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Redoublement
Redoublement mis en échec

Par Tasha Rumley - Mis en ligne le 04.11.2009 à 17:09

Pédagogie. Les cantons de Neuchâtel et de Vaud suivent le chemin de la Scandinavie, où les élèves en difficulté ne répètent pas l’année. Depuis des décennies, les chercheurs plébiscitent cette voie, qui pourrait annoncer la fin des cancres.

«Tu passes l’année?» La lancinante question qui obsède les écoliers depuis des générations pourrait bientôt cesser de résonner dans les couloirs. Les cantons de Neuchâtel et de Vaud remettent simultanément en question le redoublement, qui ramène chaque année 2,5% des petits Suisses à la case départ de leur année scolaire. Que ce soit pour des raisons financières ou pédagogiques, Neuchâtel et Vaud pourraient enfin appliquer les recommandations de la recherche en éducation.

Cela fait près de trente ans que les spécialistes alertent les dirigeants de l’instruction publique. Au travers d’une centaine d’études, menées essentiellement aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne et en France, la communauté scientifique a démontré l’inutilité de la mesure, encore en vigueur dans tous les cantons de Suisse. En comparant deux groupes d’élèves au profil et aux difficultés similaires, les recherches montrent que celui qui a été promu progresse plus que celui qui a redoublé, toutes branches confondues. Seule exception: «Ceux qui répètent l’année décrochent de meilleures notes dans leurs branches faibles, mais sur le très court terme: cela s’équilibre rapidement», relève Karine Daeppen, de l’URSP (Unité de recherche pour le pilotage des systèmes pédagogiques). La chercheuse a suivi une cohorte de 6000 petits Vaudois durant dix ans et peut dissiper l’illusion selon laquelle le redoublement remettrait les compteurs de l’élève à zéro: «Parmi ceux qui ont redoublé en primaire, seuls 3% entrent en VSB (la filière la plus exigeante du secondaire, dans le canton de Vaud). Les élèves n’ont donc pas été remis à niveau.»

Une blessure. Non seulement inutile, le redoublement serait en plus néfaste. Estampillé «en échec scolaire», l’enfant perd l’estime de soi. A cela peuvent s’ajouter la stigmatisation de ses camarades et un drame familial. Dès lors, le risque d’une démission totale s’ensuit presque invariablement.

Le nouveau conseiller d’Etat neuchâtelois Philippe Gnaegi était autrefois directeur de collège. Il se souvient: «Les redoublants s’intéressent beaucoup moins à ce qui se passe en classe et ne posent presque plus de questions.» Ainsi, les écoliers saisissent rarement l’opportunité d’un nouveau départ mais subissent la répétition comme une punition, voire une blessure. Pour preuve, les intitulés des groupes qui fleurissent sur le réseau en ligne Facebook, empreints de déception «Ceux qui dépriment d’avoir redoublé (et ceux qui compatissent)» et de colère «J’ai redoublé et je vous emmerde».

Ce ressentiment à l’âge adulte n’est autre que le résultat d’une souffrance de l’enfance. «J’ai doublé et les autres vont se moquer de moi, parce que je suis bête», confie un garçon dans un reportage belge des années huitante, qui illustre magnifiquement ce sentiment de rejet et la croyance en sa propre ignorance. Alain Moser – directeur de l’école privée homonyme et farouche opposant au redoublement – le projette à ses enseignants à titre prophylactique. «Il leur arrache les larmes», confie-t-il. C’est que le documentaire renvoie une image peu glorieuse de certains enseignants, empêtrés dans leurs certitudes de la connaissance et totalement sourds aux souffrances de ces élèves qui se savent plus lents.

D’ailleurs, les enseignants s’inscrivent souvent dans un courant – pour ou contre le redoublement –, ce qui fait de l’école publique une institution inégalitaire. «L’avis du maître de classe est déterminant et l’élève n’a pas “d’avocat de la défense”», estime Jacques Daniélou, président de la Société pédagogique vaudoise. Le syndicaliste sait que les profs sont divisés sur cette question, qui n’a selon lui rien à voir avec un clivage jeunesvieux. Il a interrogé un millier de ses confrères: «Environ 85% d’entre eux confirmaient que le redoublement n’est pas une bonne mesure, mais ils se disaient méfiants sur ce qui pourrait le remplacer.»

Jusqu’ici, la peur de l’inconnu a tué toute ambition de réforme, tout comme le souci de freiner le reste de la classe. «Cette crainte, je la comprends, mais c’est une chimère pédagogique», assure le professeur Marcel Crahay, spécialiste de la question à l’Université de Genève. Il rappelle le cas des pays scandinaves, qui excellent dans les études PISA alors qu’ils mélangent tous les écoliers, sans faire répéter l’année aux cancres. «Les enfants s’entraident. Mais il faut faire attention aux proportions: si les deux tiers de la classe décrochent, le niveau général baissera. De plus, si on concentre les élèves en difficulté dans une classe, on risque des effets de stigmatisation: ils peuvent intérioriser l’étiquette de “faibles” qu’on leur appose et s’y conformer.»

Un alibi pour Neuchâtel fauché. Tous les arguments sont donc là pour faire passer à la trappe le système du redoublement. Neuchâtel a ouvert la voie et lancé une expérience-pilote au collège du Mail, qui s’étendra à tous les établissements secondaires et gymnasiaux à la rentrée 2010. L’objectif? Récupérer les élèves en échec modéré. Les collégiens neuchâtelois qui ont une moyenne générale entre 3,5 et 4 et aucune branche en dessous de 3 (sur 6, ndlr), peuvent choisir d’être promus à l’essai, en suivant des cours de français, d’allemand et de maths tous les mercredis après-midi et en bénéficiant du coaching personnalisé. Durant les vacances d’automne, leurs progrès sont testés.

Pour cette première édition, 25 des 29 élèves en sursis ont réussi l’examen et continuent leur parcours. Des quatre autres, un a choisi de redoubler et trois étudient dorénavant dans la filière inférieure. Avec cette mesure, le conseiller d’Etat Philippe Gnaegi espère réduire de moitié le taux de redoublement (1,7% au primaire, 6% au secondaire et 27% en première année de gymnase), qui place le canton à la 4e place nationale. Ce dernier économiserait ainsi 4 millions de francs par an.

Economies? Un soupçon plane sur la démarche neuchâteloise. Le canton en difficultés financières se servirait-il d’arguments pédagogiques comme alibi? Depuis quelques années, il coupe en effet dans l’éducation (réduction de la maturité de quatre à trois ans, augmentation du nombre d’élèves par classe, suppression du dédoublement des cours de langue) et la crise économique – qui l’a touché plus que ses voisins – accélère le mouvement. Philippe Gnaegi s’en défend énergiquement, arguant que «si notre projet entraîne bien des économies, son but premier est pédagogique».

Neuchâtel réduit déjà son nombre de redoublements depuis plusieurs années, sans pour autant offrir une alternative, comme l’illustre l’expérience de Laurence Martin Euler. Cette enseignante à l’école technique estime que sa fille a été privée de redoublement en 2003 à seule fin de satisfaire les finances cantonales. «Léa ne savait pas lire à la fin de la 2e primaire, raconte la Neuchâteloise. Ses institutrices disaient que cela viendrait, mais j’ai dû exiger un bilan et on a découvert sa dyslexie.» Ce n’est qu’avec l’aide d’un orthophoniste - payé par l’AI - et de sa maman enseignante que Léa a péniblement rattrapé son retard. Elle a traîné ses lacunes durant toute sa scolarité, ce qui l’a amenée à recommencer sa 8e à cette rentrée (lire ci-contre). «Le redoublement doit rester une mesure exceptionnelle, concède Laurence Martin Euler.

Mais que peut faire en 3e un enfant qui ne sait toujours pas lire?» L’explication tient dans l’organisation de la scolarité de ce canton: les lre, 2e et 3e années forment un cycle au cours duquel le redoublement n’est pas admis. Ce n’est qu’à la fin de la 3e qu’il peut être envisagé. Si Laurence Martin Euler avait reçu l’aide de l’école pour mettre son enfant à niveau, elle aurait peut-être pu accepter ce volontarisme. C’est donc à cela que compte remédier le projet actuel de réduction des redoublements.

Filières et redoublements indissociables. L’optique est différente dans le canton de Vaud. C’est à l’occasion de la refonte de la loi scolaire que la conseillère d’Etat Anne-Catherine Lyon propose de mettre fin au redoublement. Cela s’inscrit dans un projet d’école qui se veut moins ségrégative, dont la véritable révolution consiste à remplacer les filières (VSO, VSG, VSB) par les niveaux dans les branches de base. Le problème, c’est que la suppression du redoublement et des filières sont indissociables. En effet, le tiers des redoublements en Suisse (le cinquième dans le canton de Vaud) concerne les bons élèves de leur catégorie, qui se hissent ainsi dans la filière supérieure, notamment dans le but d’entreprendre des études gymnasiales (lire en p. 37).

On pourrait certes envisager de ne supprimer que le redoublement dit d’échec et de laisser la possibilité de refaire l’année en «promotion». Cela permettrait de conserver le système de filières, dont l’abandon soulève énormément d’oppositions. Mais les spécialistes interrogés s’avèrent tous sceptiques sur ce scénario. Le redoublement et les filières constituent l’ossature du système scolaire: toucher à l’un implique de modifier l’autre en conséquence. A nouveau, les pédagogues désignent l’école finlandaise comme le saint Graal, championne de PISA et de l’intégration, qui a renoncé aux deux mesures de sélection.

35% des Vaudois redoublent. C’est le peuple vaudois qui tranchera ces questions, d’ici au début 2011, lors de la votation sur la nouvelle loi scolaire. Pour l’instant, les quelque 120 personnes des groupes de travail n’ont pas terminé leurs travaux, mais elles ont globalement bien accueilli les propositions avant-gardistes d’Anne-Catherine Lyon. Il faut dire que la question se pose avec acuité dans le canton, qui détient la première place de Suisse: entre 30% et 40% des Vaudois redoublent au moins une fois durant leur scolarité. Le prix de ce triste record? Entre 30 et 40 millions de francs par an.

Or, il n’est pas question d’économiser cette somme. «Nous allons la consacrer à d’autres mesures pour accompagner les élèves qui auraient dû redoubler, explique Cilette Cretton, directrice du projet HarmoS. Mais nous ne voulons pas trop suggérer les moyens à mettre en place, nous aimerions que les initiatives partent de la base, dans les écoles.» Cours d’appui, reprise totale d’une matière, ajout d’un enseignant spécialisé dans les classes, tout est théoriquement possible.

Mystère sur les solutions alternatives. La vraie cause de ce flou, c’est que personne ne sait précisément par quoi remplacer le redoublement. Chercheuse à l’URSP mais aussi active sur le terrain, Patricia Pulzer-Graf indique qu’il faut suivre deux axes: précocité et accessibilité. «Lorsqu’un élève a des difficultés persistantes en 4e année, c’est trop tard, explique-t-elle. On les repère souvent au cycle initial déjà et il faudrait agir là. S’il est vrai que certains enfants ont besoin de plus de temps pour acquérir une matière, cela n’implique pas qu’ils répètent l’année, où ils devraient refaire toutes les branches: on peut prendre ce temps en parallèle au cursus.» Ce qu’elle propose? Mettre en place des unités d’enseignants des branches de base dans chaque école, qui interviendraient directement. «Actuellement, si on veut obtenir une aide, il faut réclamer des mesures, adresser une demande: cela complique le système, nous devons au contraire être rapidement mobilisables, en autogestion.»

Plus de profs. Voulue également par le syndicat, la multiplication des enseignants posera un problème de coûts. Pas sûr que les 30 millions à disposition suffisent. Il existe d’autres formules, par exemple celle mise en place par Alain Moser: son établissement privé emploie des étudiants à l’université, diplômés de son école, fins connaisseurs du programme et de l’esprit de la maison. «De plus, les élèves aiment travailler avec des jeunes, ils ne subissent pas le clivage avec les adultes et c’est alors plus facile d’avouer qu’ils n’ont pas compris: le jeune ne jugera pas.»

La solution est difficilement applicable à l’école publique, où l’utilisation de bénévoles ou de non-spécialistes soulève systématiquement un tollé des enseignants et des chercheurs. De plus, il est vrai que les diplômés du public ne portent ni l’ADN ni l’attachement à l’établissement qui les a formés, comme c’est le cas des anciens élèves du privé.

Partiellement pour l’un, entièrement pour l’autre, Neuchâtel et Vaud défrichent la voie du modèle scandinave sur le continent. Une occasion, pour les deux cantons à la traîne dans les études PISA en Suisse, de troquer le bonnet d’âne contre une pioche de pionnier.

AVEC DES DIFFICULTÉS SIMILAIRES, L’ÉLÈVE QUI EST PROMU PROGRESSERA PLUS QUE CELUI QUI A REDOUBLÉ.



DANIEL VAN DEN BERGH
Promis à une carrière de technicien, il fait de la finance à New York

Enfant, Daniel van den Bergh mène une scolarité minimaliste, dépité de passer son temps à entourer des «groupes verts» dans des phrases. Il ne fournit que le minimum vital pour éviter les punitions. En 7e année, c’est la révélation. Il comprend que l’école ouvre des horizons passionnants, comme l’anglais, la biologie et l’histoire. Fils de professeur à l’EPFL, il envisage soudain son avenir dans les études. «Je me suis réveillé trop tard et j’étais coincé dans une case.» Celle de la filière «supérieure», qui le prédestine à l’apprentissage. L’adolescent se met à étudier, décroche un 8,1 de moyenne, qui lui fait frôler la promotion directe en «prégymnasiale» (à 8,2 de moyenne). En 8e, il confirme son succès. «J’ai demandé à répéter l’année dans la filière supérieure. Mais presque tous mes profs s’y sont opposés, ainsi que le directeur. Ils disaient que ça ne s’était jamais fait et que je ferais un excellent technicien...» La famille van den Bergh pourrait se battre contre le collège d’Echallens (VD), car il suffit d’un 7,5 de moyenne pour avoir droit au redoublement de promotion. Mais elle renonce, par crainte de représailles des enseignants. Ils ont les moyens d’offrir à leur fils l’école privée et Daniel part au collège Vinet, où il refait sa 8e, en scientifique.

Sa passion des sciences ne se démentira pas. Il réussit brillamment son gymnase puis part aux Etats-Unis, à l’Université Cornell, dans un programme linguistique. «A ce moment, je pensais à l’EPFL comme safety school, au cas où je ne serais pas accepté dans une université américaine», raconte l’homme de 27 ans dans un français parsemé d’anglicismes. Le retour en Suisse ne s’imposera pas. Le pied dans la porte de Cornell University, il se lance dans un bachelor en génie biomédical, avec une spécialisation en finance. Ses vacances d’été, il les passe dans des stages en laboratoire puis dans le capital-risque. C’est là qu’il trouve son chemin, en équilibre entre ses deux passions. Le natif du Gros-de-Vaud fera de la finance en biotech et pharma. C’est ainsi que, son diplôme en poche, il entre à Citigroup à Londres pendant un an puis à New York, où il vit toujours. Un monde certes chahuté par la crise, tout comme l’aurait été sa carrière annoncée de technicien sur machines.


CHRISTIAN LEVRAT
«L’occasion d’effacer une année à laquelle je m’étais achoppé»

C’est le passage du primaire au secondaire que le petit Christian Levrat a mal négocié. Alors que le garçon se baladait sans effort dans ses premières années d’école, l’arrivée au cycle d’orientation l’a parachuté dans l’univers laborieux de l’allemand et du latin. «C’était un désastre, se souvient-il. Je n’ai pas réalisé qu’il était temps de se mettre au travail.» A l’inverse, il excellait en maths et en français, ce qui alimentait son inconscience. «Quand nous avons réalisé qu’il y avait un problème, c’était bien trop tard. Je ne pouvais pas rattraper six mois de vocabulaire.» Difficile, également, de remonter une moyenne de 1,5 en latin et de 3 en allemand.

Deux options se sont présentées à lui: redoubler l’année ou passer à la filière inférieure, dite «générale». Pas encore politisé, le futur président du PS avait pourtant la volonté ferme d’entreprendre des études. Il a choisi de redoubler en «prégymnasiale». «Il a fallu discuter avec les profs, cela ne s’est pas fait tout seul», relève-t-il. A la rentrée, le préado de 12 ans a repris le train et s’est lancé dans l’apprentissage par coeur. L’expérience était moralement difficile, mais il n’en a pas fait un drame, ni personnel, ni familial: «Je savais que ce n’était pas dû à une incapacité d’apprendre. C’était au contraire l’occasion d’effacer une année à laquelle je m’étais achoppé.»

Christian Levrat ne vouera jamais un «amour immodéré à l’allemand.» Mais au moment d’entreprendre des études universitaires, il saura prendre sur lui: sa licence de droit, il la mènera à l’Université de Fribourg, en bilingue. Une maîtrise linguistique indispensable pour accéder à la présidence d’un parti.


LÉA EULER
Privée de redoublement et de soutien

A l’époque, Léa n’a pas compris grand-chose. Juste qu’elle n’arrivait pas à lire, contrairement à ses camarades. Du bras de fer entre sa mère – qui voulait lui faire répéter l’année – et les enseignants, elle ne se souvient que de cette phrase-sanction: «Ma maîtresse disait que “je devais m’y mettre”, que c’était un question de volonté...» En réalité, la fillette de 8 ans était dyslexique et avait besoin d’aide. Ce que lui apporteront un orthophoniste, payé par l’AI, ainsi que sa mère enseignante. Aujourd’hui âgée de 14 ans, Léa revit ces pénibles moments. Elle a traîné ses lacunes en français, auxquelles se sont ajoutées celles des maths, jusqu’à l’année dernière, en 8e. «Deux-trois mois avant la fin de l’année, mon prof m’a dit que je ne passerais de toute façon pas, peu importe si je travaillais plus.» Dès lors, l’adolescente a totalement lâché prise et toutes ses moyennes ont chuté. «La nouvelle m’a fait mal, beaucoup plus que si j’avais redoublé à l’époque en primaire. Au secondaire, toute l’école est au courant qu’on a redoublé... Et puis, on se sent trop grand dans la nouvelle classe, la différence est énorme.» Petit à petit, Léa s’habitue à sa nouvelle classe. Elle aurait certes pu continuer en 9e dans la filière inférieure, mais elle a tenu à ses ambitions: le gymnase.





Tags: Redoublement, école, élèves en difficulté,

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