«Comment développer les capacités intellectuelles de mon enfant?» Cette question, tous les parents se la posent un jour. Surtout les mamans. En Suisse, 34% des mères d’un enfant de moins de 5 ans et vivant en couple étaient sans activité professionnelle en 2007. Le temps dont ces femmes disposent, elles l’emploient à élever leur trésor, l’aider à grandir, le stimuler. Avec, bien souvent, une idée en tête: en faire un génie. Après les méthodes brutales à la mode dans les années 80, la tendance est à la stimulation douce et respectueuse de l’enfant. Cette vision vient d’être vulgarisée pour la première fois en Suisse, avec la parution de Comment développer l’intelligence de vos enfants.
Fabriquer un surdoué. Depuis sa naissance, au XIXe siècle, la psychologie de l’enfant s’emploie à décrypter les mécanismes du cerveau des tout-petits. Et le sujet est complexe. Alfred Binet, Jean Piaget, Henri Wallon, James Flynn… En deux cents ans, de nombreuses théories se sont succédé. Peut-on booster le quotient intellectuel d’un enfant? Les spécialistes ne s’accordent pas sur la réponse. Mais, parmi la multitude de travaux existants, une certitude se dégage: en fournissant à l’enfant un environnement riche et varié, les parents peuvent l’aider à utiliser ses compétences de manière optimale.
En 1955, l’Américain Glenn Doman prend ce postulat à la lettre et fonde les Instituts pour la réalisation du potentiel humain. C’est le début d’une longue histoire, parsemée de nombreux ouvrages à succès – Enfants, le droit au génie ou encore J’apprends à lire à mon enfant. Sa méthode, très populaire aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, consiste à proposer des exercices de calcul, de lecture et d’écriture aux enfants en bas âge, afin d’augmenter leur mémoire et leur rapidité. Selon lui, leur capacité d’apprentissage serait largement plus grande que celle des adultes. Ainsi, un petit garçon pourrait apprendre le japonais en quelques mois, tandis qu’une fillette de 3 ans saurait lire après plusieurs semaines. En 1992, le Malgache Jaona Ramiandrisoa applique les principes de Glenn Doman à son propre fils, prénommé Arthur. Le livre tiré de son expérience fait grand bruit, car Arthur obtient une maîtrise de mathématiques à l’âge de 14 ans – une anecdote connue de beaucoup de mamans.
Mais, chez les psychologues, on ne cautionne pas cette méthode. Elle peut en effet mener à «l’hyperparenting», c’est-à-dire au fait de trop pousser son enfant à s’exercer, au risque de le dégoûter du savoir. «C’est du bourrage de crâne, note Claudia Jankech, spécialiste en psychologie de l’enfant à Lausanne, qui reçoit beaucoup de patients surdoués. Ces enfants connaissent peut-être tous les tableaux de Klimt, mais cela n’a rien à voir avec de l’intelligence. Pour bien grandir, ils doivent avoir le temps de s’ennuyer et d’inventer. Vouloir fabriquer un surdoué, c’est une aberration.» Face à ces critiques, des méthodes plus douces ont fait leur apparition. Elles prônent une stimulation en adéquation avec les besoins de l’enfant. L’approche cognitive remplace la pédagogie de Doman, jugée trop mécanique. En première ligne, on trouve les travaux de Reuven Feuer-stein. Depuis les années 70, ce psychologue israélien prône une «pédagogie de la médiation», où le parent sert de filtre entre ce que l’enfant perçoit et ce qu’il apprend.
Bon sens. Anne-Lise Baumann est enseignante de mathématiques au Service des classes d’accueil et d’insertion à Genève. Elle anime aussi une formation sur la pédagogie Feuerstein à l’Université ouvrière de Genève. «Le postulat de base, c’est que nous sommes tous intelligents. Mais nous n’utilisons pas chacune des fonctions du cerveau. Le but, c’est d’en prendre conscience et de muscler ces fonctions afin d’être plus à l’aise et plus rapides.» Pour les parents, il s’agit juste de faire preuve de bon sens. «On peut commencer avec des enfants très jeunes, indique-t-elle. Au lieu d’acheter des chaussures avec du scratch, on choisit des lacets, pour qu’ils apprennent à les nouer. En décembre, on utilise un calendrier de l’Avent – cela leur donne la notion du temps.» Les exemples sont nombreux. Envoyer l’enfant chercher une liste de choses, qu’il devra mémoriser. Lui demander de construire une maison lorsqu’il joue au Lego. L’inciter à recopier un petit texte ou un dessin. Multiplier les jeux comme le domino. Comparer les couleurs qu’il voit. «C’est plus une posture qu’une vraie méthode», précise Anne-Lise Baumann.
Certes. Mais elle n’est pas si facile à mettre en place pour de nombreux parents qui travaillent. Car, avec Feuerstein, impossible de mettre bébé devant la télévision pour être au calme. S’il regarde un dessin animé, mieux vaut être à côté de lui et discuter des personnages virtuels, ce qu’il ressent, ce qu’il comprend. Les travaux de Reuven Feuerstein ne sont pas les seuls à avoir du succès dans les milieux pédagogiques. Dans le même ordre d’idée, on trouve aussi les écrits du philosophe français d’Antoine de La Garanderie, auteur de la théorie de la gestion mentale.
Gestion mentale. «Le terme fait peur, mais il n’y a rien de sorcier, explique Jean-Daniel Nordmann, qui a créé l’Ecole de La Garanderie à Lausanne en 1997. Les modes opératoires de notre conscience peuvent se décrire aussi bien que les gestes d’un pianiste ou d’un violoniste. L’idée, c’est que chacun comprenne comment son cerveau fonctionne pour pouvoir être plus efficace». Avec La Garanderie, il n’y a donc pas une seule manière de faire une addition: la méthode dépend de la logique de l’élève. Et toutes les situations sont propices à la stimulation intellectuelle. William et Véronica Saarbach habitent Lausanne. Ils sont tous deux formés à la gestion mentale. Ils élèvent Oscar, 8 ans, et Louis, 7 ans, dans cet état d’esprit. «Nous les promenons beaucoup, raconte Véronica. Zoo, théâtre, musique… Et on essaie de leur apprendre des petites choses. Par exemple, à la maison, il y a un puzzle sur les multiplications. Pour le moment, il n’a pas beaucoup de succès auprès d’eux, mais je le laisse en évidence. Pour qu’ils puissent s’y intéresser un jour, de leur propre chef.»
Comme Feuerstein, la gestion mentale est soucieuse de ne pas harceler l’enfant de savoirs qui l’assomment, et dont il n’a pas envie. Cette préoccupation est d’ailleurs commune à toutes les nouvelles pédagogies, qui refusent de fabriquer des «singes savants». Claudia Jankech le souligne: «On peut développer l’intelligence de son enfant, à condition qu’il en ait envie. L’important, c’est de ne pas lui mettre la pression. Nous ne sommes pas des parents parfaits. Acceptons que notre enfant ne le soit pas non plus.»
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