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Récession. Les quatre scénarios possibles

Par Roland Rossier, Tasha Rumley - Mis en ligne le 24.12.2008 à 06:00

La récession sera au menu de 2009, cela ne fait plus de doutes. En revanche, les experts s’affrontent sur sa durée. Tour d’horizon.

Que laisse apparaître la boule de cristal pour 2009? Le mot «crise» est sur toutes les lèvres mais personne ne sait vraiment s’il s’agit d’un refroidissement de quelques mois, d’une grippe d’une année, d’une maladie plus grave, voire d’une profonde dépression. De ces quatre scénarios, c’est celui d’un refroidissement durable, de l’ordre de quatre à cinq ans, qui est le plus probable. Nous sommes alors partis pour un «U», comme lors de la première moitié de la décennie précédente.

La plupart des experts sont, eux, plus optimistes: ils parient sur le coup de froid, généralement décrit sous la forme de la lettre «V»: chute brutale, reprise tout aussi vigoureuse. Ils misent sur un rebond au cours de cette année, ou au plus tard en 2010. Mais attention: si la hausse est trop rapide, elle peut être suivie d’une nouvelle chute, la courbe prenant alors la forme d’un «W». Enfin, le scénario «L» est celui de l’anémie du Japon, un long couloir sombre sans lumière, le script qui vous plombe, celui qu’on préfère oublier…

Ultime chose: ces scénarios, que nous avons classés du plus probable au moins certain, concernent la Suisse. Mais l’économie helvétique, très internationale, dépend en large mesure de la situation aux Etats-Unis, en Chine, en Europe – et en particulier en Allemagne, premier partenaire commercial du pays – et ailleurs.

Une récession de quatre à cinq ans.
En 1991, à la suite de l’effondrement des prix de l’immobilier, la Suisse a la gueule de bois et passe dans les chiffres rouges (-0,9%). Une série de hausses des taux d’intérêt provoque une cascade de faillites. Deux ans plus tard, les ménages voient leur portefeuille s’amaigrir. Les Suisses doivent se serrer la ceinture. La consommation des ménages baisse, ce qui ne s’est jamais vu durant ces trois dernières décennies. La Suisse s’installe dans la crise pendant six longues années.

C’est une nouvelle révolution technologique, celle des téléphones portables et de l’internet, qui va sortir le pays – ainsi que le monde entier – du marasme. A la fin des années 90, la courbe remonte très rapidement. C’est l’époque des fusions, de la création de start-up, en une nuit et par trois boutonneux à peine sortis de l’université, de firmes valant des millions en Bourse tout en épongeant des pertes par millions, comme en apesanteur et coupées de l’économie réelle.

Et aujourd’hui? Allons-nous barboter pendant quatre à cinq ans en attendant une nouvelle révolution technologique? Ce scénario est probable. La croissance est, en fait, soit amplifiée de manière exubérante par des phénomènes spéculatifs (immobilier des années folles 1988-1989, boom dite de la Nouvelle Economie caractérisée par une floraison de start-up sur la Toile en 1998-2000, crise immobilière des subprime 2007-2008), soit soutenue par l’apparition de nouveaux produits (automobile au début du XXe siècle, électroménager pendant les Trente Glorieuses 1945-1975, «puces» des années 1984-1985, téléphones portables et l’internet en 1997-1999).

Alors, où trouvera-t-on les biens ou les services qui vont apparaître dans quelques années? Essentiellement, dans deux grands domaines: l’environnement (automobiles et bâtiments écolo, nouveaux capteurs solaires, etc…) et la santé, dans un sens large (nutrition, systèmes thérapeutiques liés à la génétique et, logiquement, technologies médicales utiles pour ces nouveaux médicaments). La planète, et en particulier les êtres qui la peuplent, auront besoin de ces nouveaux produits. D’où l’impérieuse nécessité de maintenir l’effort dans les domaines de la recherche et de la formation. Si les humains ne sont plus capables d’inventer de nouveaux biens ou services, ils se précipiteront dans les tunnels de la dépression.

Reprise rapide.
Une morosité intense, mais brève. C’est ce qu’annoncent pour 2009 la plupart des experts – banques, le Secrétariat à l’économie (Seco) et l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE). La Suisse comme l’Europe connaîtront une récession qui durera dans le meilleur des cas jusqu’au milieu de l’année prochaine. A ce moment, les espoirs se porteront sur une relance (timide) des marchés boursiers, notamment grâce aux plans de sauvetage et aux mesures internes. Cependant, cette vision exclut de nouvelles débâcles financières. Mais la récente affaire Madoff vient déjà mettre en doute cet optimisme.

Ce scénario largement partagé table sur une récession technique, avec une chute du PIB en 2009 (-0,8% en Suisse), suivie d’une faible croissance en 2010 (+1%). Des chiffres légèrement meilleurs que ceux de la zone euro, car la Suisse dispose d’atouts: son économie est globalement saine et elle ne souffre pas d’une bulle immobilière comme les Etats-Unis, l’Espagne, le Royaume-Uni et, dans une moindre mesure, la France. Au contraire, ce marché se porte bien et la pénurie constante de logements garantit la stabilité de la demande. Par ailleurs, les crédits aux privés et aux entreprises continuent de s’effectuer dans la fluidité. Seuls les prêts interbancaires se sont durcis à la suite de la crise. La méfiance perdure entre les banques, malgré les efforts de la BNS qui ne cesse de baisser ses taux.

Côtés handicaps, la Suisse présente une vulnérabilité particulière: 12,5% de son PIB et 8% de ses emplois sont générés par le secteur financier. Ainsi, si les marchés des capitaux tardent à se ressaisir, le pays risque d’en pâtir plus que ses voisins. Par ailleurs, le secteur des exportations (55% du PIB) souffre déjà d’une baisse des commandes, d’autant plus que c’est une Europe en crise qui forme 60% de ses clients. Or, c’est aujourd’hui en Chine, en Inde, au Brésil et en Russie que les exportateurs doivent chercher leur salut, comme l’atteste ce rapport de Credit Suisse: «Les pays émergents seront les seules locomotives de la croissance mondiale en 2009.» Cependant, ces pays – d’abord épargnés – commencent à sentir un refroidissement et modèrent leurs ambitions futures.

Quant au grand public, il peine toujours à croire à cette crise, qui semble ne sévir que dans les hautes sphères de la finance. Au-delà, l’emploi n’a été frappé que dans l’industrie d’exportation et dans les médias. C’est peut-être justement ce sentiment – «la crise, c’est pour les autres» – qui permettra d’en sortir rapidement. La consommation des ménages, florissante en cette période de Noël, constitue la clé de voûte de la relance. D’autant plus que les prix bas des matières premières vont sérieusement alléger le panier de la ménagère. Les analystes espèrent donc que la consommation soutiendra l’économie jusqu’à mi-2009, moment où le secteur financier devrait prendre le relais.

Cette transition pourrait faire mal. Au moment même où les premiers signaux devraient passer au vert, M. et Mme Tout-le-Monde payeront leur tribut. L’emploi sera la prochaine victime (voir les secteurs touchés ci-contre). Celui-ci enregistre toujours un décalage de quelques mois avec la réduction d’activité des entreprises. Pour 2009, le Seco prévoit que le chômage touchera 3,3% de la population active (env. 130 000 personnes) et passera à 4,3% (170 000 personnes) en 2010. Dès lors, il serait illusoire de compter sur la consommation des ménages pour soutenir la reprise.
 
La conjoncture joue au yo-yo.
La Suisse a connu ce scénario dans les années 80. En 1984 et en 1985, une première vague d’ouverture des marchés internationaux, couplée avec une révolution technologique, celle des «puces», des circuits intégrés et de l’informatique, ont fait exploser les exportations (plus de 8% chacune de ces années) qui ont dopé un PIB progressant en 1985 de 3,7%. Deux années de vaches maigres ont suivi. Puis, en 1988 et 1989, une foudroyante spéculation immobilière a débouché sur une croissance de 4,3%, le seul secteur de la construction bondissant de près de 15% en deux ans.
 
Champagne pour les promoteurs! Des immeubles s’achetaient le matin et se revendaient le soir. Les banques offraient un prêt immobilier avec le crédit pour la Ferrari. C’étaient les années folles. La chute ne fut que plus profonde…

Un long tunnel sans fin.
La courbe qui forme un «L» est vraiment déprimante. On descend avant de faire du sur-place. Depuis 1992, après l’éclatement d’une bulle technologique et immobilière, le Japon a connu pendant une quinzaine d’années ce scénario de déflation. La courbe est proche du zéro, comme un électrocardiogramme plat. Si le monde – et la Suisse avec – devaient s’installer dans ce type de situation, il serait alors temps de changer de modèle économique.

Ce qui caractérise enfin l’époque actuelle, c’est aussi la vitesse d’apparition puis de propagation d’une crise qui bouscule les dogmes les plus établis, à l’image de l’intervention de l’Etat dans les affaires des entreprises privées. Au fond, la crise est aussi une merveilleuse opportunité pour mettre à plat la pensée économique, des théories de Keynes – qui rêvait de créer le «bancor», la monnaie mondiale – à celles de Joseph Schumpeter, le père de la notion de destruction créatrice. Une théorie toute simple qui dit que les entreprises naissent, vivent et meurent. Comme les êtres humains.
 
Les Etats-Unis s’enfoncent, la Chine s’essouffle
La Suisse est très dépendante des autres pays. Les entreprises helvétiques emploient à l’étranger plus de 2 millions de personnes, dont 350 000 en Amérique du Nord. C’est dire l’importance des interactions avec les autres économies. L’évolution de la situation aux Etats-Unis pèsera sur la conjoncture suisse et, en 2009, son PIB devrait être négatif. Chez Threadneedle, on l’estime à -1,5%, et les experts de Henderson vont jusqu’à annoncer -2%. La question principale reste celle de l’endettement des ménages. L’Américain moyen va-t-il changer ses habitudes de vie? Troquer sa Buick contre une Toyota Prius? Hélas, cela risque de ne pas se faire du jour au lendemain.

Et si Monsieur et Madame Smith se mettent à épargner, Leo Abruzzese, éditorialiste de l’Economist Intelligence Unit, évoque alors un effet pervers: «les Américains ont bien besoin de se mettre à épargner plus (…) Mais, si cela arrivait trop rapidement, l’Amérique et le monde pourraient vivre un véritable séisme»... Autre interrogation: de combien de points le PIB de la Chine baissera-t-il? Il tutoyait 11%, on l’annonce en 2009 autour de 8%. Voire moins…
Comme la Chine est déjà la troisième puissance économique du monde, derrière les Etats-Unis et le Japon, cette chute aura aussi des conséquences pour le reste de la planète. Et les Chinois, vont-ils accepter de perdre leur job? Les récentes manifestations autour des usines de jouets semblent indiquer qu’un vent de révolte souffle sur le pays. Après les secousses de 2008, que peut encore nous réserver l’année 2009? •RR




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