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Régis Debray dans le dédale des passions croyantes

Mis en ligne le 12.05.2005 à 00:00

L'Hebdo; 2005-05-12

Régis Debray dans le dédale des passions croyantes

Essai Dans son dernier livre, le philosophe français explique pourquoi il vaudrait mieux renoncer au mot de religion. Une réflexion incisive qui a séduit Michel Audétat.

Définir la religion est un exercice qui donne la migraine. Est-ce la croyance partagée en un Dieu, quel qu'il soit? Ce serait oublier que la doctrine bouddhique, par exemple, se passe très bien d'un dieu créateur, juge, rédempteur ou même horloger comme l'imaginait Newton. Alors, doit-on fonder la définition sur l'observance de pratiques rituelles? Mauvaise pioche: on peut se dire musulman sans pratiquer la prière, ou catholique sans jamais fréquenter la messe. Et puis, comment distinguer une religion d'une secte? En se fondant sur l'ancienneté? Sur le nombre de fidèles? Ou doit-on considérer qu'une religion serait simplement une secte qui a réussi? Pour compliquer encore les choses, le mot s'accommode désormais à toutes les sauces: religion du foot, du bon vin, du sexe... La religion est dans tout et tout est en elle, on n'en sort pas.

Une seule solution, estime le philosophe, essayiste et «médiologue» Régis Debray, en finir avec la religion. Non pas emboucher les trompettes de l'athéisme militant, dénoncer des histoires à dormir debout, vouloir «écraser l'Infâme» ou attendre simplement qu'il se dissolve dans une modernité enfin éclairée par le savoir rationnel: cela constitue, selon lui, «la religion de la sortie de la religion».

Ses ambitions sont à la fois plus modestes et plus fondamentales: Régis Debray invite à se méfier de ce mot-valise que chacun remplit à sa guise. Dans la mesure du possible, il souhaiterait même qu'on y renonce afin de mieux saisir le noyau obscur de toutes les «passions croyantes». C'est le sens de son nouveau livre qui prolonge d'anciennes préoccupations: Les communions humaines. Pour en finir avec «la religion».

Question de vocable Mais par quoi remplacer le mot écarté? Régis Debray propose un terme alternatif: «communion». «L'acception étroitement liturgique que lui a donnée le christianisme - réception du sacrement de l'eucharistie - ne saurait épuiser sa richesse», écrit-il. L'idée de communion va au-delà. Elle désigne aussi bien ce qui structure toute collectivité autour d'une foi, d'une langue, d'intérêts ou de buts partagés. On communie dans l'espérance chrétienne, dans l'enseignement du prophète Mahomet, mais aussi dans une appartenance nationale ou un idéal politique. En d'autres termes, «le vocable serait propre à décloisonner les domaines trop pieusement séparés du "croyant" et de l'"incroyant"».

On retrouve ainsi la grande idée qui court à travers l'oeuvre de Régis Debray, depuis Critique de la Raison politique ou l'Inconscient religieux (Gallimard, 1981) jusqu'à Dieu, un Itinéraire (Odile Jacob, 2001) ou Le Feu sacré (Fayard, 2003): il existe un «inconscient politique», commun à toutes les communautés organisées, qui reste comme un fond immuable sous les agitations à la surface de l'histoire.

Le sacré en constitue la clé de voûte. Toute société doit produire du sacré, c'est-à-dire délimiter de l'intouchable en se référant à une transcendance - qu'il s'agisse d'un héros fondateur, du jugement dernier ou de la société sans classe. C'est ainsi, estime Régis Debray, que s'agrègent les communautés de croyances, que s'instituent les Eglises, les peuples, les nations et même les partis politiques: il faut un point de transcendance à la verticale pour que se réalise le regroupement des hommes à l'horizontale.

Le poids de l'invisible De ce point de vue, nous n'aurions jamais cessé d'être «religieux». Même quand l'athéisme semblait se porter comme un charme, marchant d'un bon pas sur ses deux jambes: la science qui prétendait dissiper les ténèbres de la superstition et le communisme qui voulait éradiquer l'opium du peuple. Aujourd'hui, les informaticiens de Bombay votent pour le BJP hindouiste. Et le conflit du Proche-Orient, qui s'exprimait il y a peu dans la langue progressiste de la Révolution, parle désormais celle du messianisme islamique.

«L'invisible n'est pas prêt de nous lâcher», pronostique Régis Debray au terme de ce petit livre incisif qui invite, avec une sorte de dandysme élégamment désabusé, à prendre le parti des choses telles qu'elles sont et non telles qu'on voudrait qu'elles soient. C'est ainsi, le besoin de croire est chevillé au corps de la créature humaine qui ne cesse de mettre en correspondance le visible et l'invisible, le matériel et l'immatériel, la présence et l'absence: «Tous les humains sont croyants, pour autant qu'ils se jettent dans l'action en anticipant sur un avenir. L'incroyance est le luxe des légumes.» |

Les communions humaines. Pour en finir avec «la religion». De Régis Debray, Fayard, 158 p.

REGIS DEBRAY Il veut décloisonner les domaines trop séparés du «croyant» et de l'«incroyant».

«L'incroyance est le luxe des légumes.»

Régis Debray





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