier le volume de contrefaçons vendues par le propriétaire au travers de ses sites, mais également de localiser les principaux foyers d’achats. Les clients espagnols et français sont largement majoritaires dans le cas présent. Entre leurs mains, les enquêteurs de STU ont non seulement les noms, prénoms, adresses, numéros de téléphone et adresses internet des acheteurs, mais les numéros de cartes de crédit et toutes autres informations utiles au débit de ces dernières. Sans même parler de tous les objets commandés et des prix facturés. Au total, des dizaines de milliers d’informations de valeur qui donnent tout son sens au minutieux travail d’enquête des hommes de STU durant cinq mois.

«Si les acheteurs avaient conscience qu’en acquérant des faux par internet ils donnent une foule de données sensibles sur leur personne à des organisations criminelles, peut-être agiraient-ils avec plus de précautions», analyse l’un des patrons de STU. Toujours est-il que la moisson du jour nous permet de voir défiler sous nos yeux des centaines de bons de commandes à destination de pays européens, et notamment de la Suisse. Il y a même trace d’un colis – plus de 1000 dollars de marchandises commandées – envoyé à un acheteur à l’adresse du Centre cantonal de protection civile de Rivera (Tessin). Cela fait un peu désordre!

A mi-chemin entre la prévention et la répression, les démarches entamées par STU après la récolte des données sur tous ces acheteurs – souvent inconscients des traces que leurs commandes vont nécessairement laisser, et des risques encourus – servent un autre travail de fond et de dissuasion. Ainsi, une fois répertoriés, les noms des internautes acquéreurs de faux sont communiqués non seulement aux marques lésées, mais également aux douanes qui donneront à ces informations de première main les suites appropriées, selon les pays. Dans certains cas, les clients des sites internet débusqués reçoivent directement de STU un courrier les informant que leur nom a été saisi lors d’un raid contre un site de vente de contrefaçons et les enjoignant de ne pas récidiver.

 

Vietnam: le nouvel eldorado de la contrefaçon?

A l’instar des spécialistes de la société Selective Trademark Union (STU), tous les organismes actifs dans la lutte anticontrefaçon s’inquiètent aujourd’hui de la probable migration de centres de production de la Chine vers le Vietnam. Pourquoi ce mouvement? «Les groupes occidentaux ou les sociétés qui travaillent pour eux sur place sont aujourd’hui tentés de délocaliser leur production de la Chine vers le Vietnam, explique ce spécialiste. Les règles y sont en tous points moins strictes qu’en Chine: moins de protection des travailleurs et salaires moins élevés suffisent parfois à justifier les délocalisations aux yeux des conseils d’administration occidentaux.» Une sorte de «transfert de technologies» qui inquiète les personnels en charge de la lutte anticontrefaçon car, assez naturellement, les centres de production de produits contrefaits – qui sont parfois les mêmes qui produisent les objets authentiques – suivent un raisonnement identique, entendent profiter des mêmes avantages et se félicitent de la relative porosité des frontières. Problème: contrairement à la Chine, le Vietnam n’a pas encore pris la mesure de la problématique de la contrefaçon. La lutte contre le fléau y est quasi inexistante, ce qui facilite d’autant sa prolifération. Il n’en faut guère plus pour rendre la partie des anticontrefacteurs encore plus délicate. Or, comme les réseaux de la contrefaçon recherchent naturellement les terreaux les plus fertiles et les plus aisés, les spécialistes craignent que le rôle du Vietnam dans la production de contrefaçons se renforce dans les années à venir. Et que la lutte contre ces productions illégales s’en trouve d’autant plus affectée.




Tags: Contrefaçon, société STU,

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