Le nouvel Etat exhibe de jeunes visages. Ainsi, Margot Feist, 22 ans seulement et déjà députée à la Chambre du peuple. Fille d’ouvrier, elle charme l’assistance par ses boucles noires et sa fraîcheur ingénue. La scène se passe le 11 octobre 1949. «Au nom du peuple allemand», Margot Feist félicite Wilhelm Pieck, un ancien fonctionnaire du ministère de l’Aviation du Reich, élu à la présidence de la République démocratique allemande (RDA). Souriante comme il sied en pareille circonstance, elle lui tend un bouquet de chrysanthèmes jaune et blanc. Quatre jours auparavant, le nouvel Etat a été officiellement créé, il survivra quarante ans. Promue ministre de l’Education populaire, Margot Feist épousera plus tard Erich Honecker, qui deviendra en 1971 numéro un de la RDA. En octobre 1949, cet homme de 37 ans se contente d’être chef de la «Freie Deutsche Jugend». Le jour de l’élection présidentielle, c’est lui qui est chargé d’organiser une gigantesque manifestation publique pour célébrer les mérites du régime. Par train et par avion débarquent à Berlin 200 000 jeunes gens, tous en provenance de la zone d’occupation soviétique. En rangs par seize, ils défilent au centre de la ville, portant haut leurs étendards noir, rouge et or, auxquels s’associent les drapeaux bleus de leur organisation de jeunesse. Les flambeaux de ces manifestants, inconditionnels extasiés de la nouvelle république, illuminent les façades de l’avenue Unter den Linden, autrefois somptueuses mais sérieusement endommagées par la guerre. Parmi eux, un jeune serrurier de 21 ans, Hans Modrow. Comme beaucoup d’autres, il avait été cinq ans auparavant un militant convaincu des Jeunesses hitlériennes, prêt à verser son sang dans un assaut populaire contre l’Armée rouge. Quarante ans plus tard, Hans Modrow se retrouvera à la tête du dernier gouvernement communiste de la RDA, juste après la chute d’Erich Honecker.
Réforme agraire. En 1949, les manifestants réclament une Allemagne «unie, pacifique et démocratique» . Une fois encore, à la lueur des flambeaux, se joue un changement de système politique, plus radical dans son aspect social que tout ce que l’Allemagne a connu auparavant. Depuis 1945, la réforme agraire a morcelé la propriété foncière en même temps qu’était transféré le gros de l’industrie dans un organisme central, où l’ancien personnel nazi avait cédé la place à des fonctionnaires aux ordres du nouveau régime. La fondation de l’Etat devait correspondre théoriquement aux intérêts de larges couches populaires. Aussi, le gouvernement provisoire mis en place le 7 octobre 1949 apparaît-il comme une véritable coalition entre la gauche et les partis bourgeois. A côté du communiste Pieck siège le président du Conseil des ministres Otto Grotewohl, un ancien social-démocrate devenu membre, comme Pieck, du Parti socialiste unifié d’Allemagne (SED). Le ministre des Affaires étrangères est un CDU, le pré-sident de la Chambre du peuple un libéral démocrate. De socialisme et de lutte des classes, il n’est fait nulle mention dans le manifeste que Pieck lit à la tribune. Avec des trémolos nationalistes dans la voix, le président met simplement en garde contre «l’esclavage colonial» qui menace l’Allemagne de l’Ouest, par la faute des «puissances impérialistes occidentales». Et appelle au «sauvetage de la nation». Avec sa promesse de construire une nouvelle Allemagne, la RDA attire irrésistiblement artistes et intellectuels de gauche.
Un théâtre pour Brecht. D’Israël accourt l’écrivain judéo-prussien Arnold Zweig, nommé président de l’Académie des arts. Le philosophe Ernst Bloch quitte les Etats-Unis lorsqu’il est appelé par l’Université de Leipzig. Bertolt Brecht, la terreur des bourgeois, reçoit un théâtre pour lui tout seul, le Berliner Ensemble, chose qui eût été impensable dans la République voisine de l’Ouest à cette époque. Les écrivains Heinrich Mann (frère aîné de Thomas Mann) et Lion Feuchtwanger envoient de Los Angeles «leurs voeux les plus cordiaux» au nouvel Etat, qu’ils assurent de «leur profonde sympathie». Que des poètes allemands réchauffés au soleil californien croient assister dans leur pays d’origine à la naissance d’une nouvelle démocratie n’est nullement le fruit du hasard. Mais d’un spectacle froidement calculé dont le metteur en scène s’appelle Joseph Staline. Lors d’une visite à Moscou entre le 16 et le 28 septembre, la direction du SED a établi avec le dictateur soviétique un plan détaillé de la fondation de la RDA. La nouvelle république manque de légitimité démocratique. Qu’importe. Le SED ne veut pas courir le risque d’élections libres. Lors d’une séance du comité central du SED tenue le 4 octobre 1949, Gerhart Eisler, futur porte-parole du gouvernement, a même fait la leçon aux camarades tentés par l’aventure démocratique: «En qualité de marxistes, nous devons savoir que si nous fondons un gouvernement, nous ne retournerons jamais en arrière sous prétexte d’élections ou d’autres méthodes de ce genre.» Et Walter Ulbricht d’ajouter: «C’est ce que quelques camarades n’ont pas encore compris.» Walter Ulbricht: à l’époque, chef du Parti communiste de la zone soviétique. Un apparatchik stalinien de l’espèce la plus pure et la plus déterminée, qui a fait toutes ses classes idéologiques et stratégiques à Moscou. C’est autour de lui que se formera le noyau dur du futur gouvernement. En 1945, l’administration militaire soviétique avait organisé la «transformation antifasciste» de sa zone d’occupation avec l’aide de politiciens et d’administrateurs antinazis locaux, mais chargé un groupe dirigé par Ulbricht de contrôler que cette «transformation» se ferait sous contrôle communiste. Comme le déclarera Ulbricht lui-même à ses associés, avec l’humour cynique dont il était coutumier: «Les choses sont bien claires, tout cela doit avoir l’air démocratique, mais nous devons tout diriger.» C’était le temps où le Parti communiste allemand (KPD) déclarait pour la galerie que, avant d’être mûre pour une transformation socialiste, l’Allemagne devait passer par une phase de démocratie bourgeoise. Il prônait donc la libre concurrence économique et la liberté politique. Lorsqu’un vieux communiste berlinois, surpris, demanda à Ulbricht en quoi ce programme se distinguait de celui d’un parti social-démocrate, Ulbricht lui répondit, ricanant: «Tu le verras bientôt, camarade, attends un peu.» Très logiquement, la zone soviétique subit en 1946 une opération de «mise au pas», expression utilisée à l’origine par les nazis pour décrire la conversion de toute l’administration publique et de toute activité politique aux objectifs du nouveau régime.
Apparence de pluralisme. Les dirigeants des partis non communistes de la zone commencent alors à comprendre que l’établissement d’une démocratie authentique n’est pas à l’ordre du jour, et qu’elle ne le sera sans doute jamais. Ils se rendent compte aussi qu’ils ne sont eux-mêmes que des instruments de propagande, des enveloppes vides, destinés à donner au régime une apparence de pluralisme. Les paquets de vivres, agrémentés de schnaps, de beurre et de viande qu’ils ont reçus régulièrement de l’administration militaire soviétique, le tout accompagné des flatteries de circonstance, ont longtemps suffi à leur faire plier l’échine et taire leurs scrupules. En mars 1946, le KPD absorbe le SPD (social-démocrate) et devient le parti de la zone comptant le plus grand nombre d’adhérents. Il prend alors le nom de Parti socialiste unifié d’Allemagne (SED). Et domine le pays sans autre partage qu’apparent jusqu’en 1989.
Propagande. Mais les citoyens de la nouvelle république ne savent pratiquement rien de ce qui se trame. Un détour par une salle de cinéma est souvent nécessaire pour comprendre l’esprit du nouveau pouvoir. «Notre pain quotidien», par exemple, est un film de la compagnie étatique Film-AG (Defa) consacré à une usine détruite par la guerre en ville de Berlin et reconstruite au prix d’un immense labeur socialiste. «Nous voulons que les biens de ce monde soient équitablement distribués», proclame dans le film l’acteur Harry Hindemith, membre du SED dans la vie réelle. Cinq ans auparavant, le comédien, alors militant du parti nazi, avait tourné dans un film de propagande où il tempêtait contre ceux qui commençaient à douter du régime hitlérien ou le critiquaient. «C’est quelque chose que nous ne pouvons pas comprendre. On devrait tambouriner notre vérité dans le cerveau de tous ces sceptiques.» Ce ne sont pas les nazis, mais les communistes qui trouveront le symbole le mieux adapté à cette image hindemithienne: un marteau entouré d’une couronne de lauriers, dont l’esquisse est d’Otto Grotewohl, peintre amateur à ses heures. Le compas, symbole de la couche d’intelligence nécessaire à la révolution socialiste, complétera l’ensemble en 1953. Wilhelm Pieck commande les paroles de l’hymne national, «Deutschland, einig Vaterland», au poète lyrique Johannes R. Becher, alors que Hanns Eisler, frère du porte-parole du gouvernement, compose la mélodie. Les partis bourgeois réduits à de vulgaires faire-valoir, la route est libre devant le SED, qui remporte les élections d’octobre 1950 avec un score à la soviétique: 99,72% des voix. Fondé le 8 février de la même année, le ministère de la Sécurité devient l’instrument central aux mains des communistes. On lui doit l’arrestation et l’emprisonnement en quelques mois de vingt mille opposants politiques ou supposés tels. Parmi eux, un grand nombre de sociaux-démocrates.
Modernité pour les femmes. La grosse masse s’accommode du nouveau régime. Les querelles politiques ne l’intéressent pas, ce qu’elle veut, ce qu’elle espère, c’est simplement une vie meilleure. A cet égard, la RDA s’offre quelques chances de relèvement économique. Des facultés universitaires ouvrières et paysannes sont ouvertes, qui préparent professionnellement et politiquement les jeunes Allemands avides de connaissances. Dans certains cas, la RDA se montre plus moderne que la voisine de l’ouest. En 1950, la Chambre du peuple supprime le droit du mari d’interdire une activité professionnelle à sa femme. A l’Ouest, il faudra attendre sept ans avant d’en arriver là. En 1950 aussi, l’âge de la majorité tombe de 21 à 18 ans. La République fédérale ne s’y résoudra qu’un quart de siècle plus tard. Et pendant qu’à l’Ouest les enseignants allemands peuvent encore tirer l’oreille des écoliers, toutes les punitions physiques sont proscrites à l’Est. Frappé d’un embargo sur l’acier par la République fédérale en 1950, décision prise sous les pressions américaines, mais affaiblie surtout par le démontage de ses usines transférées en URSS, la RDA tente de se refaire une santé morale, à défaut d’une santé économique, en jouant sur l’enthousiasme de sa jeunesse. Elle organise une fois encore une monstrueuse fête à Berlin, où se retrouvent 40%, voire davantage, des fils et des filles de la patrie socialiste. Ce qui n’empêche pas les Allemands de l’Est d’avoir des souliers dont les semelles sont irrémédiablement trouées après quelques jours d’utilisation. Et les femmes de porter des bas en perlon, qui se déchirent à leur premier rendez-vous.
Revival rouge de chants nazis. La SED et la Fédération de la jeunesse allemande utilisent sans scrupules apparents les clichés de la propagande nazie contre les pays occidentaux. Ainsi le film Immer bereit, qui dénonce «l’action criminelle des fauteurs de guerre anglo-américains». Accompagnés de tonitruantes fanfares, d’anciens chants nazis connaissent un revival rouge du plus bel effet. En novembre 1949, alors vice-premier ministre, Walter Ulbricht avait d’ailleurs tenu des propos amicaux à l’adresse des anciens nazis qui participaient à la construction de la RDA. «Ils peuvent justifier d’exploits tout autres que ce que montrent les politiciens bourgeois qui louchent du côté de Washington et de Londres.» Quarante ans plus tard, la RDA finira par payer l’erreur d’une naissance accomplie sous protectorat soviétique. C’est Michael Gorbatchev qui lui donnera l’ultime coup de pied. En même temps qu’à Staline, son père fondateur.
Traduction: Pierre-André Stauffer
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