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Régis Debray, cette fraternité qui nous manque

Par Michel Audétat - Mis en ligne le 09.04.2009 à 06:00

Les temps difficiles qui s’annoncent seront-ils fraternels? Dans son nouvel essai, Régis Debray se demande comment fabriquer du «nous» là où règne le «moi je».

Il flotte dans l’air comme un désir de communion. Une envie de vibrer en chœur qui s’est notamment exprimée avec l’élection de Barack Obama: un homme qui n’a cessé de dire «nous», se situant ainsi aux antipodes d’un Nicolas Sarkozy incapable de sortir du «moi je». Le «nous», c’est toute la question! Crise économique aidant, on s’inquiète des liens sociaux qui seraient trop fragiles: les temps difficiles qui s’annoncent vont-ils nous rapprocher dans l’épreuve, ou favoriser la guerre de tous contre tous?

Quand, en septembre 2008, Ségolène Royal a fait scander le mot «fraternité» à ses partisans réunis au Zénith, on a ricané de ce happening socialo-baba-cool. Peut-être avait-elle pourtant pressenti que ce mot un peu désuet, empoussiéré, négligé, pourrait reprendre du service. C’est en tout cas ce que pense l’essayiste Régis Debray. Il publie Le moment fraternité qui soulève cette question: comment restaurer une dimension fraternelle là où règnent l’égoïsme et le narcissisme de masse?
 
Lever les yeux. Régis Debray prend le problème à la racine: le sacré. «Un nous fait corps quand, rassemblé, il voit autre chose et plus que ce qu’il a sous les yeux.» Autrement dit, on ne rassemble les gens à l’horizontale que par une transcendance verticale, en leur faisant lever les yeux vers quelque chose d’invisible qui les dépasse. C’est ainsi que les religions relient les hommes. Plus généralement, c’est ainsi que l’on fabrique du «nous» avec des «je» éparpillés.

Il paraît que nos sociétés d’Europe occidentale auraient perdu le sens du sacré. Cela reste à démontrer: si MacDo projetait d’installer un de ses fast-food sur la rampe d’arrivée du camp d’Auschwitz-Birkenau, on imagine sans peine le scandale que susciterait ce sacrilège. Le sacré n’a pas déserté nos sociétés, même si elles feignent l’ignorer.

Notre sacré, estime Régis Debray, nous l’aurions désormais confié à la religion de l’humanitaire. Il la baptise d’un acronyme, la ROC (religion de l’Occident contemporain), et n’économise pas ses sarcasmes contre cette religion civile «pauvre en visions» comme en liturgies. Chez lui, cette dénonciation n’est pas vraiment nouvelle. Et elle l’occupe un peu longuement avant qu’on arrive enfin au cœur de son sujet: la fraternité.

La seconde partie du livre est la plus originale. Régis Debray médite sur les origines évangéliques de la fraternité, la situe entre la philanthropie et l’amitié dont parlaient les Anciens (plus «sélective» que la première, plus «belliqueuse» que la seconde) et la distingue très nettement de la solidarité qui en serait une sorte de version molle, anémiée, «purgée de ses rêves d’émeute», rationalisée et volontiers confiée aux bons soins de l’Etat providence: on peut concevoir un ministère de la solidarité nationale, mais en aucun cas de la fraternité.
 
Quête ambiguë. Le mérite de Régis Debray, c’est de déplier toutes les ambiguïtés liées à la quête d’un nous fraternel. Car le mouvement qui rapproche est en même temps celui qui sépare: là où les frères se rassemblent, on chasse aussi les faux frères. Et il arrive que la fraternité tourne mal. Entre eux, les dirigeants khmers rouges s’appelaient «Frère N° 1», «Frère N° 2»…

La fraternité montre ainsi ses limites. Potentiellement dangereuse, elle est aussi éphémère. Impossible d’être fraternel du matin au soir; il n’y a que des «moments» de fraternité auxquels succèdent des désillusions programmées. Régis Debray n’en considère pas moins que cette notion est plus essentielle que jamais: si les communautarismes fabriquent du nous avec du même (ethnie, religion, etc), la fraternité y parvient avec de l’autre.

Le moment fraternité. De Régis Debray. Gallimard, 368 p.




Tags: Crise, Régis Debray, Essai,

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