«Nestlé doit renforcer ses mesures d’amélioration des revenus et des conditions de travail dans les filières du cacao et du café.» Tels étaient les propos d’Actares, à la veille de l’assemblée générale du géant agroalimentaire en avril dernier.
«NOTRE CONCEPT S’APPLIQUE À TOUTES LES INDUSTRIES, QU’ELLES VENDENT DES FLEURS OU DU CAFÉ.» Guido Palazzo, professeur d’éthique des affaires à l’Université de Lausanne
L’association d’actionnaires estime que la multinationale veveysanne peut mieux faire en matière de responsabilité sociale et environnementale. Cet exemple montre à quel point ce thème est actuel. Mais comment évaluer correctement la responsabilité sociale de l’entreprise (communément appelée RSE) dans un univers mondialisé?
Pour y répondre, Guido Palazzo, professeur d’éthique des affaires à l’Université de Lausanne, a développé avec la professeure Maia Wentland et une équipe de jeunes chercheurs une nouvelle méthodologie, à l’occasion du 100e anniversaire de la faculté des HEC. Les résultats de leur étude sont publiés en collaboration avec le Forum des 100 de L’Hebdo.
Premier constat: le monde a changé ces vingt dernières années. Les entreprises sont désormais responsables de tout ce qui se passe autour de leur production, même des activités au sein des usines de leurs partenaires directs.
«Cette tendance est assez récente, depuis cinq à dix ans. Nous sommes au début d’une grande transformation des comportements des entreprises en matière de RSE, car elles interviennent là où les gouvernements ne le font plus», explique Guido Palazzo.
Ne pas nuire est devenu la norme. Gaspillage d’eau, émissions nocives, corruption, travail des enfants posent problème et portent atteinte à la réputation d’une société. La mondialisation a engendré des phénomènes de délocalisation des activités dans des pays où les réglementations sont différentes et parfois moins contraignantes que celles pratiquées dans les pays développés.
Au-delà du «greenwashing». Même si la plupart des entreprises publient des rapports sur leur responsabilité sociale d’entreprise, ils ne suffisent pas toujours à évaluer la réalité de tout ce qui se passe dans la chaîne d’approvisionnement, la gestion des déchets ou le respect des droits humains.
Les organisations non gouvernementales (ONG) relèvent d’ailleurs fréquemment des incohérences entre les discours en matière de performance environnementale présentés par une entreprise et son activité réelle sur le terrain. Le terme anglais pour qualifier ce phénomène est greenwashing; en français, on parle souvent de «blanchiment écologique».
Sur la base de ce premier constat, Guido Palazzo a décidé de créer sa propre méthode. «On me demande souvent de qualifier les entreprises en termes de responsabilité sociale et environnementale. Cela m’a donné l’idée de développer un système permettant de se faire une idée assez rapidement à l’aide de deux poignées de questions.
Une méthode simple dont les critères d’évaluation doivent s’appliquer indépendamment de toute autodescription, par un examen de l’information disponible sur internet. Cela évite de perdre son temps avec des questions non pertinentes, contrairement aux nombreux systèmes qui posent des myriades de questions pour analyser les sociétés», explique Guido Palazzo.
Les questions sont établies par rapport à celles que posent les ONG en regard des principaux problèmes que rencontre la chaîne de production.
«Notre concept s’applique à toutes les industries, qu’il s’agisse d’entreprises qui vendent des fleurs ou du café. La même démarche peut notamment s’appliquer au domaine de la finance pour tout ce qui concerne les investissements responsables. Le concept est d’ailleurs déjà appliqué par la société civile, de manière implicite.
Par exemple, des ONG analysent les entreprises avec une logique similaire», ajoute encore le professeur. A l’avenir, Guido Palazzo souhaite affiner sa méthodologie en travaillant avec d’autres partenaires comme des ONG ou des banques.
Ce que dit l’étude. En appliquant douze critères aux quatre industries choisies dans le cadre de cette première étude, le professeur identifie des disparités significatives entre les sociétés. Pour le cacao, Mars tient le haut du tableau, tandis que Nestlé est dans le rouge.
Pourtant, en plus de publier des rapports RSE emplis d’informations positives, la multinationale suisse a mis sur pied le Cocoa Plan en 2009 (un investissement de 110 millions de francs sur dix ans) pour améliorer les conditions de vie des fermiers. «Un plan qui n’est pas une solution miracle à la difficile situation du cacao, mais qui représente une partie importante des efforts collectifs visant à améliorer la chaîne de production et la vie des communautés», selon les propos de Nestlé.
L’étude du professeur Palazzo juge ces efforts insuffisants et met le doigt sur de nombreux problèmes qui subsistent, notamment liés aux conditions de vie et de travail des fermiers, au travail des enfants, aux faibles revenus et à la destruction de l’environnement.
Autre cas de figure, l’industrie du café, où la demande de méthodes durables est en hausse. Certaines entreprises de la branche ont adopté des programmes de certification garantissant que le café a été produit dans le respect des normes sociales et environnementales.
Certains ont même leurs propres normes, comme C.A.F.E. practices de Starbucks et AAA Quality Coffee Programme de Nespresso. Selon l’étude HEC, ces deux sociétés sont les seules à prendre des mesures significatives pour résoudre les problèmes liés à la filière.
Par ailleurs, il est intéressant de relever que les résultats divergent au sein d’un même groupe, comme Nestlé. Pour le café, Nescafé est dans le rouge – malgré un «Nescafé plan» chiffré à 350 millions de francs censé rassembler les engagements de la multinationale dans la filière du café – tandis que Nespresso est dans le jaune (ce qui signifie que l’entreprise s’est saisie du problème activement).
Le leader de l’expresso en capsules s’est fixé l’objectif ambitieux d’acheter 80% de café certifié par la Rainforest Alliance, une organisation tierce, d’ici à 2013. «A la fin de 2010, 60% du café était certifié d’après les normes du programme AAA Sustainable Quality», confirme Hans-Joachim Richter, responsable de communication chez Nespresso. Or, cette norme est interne. La société ne communique donc pas de chiffres sur la quantité de café certifié à l’externe par la Rainforest Alliance.
Un plan d’action crédible. Comment une entreprise mondiale peut-elle améliorer sa performance en matière de RSE? «Pour commencer, elle se doit de travailler avec des partenaires de la société civile comme des organisations internationales non gouvernementales», avance Guido Palazzo.
Parmi les exemples qui font leurs preuves, Nespresso coopère notamment avec Rainforest Alliance, ou encore Starbucks avec Fairtrade Labelling Organizations.
Ensuite, les entreprises doivent être prêtes à utiliser des certifications indépendantes, qui offrent des standards plus exigeants et surtout une approche externe.
«Les sociétés doivent aussi plus se concentrer sur les problèmes clés de leur propre production. La transparence peut aussi être améliorée, car les entreprises ont tendance à cacher les problèmes au lieu d’en parler ouvertement. A présent, elles doivent présenter un plan d’action crédible», estime encore le professeur.
À CONSULTER
Le rapport complet est disponible sur www.forumdes100.com
Les principaux résultats de l'étude


Définition
Qu'est-ce que la responsabilité sociale d'entreprise ?
La responsabilité sociale d’entreprise, abrégée RSE (ou CSR en anglais pour corporate social responsibility) se définit par l’engagement d’une entreprise contre les nuisances auxquelles elle est liée lorsqu’elle produit un bien. La notion tient compte des intérêts de l’ensemble des acteurs de la vie d’une société, au-delà du simple actionnaire.
Il s’agit donc des employés, des fournisseurs, des clients, des gouvernements et des communautés locales. Avec la perte de contrôle des Etats sur les entreprises suite aux délocalisations des années 90, la gestion intégrale de la RSE au sein de l’entreprise a pris de l’ampleur.
Café et cacao : Trois exemples de programmes en entreprise pour améliorer la RSE
NESTLÉ
Nestlé base sa stratégie sur le concept Creating Shared Value, développé avec le professeur Michael Porter, de l’Université Harvard. Le groupe a identifié trois domaines prioritaires: la nutrition, la gestion de l’eau et le développement rural.
Nestlé est notamment membre fondateur de l’International Cocoa Initiative, un processus de certification dans la filière du cacao. Le groupe est aussi affilié à la World Cocoa Foundation. En 2009, la firme a lancé The Cocoa Plan pour favoriser l’approvisionnement durable en cacao.
STARBUCKS
Starbucks édite un Global Responsibility Report qui retrace ses progrès et fixe ses objectifs en matière d’approvisionnement éthique de café.
La société se targue d’acheter et de servir un café produit de manière responsable et de promouvoir de nombreux programmes pour soutenir les communautés locales. Elle s’adjoint volontiers les services d’organismes externes pour vérifier la manière dont est produit le café (TransFair USA, Fairtrade Labelling Organizations).
NESPRESSO
Nespresso a mis sur pied son programme Ecolaboration qui procure un cadre pour assurer le développement durable de sa production de A à Z. Le groupe travaille avec l’ONG indépendante Rainforest Alliance depuis six ans pour mettre en œuvre son programme Nespresso AAA Sustainable Quality.
Elle travaille avec près de 40 000 fermiers dans cinq pays producteurs de café pour améliorer leur productivité et ainsi obtenir des revenus plus élevés et des matières premières de meilleure qualité.
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Tags: management resposable, responsabilité sociale d'entreprise, développement durable,
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