Entendre René Prêtre – nommé en janvier Suisse de l’année – parler d’une opération du cœur a quelque chose de fascinant. Il évoque des valves à retendre, à redéployer ou à remplacer, les compare avec leurs cordages, à la voilure d’un bateau.
«J’ai toujours été bon en géométrie. Lorsque je vois l’échocardiographie d’un cœur, je l’imagine en trois dimensions et je vois comment régler le problème.
Et lorsque le cœur se gonfle après la reconstruction, que ses courbes sont harmonieuses dans toutes les directions, j’ai un petit frisson de satisfaction.»
Fils de paysan, René Prêtre a grandi à Boncourt entouré de six frères et sœurs. Il devait succéder à son père, c’est son frère qui a repris la ferme familiale.
Ce passionné de foot part alors étudier à Genève où il fait ses premières armes de chirurgien. C’est aux Etats-Unis – où il opère énormément – qu’il découvrira la chirurgie du cœur.
Sa carrière l’emmènera ensuite en Angleterre et en France. En 2001, il est nommé à la tête de la chirurgie cardiaque pédiatrique à Zurich où il effectue entre 300 et 350 opérations par année.
Aussi modeste que doué, le Jurassien vit pour son métier, qui est sa passion, et ses deux filles de 21 et 24 ans qui le font toujours autant rire et dont il admire la capacité à «être heureuses d’une manière simple».
Sa famille
CAMILLE ET TATIANA

Elle a toujours été un point d’ancrage important, dont le centre de gravité s’est déplacé avec le temps. Ce sont d’abord ses parents, Denis et Bernadette, qui ont tenu ce rôle, puis ses frères et sœurs et enfin, aujourd’hui sa propre famille, ses enfants. Avec Gabriela, son ex-épouse, il a connu des années «bohème», lorsqu’il vivait à New York avec un salaire étriqué et deux enfants en bas âge. Ses deux filles, Camille et Tatiana, restent les personnes les plus importantes pour lui, celles qui lui feraient tout remettre en question si cela était nécessaire.
Son équipe
AU KINDERSPITAL ZURICH

Elle est composée d’une vingtaine de personnes, qu’il est allé chercher dans différents services de l’hôpital universitaire de Zurich en 2001. «Je voulais une équipe qui s’occupe uniquement d’opérer des enfants malades du cœur. J’ai pris des gens du coin. On a souvent les personnes qu’il faut autour de soi. Il suffit de leur donner des responsabilités, des repères pour leur propre carrière, et de la motivation. Quand l’avenir est incertain, les gens se découragent. Ceux de mon équipe viennent travailler avec le sourire. Nous organisons régulièrement des sorties ensemble, ce qui soude notre groupe.»
Ses amis d'enfance
ALAN HUMEROSE ET JEAN-PAUL THEUBET

«J’ai connu Alan et Jean-Paul au Gymnase de Porrentruy. Ces années furent merveilleuses. J’ai l’impression que l’on riait tout le temps. Jean-Paul est devenu professeur de maths.
Nous “chambrons” les footballeurs ensemble. Alan, photographe, avait déjà une vision originale des choses qui nous prenait à contre-pied. Il est tout naturellement entré dans le monde de l’art et connaît aujourd’hui un juste succès. J’aime beaucoup ce qu’il fait.»
Ses amis d'université
DANIEL RINALDI, CLAUDE SALTINI, MAREK BEDNARKIEWICZ, MARWAN SHAKARCHI

«Eux, ce sont des chiens fidèles, des saint-bernard dévoués, toujours prêts à aider, des amitiés durables jamais émoussées.
Chronologiquement, ce fut d’abord Daniel, aujourd’hui architecte. Nous étions beaucoup d’étudiants habitant le même immeuble, où j’étais concierge.
Claude, dentiste, est venu vers la fin des études. C’est celui que je vois le plus, une fois par mois. J’ai fait toute ma formation de chirurgien avec Marek à Genève. Nous avons travaillé pas moins de dix ans ensemble.
Enfin Marwan, que j’ai opéré en urgence, alors qu’il était victime d’une plaie par balle. Il a toujours été d’une reconnaissance sans limite.»
Les deux amis sont passionnés de football et vont voir des matchs internationaux ensemble. Marwan Shakarchi dit de René Prêtre: «J’aime sa passion. Il vit pour ce qu’il fait et son succès ne lui est pas monté à la tête.»
Le football
ALAIN VUILLAUME

Il fut son entraîneur pendant trois ans, au moment où il faisait ses débuts en première ligue. «Il voulait du beau jeu et n’axait son entraînement que sur la technique de balle, les feintes, les séquences de jeu.»
Ils ont gardé contact et se retrouvent parfois à un match à Sochaux ou à la Coupe du monde.
Ses pairs
ADRIEN ROHNER

L’ex-grand patron de la chirurgie à Genève l’a soutenu dès le premier entretien qu’ils ont eu.
C’est lui qui l’a envoyé aux USA pour accélérer sa formation. Une période déterminante puisqu’il a pu énormément opérer.
C’est aussi aux Etats-Unis qu’il a découvert la chirurgie du cœur qui l’a immédiatement fasciné. «Il a continué de m’encourager et est toujours un des premiers à me féliciter de mes succès.»
Adrien Rohner, lui, avait tout de suite repéré «l’immense intelligence» de celui qui, à l’époque, était son «petit assistant».
PASCAL VOUHÉ

«C’est le chirurgien – il travaille à l’Hôpital Necker à Paris – techniquement le plus habile que j’ai rencontré. Il est aux chirurgiens ce que Roger Federer est aux autres tennismen.
Bon dans tous les domaines, mais avec une élégance naturelle et ce quelque chose d’indéfini qui fait que cette personne semble glisser naturellement, sans effort dans son domaine alors que les autres se débattent pour avancer.»
Les deux confrères ont bâti une amitié solide et se voient toujours lorsqu’il va à Paris ou dans des congrès. Aux yeux de Pascal Vouhé, le mot qui caractérise le mieux son ami René Prêtre est «humanité».
Sa bibliothèque
JIM HARRISON, PAT CONROY, CORMAC MCCARTHY ET ANNIE PROULX

René Prêtre a toujours beaucoup lu, surtout des articles et des journaux scientifiques mais aussi de la littérature.
Dostoïevski, Steinbeck et Dos Passos ont été longtemps ses écrivains-cultes. Aujourd’hui, il lit la littérature américaine contemporaine (entre autre Jim Harrison).
«Peut être parce que je me sens proche des auteurs, de leur rapport avec les hommes et la nature.»
Ses héros
PELÉ

«Pelé, c’était le félin. Il en avait les qualités athlétiques et la grâce. C’était aussi l’inventeur de nouvelles feintes.
Son grand pont autour du gardien uruguayen en 1970 est aujourd’hui encore inédit. C’était aussi le temps nostalgique où le football était encore un peu un jeu, où les équipes se respectaient, où un but était fêté simplement, sans exubérance ni provocation.»
NELSON MANDELA

«Quel parcours incroyable et quelle force dans ses convictions! Cet homme est toujours resté fidèle à sa ligne.
Il est descendu aux enfers sans se renier, sans renier sa cause, pourtant, rien ne lui disait qu’un jour il y aurait la fin du tunnel. Il a ensuite connu la reconnaissance, et là aussi, il est resté un grand homme, ce qui est parfois encore plus difficile.»
NORMAN SHUMWAY

«Je ne l’ai pas connu mais j’ai travaillé avec des chirurgiens qui l’ont côtoyé. Shumway est le véritable père de la transplantation cardiaque.
Il a travaillé plus d’une dizaine d’années pour mettre au point cette technique, à l’époque difficile, et pour juguler le rejet. Il s’est fait ravir la vedette par Christian Barnard qui a réalisé la toute première en 1967.
Bien qu’abattu dans un premier temps, il n’en a jamais voulu à Barnard et a continué à travailler intelligemment pour faire avancer cette thérapie qui ne marchait pas très bien au début.»
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