COCAINE
Réguler, au lieu de réprimer?

Par Jacques Pilet - Mis en ligne le 15.08.2012 à 11:33

FILIÈRES. En Amérique du Sud, en Afrique de l’Ouest, les réseaux de la cocaïne terrorisent et tuent. En Suisse, elle est proposée comme la salade au marché.

«La guerre mondiale contre la drogue a échoué.» C’est ce qu’affirme une commission internationale composée de hautes personnalités, parmi lesquelles l’ex-présidente de la Confédération Ruth Dreifuss. Ce cri d’alarme est aussi un appel à la mobilisation. Quand on perd une bataille, on cherche une autre stratégie. Les propositions de ce groupe qui essaime la réflexion dans le monde entier avec succès méritent plus qu’un réflexe de rejet horrifié.

Parlons-en de cette guerre. Elle a été déclarée il y a quarante ans par tous les pays signataires d’une convention de l’ONU sous l’impulsion des Etats-Unis. Menée avec des moyens financiers, policiers et militaires considérables, elle a provoqué des dommages collatéraux dont on mesure mal l’ampleur, notamment en Amérique du Sud, mais elle n’a pas tari les sources d’approvisionnement, elle n’a guère freiné les trafics et encore moins la consommation.

Meurtres en série. La Colombie, pays emblématique, a cassé les reins des cartels, mais leurs héritiers se sont dispersés. Les petits pays d’Amérique centrale sont tombés sous la coupe des réseaux criminels. Le Honduras en vient même à négocier avec les gangs pour calmer leurs scènes meurtrières. Le Guatemala s’avoue désarmé.

Quant au Mexique, devenu à la fois producteur et plaque tournante des stupéfiants vers l’Amérique du Nord, il est ébranlé jusque dans ses fondements. La guerre des bandes et la campagne militaire lancée contre elles par le président Calderón il y a quatre ans ont fait des dizaines de milliers de morts. Les fortunes accumulées par les trafiquants leur permettent d’infiltrer la police, l’armée, les institutions publiques… et des sectes évangéliques.

Les narcos terrorisent la population par des meurtres en série, mis en scène avec sadisme. Il y a quelques jours, on trouvait au bord d’une route 43 têtes coupées… La boucherie totaliserait 60 000 morts ces six dernières années. Quiconque ne joue pas le jeu se sent menacé. A l’effroi s’ajoute la fascination auprès d’une jeunesse sans perspective. Cette galaxie promet des gains faciles mais fait rêver aussi: elle a ses stars de la chanson, sa geste pseudo-héroïque. Le nouveau président, le fringant quadragénaire Enrique Peña Nieto, promet de faire diminuer la violence. Au prix de quelles compromissions? Le sud du continent, pourtant en pleine croissance, plus stable et plus démocratique, n’est pas épargné. Les cultures de coca ont été freinées en Colombie mais elles ont migré vers les voisins, l’Equateur, le Pérou, la Bolivie. Avec leur cortège de malédictions: empoisonnement des rivières dû aux fabriques de pâte, répression brutale contre les cultivateurs, chambardement des économies locales.

La Suisse, premier consommateur. Les trafiquants ont trouvé de nouvelles routes vers l’Amérique du Nord mais aussi vers l’Europe. Via le Brésil et le Venezuela. Les mules y prennent l’avion vers l’Espagne et les Pays-Bas d’où elles gagnent les marchés florissants. A commencer par la Suisse, qui serait le premier consommateur de cocaïne par habitant. Chaque semaine, les douaniers arrêtent des hommes et souvent des femmes, sacrifiés sans état d’âme par leurs mandataires. Mais l’afflux continue. Un tour de ville à Genève et à Lausanne en dit long. Le soir, à la rue de Bourg, une dizaine de dealeurs offrent leur came sans se cacher, lançant un regard prometteur aux passants. La cocaïne se trouve partout. Mais un libre-service aussi ostentatoire ne se trouve nulle part dans le monde!

Des filières d’envergure. A Zurich, à Berne, mais aussi à Paris, à Madrid et même à Medellín ou à Cali, il faut «zoner» un peu pour trouver le produit. A Lausanne, on l’offre comme les salades au marché. Qui peut croire que cela n’augmente pas la tentation? Le serveur d’une pizzeria lausannoise raconte qu’il voit, à l’heure de la fermeture, les bagnoles des grossistes – souvent à plaques étrangères – amener la cargaison et emporter la recette.

Libéraliser la drogue vous choque? C’est déjà fait! Mais réguler son usage fait pousser de hauts cris chez les gardiens de la morale.

La poudre ne surgit pas innocemment des pavés où les vendeurs la cachent. Ce commerce «le plus juteux après celui du pétrole» selon Ruth Dreifuss – s’appuie sur des filières d’envergure. Des bateaux transportent la poudre vers l’Afrique, notamment vers la Guinée-Bissau, Etat notoirement corrompu, avec l’avantage d’une myriade de petites îles où l’on accoste sans contrôle. De là, avec l’aide de réseaux nigérians, gambiens et sénégalais, les porteurs de sacs montent vers le nord, traversent le Sahara, paient le passage aux islamistes qui dominent le Sahel et protègent le trafic. Celui-ci se prolonge vers le Maroc – puis l’Espagne –, la Tunisie et surtout la Libye: le chaos ambiant et la proximité de l’Italie facilitent le passage vers l’Europe.

Une criminalité sophistiquée. En Europe, les pouvoirs publics cognent mais ne changent guère la donne. La France, le pays le plus strict dans l’application des lois, voit des quartiers entiers tomber sous le contrôle des bandes dispersées de trafiquants. L’Espagne ne s’en tire guère mieux. Quant à l’Italie, elle mène une guerre massive contre ses mafias. Celles-ci se répandent dès lors vers les voisins. Sur la France du sud où l’argent sale s’investit dans l’immobilier. Le maire de Menton déclarait à la télévision: «Je vois bien ce qui se passe mais je ne peux rien faire… et j’ai peur d’en parler.»

Le Tessin et la Suisse romande dans une moindre mesure sont aussi touchés. Qui le dit ? Le chef de Fedpol, Jean-Luc Vez: «Nous avons constaté, spécialement depuis deux ans, que l’énorme pression mise par nos collègues italiens sur les organisations mafieuses repoussait plus loin leur champ d’action. Les Italiens ont conduit toute une série de grandes enquêtes, avec des perquisitions, des milliers d’arrestations. Des mafieux sont venus chez nous se mettre à l’abri en quelque sorte. Et puisqu’ils ont ça dans le sang, si j’ose dire, ils en ont profité pour développer des activités dans les régions frontalières.»

Fedpol fait son possible mais les cantons ne sont pas tous équipés pour faire face à cette criminalité sophistiquée. Et la loi reste lacunaire sur un point: la saisie des biens des mafieux. C’est par là que les Etats peuvent faire mal. La France confisque en moyenne pour 200 000 euros de butin… par jour! L’Italie a saisi des biens pour plusieurs dizaines de milliards d’euros.

Là, nos policiers sont dépassés. Il leur manque un véritable FBI connecté au monde. Des contacts internationaux, il y en a. Mais certains pays tardent à livrer les informations. Les grands voyous rigolent. Si leurs crimes ont été commis à l’étranger, la saisie en Suisse de leurs pactoles est rendue pratiquement impossible. Les petits n’ont pas plus de soucis à cet égard. L’argent qu’ils récoltent sur les trottoirs ne file pas directement vers la Colombie: tout un réseau d’intermédiaires financiers prend en charge ces capitaux. Les banques luttent contre le blanchiment. Mais bien d’autres officines ont pris le relais.

Marché sous contrôle des Etats. Enquêter sur ces flux demande plus de moyens, plus de coopération internationale. Une révision récente prévoit de durcir la loi en ce sens: mais le PLR et l’UDC freinent le processus.

Le défi est donc double, contradictoire en apparence seulement. A la fois mener le combat répressif en visant enfin les tireurs de ficelles plutôt que les petits poissons et réfléchir à une autre politique. Oser un jour, peut-être, en finir avec la prohibition – comme le firent autrefois les Etats-Unis avec l’alcool – et mettre ce marché sous le contrôle des Etats. Au nom de la santé publique et de la lutte contre les réseaux criminels qui empoisonnent la planète.


RAPPORT DE LA COMMISSION MONDIALE SUR LES DROGUES

Ruth Dreifuss: "Il faut reconnaître l'échec de la guerre"

 

Un an après, comment jugez-vous l’accueil du rapport?

Il a rencontré un écho bien plus important que ce à quoi nous nous attendions. Il a cristallisé une galaxie de mouvements et de personnes pensant qu’un changement de politique est nécessaire.

Des réactions très négatives aussi?

Surtout du côté des Etats très attachés à la politique traditionnelle basée sur la prohibition et la répression. Je pense aux Etats-Unis, mais aussi à la Russie, pour ne citer que deux exemples.

On peut penser que vous baissez les bras, vous trouver laxiste.

Pas du tout résignée en tout cas! Nous donnons la priorité à la santé publique. La dépendance est une conduite suicidaire. Il faut donc s’attacher à la prévention. Or la prohibition empêche le débat avec ceux qui sont en danger d’addiction. Appliquer des traitements différenciés, vers l’abstinence pour celles et ceux qui y parviennent, ou vers la substitution. On donne bien de l’insuline aux diabétiques, la méthadone est un traitement qui permet de sortir de la marginalité et accroît les chances de sortir de la dépendance. Par ailleurs, il faut réduire les risques de la consommation clandestine. A Genève, à Berne, à Zurich, les lieux d’injection ont permis de sauver des vies, d’amorcer des thérapies plus exigeantes, de protéger aussi l’environnement des risques de contamination.

Reste qu’il est plus facile, un soir à Lausanne, de se procurer une boulette de coke qu’un somnifère!

Parce que les somnifères sont dans un marché régulé: c’est une substance qui peut être bénéfique ou dangereuse, pour laquelle il faut une prescription. La drogue est laissée en mains criminelles. Les Etats ont beau l’interdire, en fait c’est un «marché libre» et sauvage.

En Suisse, l’Etat met en garde contre le tabac, le danger du sida. Pas de campagne en revanche sur la cocaïne. Pourquoi?

Faire comprendre qu’il faut se protéger dans les rapports sexuels, c’est simple. Qu’il ne faut pas réutiliser une seringue, c’est clair. Pour la cocaïne, c’est plus compliqué. Et les consommateurs riches et bien intégrés socialement se font livrer à domicile. Ce sont les personnes les plus marginalisées qu’on trouve dans la rue, celles qui ne consomment pas, comme cela peut être le cas dans certaines professions, pour gérer le stress, mais celles qui sont effectivement malades d’addiction.

Vous n’êtes cependant pas opposée à la répression.

Non, la politique des quatre piliers fait aussi une place à la répression, à côté de la prévention, de l’offre de traitements et de la réduction des risques. Pour diminuer les nuisances et les risques pour la population, il faut une police de proximité, qui écarte les dealeurs des lieux de grand passage, des écoles, mais cela ne permet pas de résoudre le problème. Ce sont les petits poissons qu’on attrape ainsi, pas les chefs des bandes criminelles. Il faut frapper là où cela leur fait mal: l’argent. La Suisse doit poursuivre ses efforts pour lutter contre le recyclage de l’argent de la drogue. Cette dernière fait partie, avec le pétrole et les armes, des trois commerces globaux les plus lucratifs. Et les profits ne vont ni aux paysans ni aux dealeurs.

Réguler ce marché, mais comment?

Il faut, prudemment, expérimenter des solutions. Les évaluer scientifiquement. Apprendre d’autres pays. Comme l’Uruguay, où l’Etat se donne le monopole de la production et de la vente du cannabis. Comme au Portugal où l’usage et la possession de drogue ont été décriminalisés. On n’y a noté aucune augmentation de la consommation, au contraire. Il faut surtout reconnaître au plan international l’échec de la guerre menée ces dernières décennies.

N’est-ce pas utopique?

Trouver un nouveau consensus international sera très long. Mais de plus en plus de pays réinterprètent les conventions antidrogues, cherchent des solutions qui protègent mieux leurs populations. On assiste à une progression des traitements de substitution et des mesures de réduction des risques, y compris dans des Etats par ailleurs très répressifs, comme l’Iran ou la Chine.

Vous avez encore du travail…

Sans doute! Dans notre deuxième rapport, nous avons montré que la répression, le refus de considérer l’usage de drogue comme un problème de santé publique, est une des causes importantes de la propagation du VIH/sida. Nous travaillons aussi à une analyse de la géopolitique de la drogue, des routes de la drogue, des interdépendances entre pays. Tous les pays par lesquels transitent les drogues voient la consommation et la violence exploser. L’Amérique centrale, l’Asie centrale, l’Afrique occidentale maintenant qui devient à son tour un hub. Notre grand souci, ce sont les violations des droits de l’homme liées à cette répression, notamment en Asie: peine de mort, détention et traitement forcé dans des conditions indignes.

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