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Rendez-vous avec la beauté de la réalité

Mis en ligne le 27.04.2000 à 00:00

Le cinéma documentaire dépasse souvent la fiction en matière de poésie et d'humanisme. C'est le credo de Jean Perret, directeur du festival Visions du Réel.

L'Hebdo; 2000-04-27

cinema Rendez-vous avec la beauté de la réalité

Le cinéma documentaire dépasse souvent la fiction en matière de poésie et d'humanisme. C'est le credo de Jean Perret, directeur du festival Visions du Réel.

Jean Perret, vous avez repris les rênes du festival du film documentaire de Nyon en 1995. Etes-vous content de cette sixième édition des Visions du Réel?

Oui. Parce qu'il y a toujours des films à découvrir, des auteurs à mettre en valeur. Cette année plus que jamais nous nous rendons compte de la diversité des genres dans le cinéma documentaire. Cela va des films introspectifs et des home movies jusqu'aux grandes enquêtes, aux grands voyages. On montre même un très beau film de fiction, «Abendland», de Fred Klemen. Cette année, nous explorons d'autres horizons. On montre par exemple «Jiang Hu», un long-métrage vidéo chinois, consacré à une espèce de troupe rock sous grand chapiteau qui traverse la Chine en recherchant des lieux où jouer. Ils ont des pompom girls à la chinoise, pas de fric, c'est tristounet, c'est un témoignage très fort sur la Chine d'aujourd'hui. Il y a aussi des films venus de Taïwan, de Corée, du Cameroun, de l'Argentine... On essaye de montrer la diversité de la production, de soutenir les films qui existent dans des conditions de production difficiles, voire impossibles.

Avez-vous remarqué une tendance particulière dans le programme 2000?

Cette année, on sent la force des témoignages à caractère social et politique. Bien sûr, il y a du cinéma introspectif, personnel, autobiographique. De ce point de vue, l'oeuvre de la Japonaise Naomi Kawase (Caméra d'or à Cannes) est exemplaire. Ces films contemplatifs côtoient un cinéma d'intervention sociale plus direct, avec par exemple un film belge qui s'appelle «Les enfants du Borinage - Lettre à Henri Stork», ce cinéaste qui, dans les années 30, dénonce les conditions de vie misérables dans les mines de charbon. On retourne au Borinage aujourd'hui, on découvre un quart-monde, mais aussi l'arrière-fond politique. Plus que l'an dernier, il y a des films ancrés dans le domaine social.

Le cinéma documentaire que montrait Nyon il y a vingt ans était explicitement plus politique.

Nous n'assistons certes pas à un retour du cinéma militant, engagé, combatif. Mais il est vrai qu'un film comme «Neustadt», tourné par un jeune cinéaste dans une ancienne cité modèle de la RDA, le bonheur dans le béton, montre, lié à la crise économique, l'effondrement de toutes les valeurs. Il montre pourquoi la situation sociale fait le lit de l'extrême droite et pourquoi cette génération sacrifiée sur l'autel de l'économie n'a plus de projets, pas d'avenir. C'est un constat très fort et inquiétant. L'Autriche connaît avec Haider une situation difficile, particulièrement dans le domaine culturel qui est la cible d'attaques très précises de l'extrême droite. Notamment, Michael Haneke (le réalisateur de «Le 7e Continent», «Benny's Video», «71 Fragments d'une chronologie du hasard», ndlr), dont on a dit publiquement qu'il était inutile, qu'il vivait aux dépens des caisses publiques et que personne ne voulait voir ses films. Les cinéastes autrichiens ont réagi en créant à la va-vite de petits films d'intervention, qu'ils appellent «Widerstands-films», des films de résistance. C'est fait de bric et de broc, on va diffuser les meilleurs au cours de la semaine en signe de solidarité. On retrouve un peu l'esprit d'agit-prop.

En six ans d'activité, avez-vous remarqué une évolution dans le cinéma documentaire?

D'abord, le 52 minutes, c'est-à-dire le standard télé, a triomphé. On sait que les télévisions sont essentielles pour la production et la diffusion. On a reçu 1184 films à visionner, sans compter ceux que j'ai vus au cours de mes déplacements: le 52 minutes domine nettement la production. Toute une rhétorique de communication s'oriente vers la télévision. D'autre part, en cherchant tous azimuts, on trouve toujours des cinéastes qui font des films de 12 mn, ou 27 mn. «Jackson "the man with the box"», film belge de Martijn Van Beenen, est une métaphore de l'économie mondiale à partir d'un Africain qui se débrouille avec sa bicyclette. Il dure 12 minutes. «Vacances prolongées» de Johan Van der Keuken fait 2 heures 20. Après six ans d'exercice, une évidence s'impose: les pays dans lesquels les pouvoirs politiques ont une politique culturelle forte permettent au documentaire de création de se développer régulièrement. C'est le cas de la Suisse, de l'Autriche, des Pays-Bas, de la Belgique. Les pays sans volonté politique sont des pays où la production indépendante devient extrêmement difficile sinon impossible.

Que Robert Frank vous propose spontanément la première de «Sanyu», son nouveau film, démontre la réputation internationale qu'a acquise Visions du Réel?

Oui. On est maintenant reconnu sur le plan international comme un des meilleurs festivals de documentaires du monde. Nous sommes très international, nous développons l'axe germano-francophone qui constitue notre identité nationale et nous portons une grande attention à la sélection. On est petit, cela permet aux gens de se rencontrer dans les meilleures conditions possibles, ce qui est à peu près unique, je les connais presque tous. On essaye de garder cet avantage. Ne pas aller au-delà de nos limites naturelles.

Vous avez toujours travaillé sur la convivialité, notamment en organisant tous les jours des forums de discussion...

Un festival, ce n'est pas seulement de bons films dans des salles, mais toute une dramaturgie. Il est essentiel de ménager de bonnes conditions de rencontre. C'est pourquoi autant de gens importants viennent chez nous, pour respirer, voir des confrères, boire des verres. Nous ne voulons pas être exhaustif, ni devenir un truc mondain. Les gens qui viennent sont vraiment là. Le catalogue trilingue, qu'on trouve sur notre site Internet, est aussi une façon de mettre en valeur leur travail. Nous recevons quelque 70 cinéastes, chevronnés ou débutants, inconnus ou reconnus, qui sont accessibles sans forme de protocole. Quant au nombre des spectateurs, il a doublé en cinq ans: les gens commencent à comprendre que le documentaire de création est quelque chose pour le grand public. A Nyon, il y a le plaisir de découvrir une oeuvre, de rencontrer des gens charmants, intelligents, accessibles. C'est un grand bonheur.

Nyon. Festival international du film documentaire. Usine à Gaz, salle communale, Capitole. Du lundi 1er au dimanche 7 mai.

«Geri» ou les cendres de la gloire

Au printemps 98, coup de tonnerre dans l'azur de la pop britannique: Ginger Spice quitte les Spice Girls, provoquant les larmes des fans et les flashes des paparazzis. Naufragée volontaire de la gloire, la plus rousse des cinq copines épicées se tourne vers Molly Dineen et lui propose d'être l'objet d'un film documentaire qui lui permettrait de répondre à cette question: y a-t-il une vie après les Spice Girls? La cinéaste accepte le contrat. Elle devient la confidente exigeante de la pop star, l'oeil de sa conscience. Elle l'accompagne sur le difficile chemin que la pulpeuse icône doit parcourir pour recouvrer son identité.

Exit Ginger, ce «personnage issu des rêves d'enfance», retour à Geri Halliwell, à la vraie personne derrière le masque. Dépouillée de ses emblèmes de sex-symbol, la plus délurée du quintet ne ressemble plus qu'à ce qu'elle est: une fille toute simple et dodue, avec de bonnes joues et des émois enfantins, une midinette bourrelée de contradictions. Geri s'essaye comme déléguée auprès des Nations Unies et pousse des cris d'enthousiasme hystériques; elle fuit la meute des photographes et conserve les couvertures du «Sun» qui vantent son sex-appeal; elle veut changer le monde et parodie Marilyn quand elle chante «Happy birthday» au prince Charles. Dans la lumière du crépuscule qui baigne la campagne anglaise, elle laisse apparaître une profonde tristesse. Au chenil, émue par un petit clébard aussi avenant qu'une vieille peluche râpée, elle fond en larmes et pleure dans les bras de George Michael.

Molly Dineen prend congé de Geri au moment où celle-ci emménage dans sa nouvelle demeure, un somptueux cottage «qu'il reste à habiter». Assise au sommet d'un escalier de marbre avec son petit chien qui lui lèche les joues, Geri incarne tragiquement la solitude qui reste après toute flambée de gloire

«Geri». De Molly Dineen. Grande-Bretagne, 1 h 29.

Dans les oubliettes de la mémoire

Depuis un quart de siècle, Yervant Gianikian et Angela Ricci Lucchi creusent les fonds d'images, hantent les brocantes, décryptent les énigmes des grandes cinémathèques. De leurs fouilles, ils ramènent les images usées du temps où le cinématographe était jeune. Ils les nettoient, les restaurent, les colorisent, les remontent pour composer d'émouvantes rêveries arrachées aux brumes de l'oubli. «Microcosmos» de jadis, un coléoptère massacre une chenille, un crapaud se bouffe un lombric, un boa se tape un cochon («Animali criminali»).

Voici les incunables du porno. Une dame fait une gâterie à sa copine, un couple hétérosexuel rappelle que le coït implique un mouvement de va-et-vient que les décennies n'ont pas remis en question. Ces fragments de films projetés dans des foires ou chez des particuliers confinent à l'abstraction: rayés, râpés, comme usés par la multitude des regards qui les ont parcourus, ils accèdent à une sorte d'abstraction («Essence d'absinthe»). Voici des soldats, des prisonniers, des orphelins, des morts: ce sont, extraits des archives des armées russe et austro-hongroise, les fantômes de la Première Guerre mondiale, frères humains depuis longtemps retournés à l'anonymat, cadavres jetés dans la fosse commune, dont le souvenir s'est effacé à jamais des mémoires, dont il ne reste plus qu'une ombre sur la pellicule, une ombre qui à son tour s'efface («Prigionieri della guerra»).

Le petit train qui tchouffe à travers les paysages vierges nous emmène pour un beau voyage, un tour du monde, «Du Pôle à l'Equateur». Monté à partir des archives, trouvées dans un état d'«amnésie chimique», de Luca Comerio, pionnier oublié du cinéma documentaire italien, «Dal polo all'equatore» nous ramène au joli temps des colonies, des bons nègres et d'une planète aux ressources inépuisables. Cérémonies traditionnelles, cortèges, défilés, procession, danses nuptiales sur des mélodies perdues, mamelouks, maharadjahs, chameaux, émeus, okapis... Mais aussi les bons missionnaires et les chasseurs de fauves. L'homme blanc a la gâchette facile. Ours blancs, antilopes, buffles, zèbres, lions, rhinocéros, et même hippopotames, il fait feu sur tout ce qui bouge. Il finit forcément par braquer son fusil sur ses semblables, et c'est la guerre. Le beau voyage onirique, soutenu par une musique planante rappelant le Pink Floyd des origines, tourne au bad trip. Et quand on voit de belles dames en crinoline riant auprès d'un monsieur à moustache, on se dit que la paix est revenue, que le temps des cerises refleurit. Fichtre! On finit par comprendre que le gandin brandit un lapin sous le museau de ses hounds surexcités. L'homme est un prédateur, une bête néfaste, telle est la sombre morale des films de Gianikian et Ricci Lucchi, archéologues du cinéma.

Rétrospective.

Eléphant droit devant

«Il y a dans l'éléphant on ne sait quoi de plus cosmique que dans le tatou et l'écrevisse, de plus mystérieux que le chat siamois et le polysdème (sic) aplati; peut-être la trompe, peut-être l'oreille», écrit fort justement Alexandre Vialatte. Karl Kels l'a bien compris. Ce joyeux zigomar qui, il y a sept ans, consacrait une observation cinématographique à la vie de l'hippopotame dans un zoo («Flusspferde»), reconduit l'exercice à propos du plus grand des mammifères terrestres. Plan fixe. Trois portes, des troncs d'arbre. Un plan d'eau qu'un oiseau traverse en sautillant. L'éléphant se fait attendre. Il entre sans stresser par la porte de gauche, trompe coquettement retroussée en un salut débonnaire. Sa majesté pachydermique vaque à l'amble. Elle baguenaude énormément. Elle prend un bain de pieds , elle boit quelques litres menus, elle se sert de sa trompe comme d'un aspirateur à cacahuètes. Parfois, Kels filme des pelles mécaniques, des singes, des êtres humains. Tiens, revoilà l'éléphant. Il joue avec le cadre, queue côté cour, trompe jardin. Son oisiveté est sublime. Tous ceux qui auraient aimé naître sur les berges du fleuve Limpopo adoreront «Elefanten», cet impromptu qui explicite sans un mot la métaphysique du désoeuvrement. Les autres aussi.

«Elefanten». De Karl Kels. Allemagne, 1 h.

GERI Ou la solitude de Ginger, qui a renoncé aux Spice Girls et à la gloire.

DU PÔLE À L'ÉQUATEUR L'histoire de la colonisation vue à partir d'archives oubliées.

Décor attendant éléphant.

Voyage au bout de la maladie

Sociologue et visionnaire, infatigable arpenteur des espaces extérieurs et intérieurs, le Hollandais Johan Van der Keuken est un grand poète du cinéma documentaire - qu'on se souvienne de «Cuivres débridés», voyage dans le crépuscule des fanfares du monde décolonisé, ou «Amsterdam Global Village», peinture impressionniste de la capitale néerlandaise. Il y a quelques années, le cinéaste est opéré d'un cancer de la prostate; des cellules malignes continuent de proliférer. Plutôt que de se préparer à mourir, plutôt que de parler de soi et de sa maladie («C'est tellement ennuyeux»), Van der Keuken empoigne une petite caméra vidéo et reprend la route pour enregistrer une dernière fois la beauté du monde.

Népal, San Francisco, Burkina Faso, Brésil... Il filme la prière du bonze, les joyeuses grimaces des chenapans du Bhoutan, le sourire lumineux des enfants africains, l'immensité des paysages, le travail d'un forgeron, la crémation d'un soldat, la transe d'une guérisseuse, l'aile delta qui survole les favelas ou quelques objets personnels (appareils photo, statuettes, jouets), cette théorie de pauvres riens que nous amassons au cours de notre vie et qui seront un jour impitoyablement dispersés. Il écoute le discours de l'oncologue hollandais et de son confrère new-yorkais, les souvenirs du vieux berger noir, les adages du guérisseur tibétain. Il apprend que le désir, la colère et l'ignorance sont les «trois poisons» de la vie. Il s'autorise de longs plans fixes purement contemplatifs, tire des parallèles symboliques entre une toile de Paul Klee, la terre craquelée du désert et le réseau serré de nos cellules qu'un rien dérègle. Parfois, il s'interroge sur son entreprise qui est comme un livre de mort: «Un jour ou l'autre, ils seront tous morts, les gens et les bêtes qui ont donné vie à mon film.»

«Vacances prolongées» se finit pourtant bien. Un nouveau traitement guérit le cinéaste. «En d'autres mots, on dirait que j'en ai encore pour un moment.» Il filme alors des péniches que la chaleur rend floues. Un souffle rauque de flûte s'éteint. Ecoutons le merveilleux silence de la vie qui continue...

«Vacances prolongées» («De grote vakantie»). De Johan Van der Keuken. Hollande, 2 h 22.

VACANCES PROLONGÉES Le regard d'un enfant au Burkina Faso,

«A Nyon, on rencontre

des gens charmants.

C'est un grand bonheur.»




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