«Je me sens libéré. Je peux enfin dire ce que j’ai vécu durant les huit années où j’étais rapporteur spécial des Nations Unies pour le droit à l’alimentation.» Difficile d’admettre que le sociologue Jean Ziegler, auteur de 25 ouvrages depuis 1964 dont des best-sellers, se sente particulièrement «libéré», aujourd’hui plus qu’hier.
Pourtant, ce jeune homme de 77 ans, cet indigné historique, a bien dû parfois se la boucler pour ne pas trop froisser les acteurs de cette grande comédie humaine appelée Nations Unies. Que révèle-t-il dans son tout dernier livre à paraître le 14 octobre et dont le titre – Destruction massive, géopolitique de la faim (Seuil) – semble ancrer une bouillonnante révolte dans une analyse glacée? Le café vite avalé à la brasserie genevoise Aux cheminots, ce samedi 1er octobre, Jean Ziegler résume: «Des moments d’échec total et de désespoir.» Silence. «Mais aussi d’espoir.»
Le sentiment d’«échec total» s’est cristallisé lors d’une mission au Guatemala, du 26 janvier au 5 février 2005. Un pays de 10 millions d’habitants dont 90 000 de ses enfants de moins de 15 ans meurent chaque année, décimés par la faim. Les paysans mayas, qui survivent sur des lopins de terre d’un hectare au maximum, souvent victimes d’assassinats, voient venir les Toyota blanches des Nations Unies comme le Messie.
Enfin, une écoute! «Au moment même où je leur parle des droits de l’homme, de l’éventuelle protection de l’ONU, je sais déjà que je les trahis. L’ONU, évidemment, ne fera rien», se souvient Jean Ziegler. Devant l’Assemblée générale de cette dernière, le rapporteur spécial plaide en faveur d’une réforme agraire; 1,8% de la population détient en effet plus de 63% des terres arables du Guatemala.
Peine perdue. Le Genevois, remis à sa place par les ambassadeurs anglo-saxons qui lui demandent de ne pas faire de politique à la tribune des Nations Unies, n’obtient finalement que quatre hélicoptères pour réaliser le premier relevé foncier du pays.
De Sartre à l’abbé Pierre. Le désespoir, Jean Ziegler le vit en 2003 au Niger, alors frappé par une terrible famine. Reçu par le président d’alors, le général Mamadou Tandja, il s’entend dire que le Niger n’a pas besoin d’aide. «La famine, quelle famine?» Le représentant des Nations Unies quitte le palais présidentiel effondré, soupçonnant Tandja d’être de mèche avec des grands marchands de Niamey qui stockent de la nourriture pour faire grimper les prix.
«C’est l’une des rares fois où j’ai directement fait appel à Kofi Annan», se souvient Jean Ziegler. Le secrétaire général de l’ONU décide alors de visiter le Niger. Trois jours avec CNN comme témoin, «c’est plus efficace qu’un rapporteur spécial avec cinq assistants et des officiers de sécurité». Un pont aérien est décidé. Une catastrophe humanitaire est évitée de justesse.
La lueur d’espoir? Elle brille tout de même dans le regard du professeur de sociologie dont la vie a notamment été bouleversée par Jean-Paul Sartre et l’abbé Pierre. «Deux rencontres déterminantes», relève le journaliste Jürg Wegelin, auteur de la toute première biographie de Jean Ziegler qui vient de paraître (Das Leben eines Rebellen, Nagel & Kimche).
Et ce dernier de confirmer: «L’empreinte de Sartre a été intellectuelle, celle de l’abbé Pierre existentielle. Va vers le plus pauvre, quel qu’il soit, sans te poser de question, m’a appris le fondateur du mouvement Emmaüs.»
Jean Ziegler se convainc que sa mission n’est peut-être pas totalement vaine en 2005, à propos de la Corée du Nord, «l’un des régimes les plus effroyables de la planète». Profitant de la glaciation périodi-que des fleuves frontaliers Tumen et Yalu, entre la Corée du Nord et la Chine, des milliers de Nord-Coréens fuient leur pays pour se réfugier en Chine.
Arrêtés par la police chinoise et remis aux autorités de Pyongyang, ils finissent dans des camps de rééducation quand ils ne sont pas tout simplement exécutés. Dans l’incapacité d’imposer des corridors humanitaires ou des camps de réfugiés non permanents, Kofi Annan autorise Jean Ziegler à dénoncer ce drame dans son rapport présenté à l’Assemblée générale de l’ONU. Installé à la tribune, quelques instants avant de prendre la parole, le Genevois sent une main agripper la manche de son veston.
Un homme, agenouillé derrière lui pour ne pas être vu, le supplie: «Please, do not mention paragraph 15... We have to talk.» C’est l’ambassadeur de Chine en personne! Jean Ziegler, qui n’a pas cédé à cette ultime pression, reconnaît aujourd’hui que si le rapporteur spécial sur le droit à l’alimentation de l’ONU n’a aucun pouvoir d’exécution, il détient néanmoins un certain «pouvoir symbolique».
Les requins tigres. C’est sans doute pour faire usage de ce pouvoir symbolique que l’écrivain Ziegler continue à dénoncer le fait qu’un enfant meurt de faim dans le monde toutes les cinq secondes. «Ce n’est pas une fatalité», s’emporte le sociologue qui constate que le budget du Programme alimentaire mondial (PAM) a passé de 6 milliards de dollars en 2008 à 3,2 milliards aujourd’hui.
«Alors qu’une sécheresse meurtrière s’abat sur la Corne de l’Afrique et que 12 millions de personnes sont privées de tout, les 17 camps des Nations Unies installés au Kenya et en Ethiopie ne peuvent plus accueillir les milliers de réfugiés de la faim qui s’y présentent tous les matins. «Les grands Etats industriels ne paient plus car ils doivent soutenir leurs banques.» Raccourci facile?
Ziegler le polémiste jongle en permanence avec Ziegler le professeur, enchaînant formules- chocs et démonstrations circonstanciées. Il en veut particulièrement aux «requins tigres» de la finance, surtout aux hedge funds américains qui, à la suite de l’implosion des marchés financiers, «ont migré sur les marchés des matières premières, notamment sur les marchés agroalimentaires».
A deux reprises ces quatre dernières années, les spéculateurs ont provoqué une flambée des prix alimentaires, en 2008 et au début de 2011. Et, comme on pouvait s’y attendre dans la bouche de celui qui a définitivement perdu l’illusion que la Suisse était au-dessus de tout soupçon, «Genève est aujourd’hui la capitale mondiale des spéculateurs agroalimentaires».
La Suisse n’a «aucun contrôle légal» sur la majeure partie des hedge funds enregistrés dans des paradis fiscaux. «Je l’ai par ailleurs observé au Conseil consultatif des droits de l’homme, déplore encore Jean Ziegler, les sept sociétés transcontinentales qui dominent le marché agricole de la planète, de Cargill à Monsanto, échappent elles aussi à tout véritable contrôle de leurs activités.»
Insurrection paysanne. Dans son combat tous azimuts, l’écrivain polémiste trouve parfois des alliés inattendus. Comme par exemple Peter Brabeck-Letmathe, qu’il cite dans son livre. Le président de Nestlé affirme qu’avec les agrocarburants «nous envoyons dans la pauvreté la plus extrême des centaines de millions d’êtres humains».
Brûler de la nourriture, consommer 4000 litres d’eau pour fabriquer un litre de bioéthanol, c’est en effet absurde. Alors, sympa ce Brabeck-Letmathe? «Sans doute. Mais la question n’est pas là. S’il n’augmente pas la valeur actionnariale de Nestlé, il est viré. Brabeck-Letmathe incarne un système de violence structurelle.» Cette fois, c’est l’idéologie zieglérienne qui rafle la mise.
Les Etats-Unis, champions des agrocarburants, ne sont pas les seuls dans le collimateur du professeur. Lequel avoue s’être plusieurs fois «engueulé» avec son ami Lula. L’ex-président du Brésil a en effet développé une culture intensive de canne à sucre pour produire du bioéthanol, quitte à pousser les paysans à se déplacer vers la forêt amazonienne qu’ils détruisent.
Interdire les agrocarburants, le vol massif des terres arables aux petits paysans, les aides à l’exportation aux agriculteurs des pays riches: Jean Ziegler prône de telles mesures sans vraiment y croire. Selon lui, le salut ne viendra pas des institutions dont il a expérimenté les limites.
Dans l’hémisphère sud, aussi, «la corruption et la vénalité de nombreux dirigeants doivent être combattues». Dès lors, l’indigné mise avant tout sur une insurrection paysanne qui a déjà commencé, notamment au Sénégal ou au Brésil. Faute de grand soir, la perspective de petits matins lui donne un brin d’espoir.
Parutions récentes
«Destruction massive». Seuil. En librairie dès le 15 octobre.
«Jean Ziegler». De Jürg Wegelin. Nagel & Kimche, 280 p.
Grand débat Payot/L’Hebdo : 24 oct. à 19 h au Théâtre Vidy-Lausanne, le 25 oct. à 19 h au Cercle de l’espérance à Genève.
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