Automobile
Renault en panne de réputation

Par Luc Debraine - Mis en ligne le 31.05.2011 à 15:27

INDUSTRIE. Faux espionnage, intervention de l’Etat, responsabilité avérée dans un suicide, passé collaborationniste du fondateur: l’entreprise traverse un printemps orageux.

Mauvais mois de mai pour Renault. Pas en termes de ventes, plutôt bonnes, mais d’image d’entreprise, très mauvaise. La pitoyable affaire de faux espionnage qui a secoué le groupe automobile n’en finit pas d’avoir des retombées méphitiques. L’Etat français voudrait aujourd’hui davantage peser dans les choix stratégiques de Renault, notamment dans celui de ses dirigeants.

A la suite de la démission forcée de Patrick Pélata, fusible de l’histoire d’espionnage, le poste de directeur général est vacant. Comme au temps de la régie nationale Renault, l’Etat voudrait dicter ses choix à l’entreprise, même si sa participation dans le capital n’est plus que de 15%. Cette tentative de mise sous tutelle est peu goûtée à l’interne, où l’heure est à la restauration de la confiance.

En l’occurrence, le travail ne manque pas. Le 19 mai, la Cour d’appel de Versailles a reconnu la «faute inexcusable» de Renault dans le suicide, en 2006, d’un ingénieur surchargé de travail. L’arrêt, une première en France, met en évidence le climat pathogène dans le «technocentre» de Renault à l’époque, marqué par deux autres actes désespérés. Depuis lors, la direction du groupe a réformé l’organisation de son centre de recherches. La décision de justice a forme de jurisprudence: la responsabilité des entreprises en matière de protection des employés pourrait à l’avenir s’alourdir en France.

Nationalisation illégale? L’autre coup de boutoir à la réputation de Renault tient précisément au passé national de la marque au losange. A la mi-mai, les héritiers du fondateur Louis Renault ont saisi le Tribunal de Paris pour réviser la nationalisation, selon eux abusive, de l’entreprise en 1945. La démarche, qui suit deux autres tentatives infructueuses dans le passé, est cette fois encouragée par une récente loi qui, en France, permet à tout citoyen de contester la conformité d’une disposition législative.

Selon les héritiers de Renault, la confiscation des usines par de Gaulle au lendemain de la guerre était illégale. Louis Renault, emprisonné à la fin de 1944 pour fait de collaboration avec l’occupant allemand, est décédé avant d’avoir été reconnu coupable. L’enjeu, ici, est le degré de collaboration de Louis Renault. Selon des historiens, l’industriel ne s’est pas plus compromis que Citroën, Peugeot et une bonne part des patrons français à l’époque.

Comme ses concurrents, Louis Renault courait le risque de perdre son entreprise – la plus importante de France en 1939 avec 40 000 employés – s’il n’apportait pas sa pierre à l’effort de guerre nazi. Selon d’autres historiens, Louis Renault était, au contraire, un collaborateur très actif du IIIe Reich, auquel il a fourni des camions, des tanks ou des bombes incendiaires. Louis Renault était de surcroît un proche des milieux fascistes français.

S’ils obtiennent gain de cause, les héritiers de Louis Renault pourraient recevoir une bonne centaine de millions d’euros en dédommagement de l’Etat. Ils ne se disent toutefois pas motivés par l’argent, mais par la réhabilitation de la mémoire de leur aïeul. Un signe selon eux de cette mauvaise réputation tenace était la photo de Louis Renault en compagnie de Hitler et Göring au Salon de l’auto de Berlin en 1939.

La photo était exposée au Centre de la mémoire d’Oradour-sur-Glane, dédié à un massacre de civils perpétrés en 1944 par les nazis. Par voie de justice, estimant sa présence anachronique et tendancieuse, les descendants de Louis Renault ont réussi à faire retirer cette photo du mémorial. Mais rien ne dit que leur nouvelle démarche, d’une autre ampleur symbolique, sera, elle, couronnée de succès.

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