L'Hebdo;
2003-09-11 Rêver un impossible rêve de Don Quichotte Cinéma «Lost in la Mancha» raconte comment la malchance a ruiné le beau projet de Terry Gilliam. Jadis, Orson Welles avait aussi échoué à adapter le roman de Cervantès.
Cinéma «Lost in la Mancha» raconte comment la malchance a ruiné le beau projet de Terry Gilliam. Jadis, Orson Welles avait aussi échoué à adapter le roman de Cervantès. Le récit d'Antoine Duplan.
Qu'on se souvienne, entre autres images extraordinaires, des tuyauteries hallucinées et du plombier-justicier qui se défait en papier journal dans Brazil. Qu'on se souvienne de la montgolfière cousue de sous-vêtements féminins à bord de laquelle le Baron de Munchausen s'évade ou de la tresse de cheveux dont il se sert pour descendre de la lune. Qu'on se souvienne des girafes galopant sur l'autoroute new-yorkaise dans L'Armée des 12 Singes... Au sein des Monty Python ou en solo, Terry Gilliam est un des derniers cinéastes à tailler ses films dans l'étoffe des rêves. Il en résulte des tournages épiques qui frôlent la banqueroute.
Cet inépuisable visionnaire nourrissait depuis le début des années 90 un rêve immense: tourner un Don Quichotte. Ajourné une première fois pour des raisons économiques, le projet finit par trouver des comédiens sur lesquels il est possible de monter un financement entièrement européen: Johnny Depp doit tenir le rôle de Sancho Pança, sa compagne Vanessa Paradis celui de Dulcinée, la paysanne que Don Quichotte a élue comme Dame de ses pensées.
Jean Rochefort en selle Enfin, pour incarner le Chevalier à la triste figure, Terry Gilliam fait appel au merveilleux Jean Rochefort. L'acteur au verbe fleuri et à la moustache qui frise ne se sent plus de joie: «Bercé culturellement par Francis Blanche, Pierre Dac et les Monty Python, j'ai d'abord cru qu'un copain me faisait une blague», confie-t-il à Ciné Live. «C'était un rêve éveillé accompagné d'une forme de cauchemar, à savoir que Terry préférait que je m'exprimasse en anglais, ce qui me fut très douloureux, car comme tous les Français de ma génération, je n'avais que des souvenirs scolaires de cette langue.» Le comédien passe sept mois à s'initier à la langue de Shakespeare. Pour l'équitation, aucun problème: cela fait cinquante-deux ans qu'il monte à cheval quotidiennement.
En octobre 2000, le tournage de The Man Who Killed Don Quichotte peut commencer en Espagne. Il va durer six jours...
Les six plaies du tournage Le premier jour, l'équipe constate que les repérages ont été faits à la légère: le plateau est situé dans un couloir aérien militaire. Le rugissement des réacteurs couvre les dialogues. «Une armada d'avions de combat s'est mise à larguer des bombes. On était cernés par la fumée et les flammes, c'était la guerre», se souvient Johnny Depp.
Le deuxième jour, pluie. Non une ondée rafraîchissante, mais une trombe d'eau et de glace. «Tout était emporté par les flots, c'était un véritable orage biblique. Tout tombait en ruine, broyé par l'ouragan», raconte Terry Gilliam. Des grêlons énormes fracassent le décor, un maelström de boue entraîne les caméras, les projecteurs. Quand la tornade cesse, il ne reste plus rien du plateau: «Le décor avait disparu, les gens aussi.»
Le troisième jour, c'est le brouillard. La pluie a changé la couleur de la terre, le désert n'est plus raccord, il faut tout recommencer.
Le quatrième jour, les douleurs dorsales de Jean Rochefort deviennent insoutenables. Il ne tient plus en selle. Lui, le cavalier émérite, ne remontera jamais à cheval.
Le cinquième jour, Jean Rochefort rentre à Paris. Les médecins diagnostiquent une double hernie discale.
Le sixième jour, on tourne une scène dans laquelle Johnny Depp pêche un poisson.
Le septième jour, tout le monde se repose, c'est la fin du rêve. Le tournage s'interrompt. Les investisseurs retirent leurs billes. Les droits de L'Homme qui tua Don Quichotte deviennent propriété des compagnies d'assurance. Les moulins à vent de la réalité ont contre-attaqué, ils ont eu raison de Don Gilliam.
Souvenirs d'un désastre De ce beau rêve retourné à la poussière, il ne resterait rien si deux cinéastes n'avaient suivi le tournage calamiteux. Keith Fulton et Louis Pepe avaient tourné un documentaire sur L'Armée des 12 Singes. Ils ont eu envie de reconduire l'expérience, «non seulement parce que le sujet était intéressant, mais parce qu'on peut voir Terry comme un alter ego de Don Quichotte, ce qui ajoute une dimension métaphorique à l'aventure».
Les deux complices comprennent rapidement que les choses tournent mal. Par pudeur, ils sont prêts à ranger leur caméra, mais Terry Gilliam les incite à poursuivre. Il leur dit: «J'ai bien l'impression que vous êtes les seuls qui pourrez repartir d'ici avec un film. Continuez.» Ils ramènent du naufrage espagnol Lost in la Mancha, un «unmaking-of» passionnant ou, selon les termes de Woody Allen, «une présentation extrêmement distrayante et hilarante du pire cauchemar de tout réalisateur».
Dans ce document exceptionnel, on voit les story boards admirables de Terry Gilliam, dessinateur hors pair qui a travaillé pour le Pilote de la grande époque. On partage ses joies, ses passions, ses éclats de rire tonitruants, son regard d'enfant émerveillé lorsqu'il découvre les marionnettes géantes de quelques créatures chimériques, une maquette de moulin à vent, trois géants galopant vers l'objectif ou les première répliques de Rochefort en anglais.
On découvre de rares images de ce qui était appelé à devenir un très grand film, une danse du feu et des girandoles dans les palmiers. On voit Rochefort enfiler l'armure cabossée, coiffer le plat de barbier, devenir Don Quichotte, habiter la silhouette éternelle et, métamorphosé, toiser la réalité environnante...
Le rêve sinistré On voit aussi les radios des vertèbres du comédien, le désarroi du réalisateur. Le sourire qui se fige quand passent les avions militaires, quand le studio insonorisé s'avère un garage plein d'échos, le regard qui s'assombrit quand le producteur vient parler de chiffres. Et voilà le rêveur abattu, la tête entre les mains, immobile, anéanti, et les accessoires, casques, drapeaux, Madone qu'on enferme dans des cartons scellés, ô fragilité de toute entreprise humaine...
Trois ans après le tournage maudit, les protagonistes ont soigné leurs blessures. Jean Rochefort se sent mieux depuis que Lost in la Mancha existe: «Comme je suis un peu snob, un making-of sans film, ça m'exalte. C'est complètement monty-pythien.» Il ne l'a pas vu pour autant: il est trop tôt pour risquer de réveiller les vieilles blessures. Terry Gilliam aussi préfère ne pas revoir ces images douloureuses. Il n'a pas perdu espoir de racheter les droits de son Quichotte et de remettre en chantier ce film dont il rêve toujours. En attendant, il termine le tournage des Frères Grimm et prépare Good Omens, une fantaisie sur l'Armageddon.
Orson Welles aussi Depuis que Miguel de Cervantès a publié son roman, en 1605, Don Quichotte, sublime figure esquintée de rêveur, a inspiré une multitude d'oeuvres d'art, peintures, ballets, opéras, opérettes et films. Le plus fameux de ces films est peut-être celui d'Orson Welles qui, à la manière de la relecture de Terry Gilliam, n'existe pas...
L'auteur de Citizen Kane a travaillé un quart de siècle à son Don Quichotte, commencé au Mexique en 1955. Quand ses finances le lui permettent, le maître tourne de nouvelles scènes d'une oeuvre qu'il pressent comme une révolution esthétique, un monument cinématographique rivalisant en grandeur avec le monument littéraire de Cervantès. Il mélange fiction et documentaire, entraîne l'ingénieux Hidalgo au XXe siècle combattre ces nouveaux dragons que sont la télévision ou le vol spatial. Il accumule des centaines d'heures de rushes. Il ne termine jamais son grand oeuvre. «Je finirai Don Quichotte quand j'en aurai fini avec Don Quichotte», dit-il au soir de sa vie.
Pour protéger son matériau, Orson Welles n'avait numéroté aucune des séquences, par ailleurs muettes, ce qui lui aurait permis de réécrire les dialogues. Nonobstant ces déficiences, des gougnafiers n'ont pas hésité à improviser un montage, disponible en DVD, qui doit plus à l'appât du gain qu'à la rigueur cinéphilique.
Orson Welles, Terry Gilliam, cinéastes visionnaires, ont échoué dans leur rêve de porter à l'écran Don Quichotte. Cette double défaite ne diminue en rien le pouvoir de fascination qu'exerce le Chevalier de la Manche sur nos imaginations. Des oeuvres inachevées qu'il a inspirées, l'incorrigible rêveur sort grandi encore. |
Lost in la Mancha. De Keith Fulton et Louis Pepe. Avec Terry Gilliam, Jean Rochefort, Johnny Depp. Etats-Unis, Angleterre, 1 h 33.
Les voies de la distribution étant mystérieuses, le film sort en Suisse alémanique mais pas en Suisse romande.
DON QUICHOTTE Avec Jean Rochefort dans le rôle du Chevalier de la Manche et Johnny Depp dans celui de Sancho Pança sous la direction de Terry Gilliam.
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