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Retour aux étoiles

Mis en ligne le 20.03.1997 à 00:00

CINÉMA Vingt ans après la sortie de «La guerre des étoiles», George Lucas offre un lifting complet à la fameuse trilogie qui a fondé une nouvelle mythologie et modifié le paysage cinématographique mondial.

L'Hebdo; 1997-03-20

Retour aux étoiles

CINÉMA Vingt ans après la sortie de «La guerre des étoiles», George Lucas offre un lifting complet à la fameuse trilogie qui a fondé une nouvelle mythologie et modifié le paysage cinématographique mondial.

Antoine Duplan

Il était une fois un jeune réalisateur américain nourri aux pulp magazines et aux comic strips. Il avait connu l'insuccès avec son premier film, «THX 1138», de la science-fiction abstraite, orwellienne, et un grand succès avec «American Graffiti», chronique douce-amère des années 50. A sa femme qui lui demandait vers quoi le portaient ses rêves, il répondit: «Je vais faire un film que les petits garçons de dix ans vont adorer.»

Pendant trois ans, il rédige un récit volumineux, dans lequel il fourre toutes ses rêveries et réminiscences de lectures enfantines, à commencer par «Flash Gordon» ou le cycle martien d'Edgar Rice Burroughs. Il s'inspire aussi des théories de John Campbell, selon lesquelles les civilisations adaptent depuis la nuit des temps un nombre restreint de mythes, pour puiser au patrimoine des contes et légendes. Opérant la jonction entre Asimov et les frères Grimm, George Lucas propose son histoire aux studios qui réagissent avec d'autant moins d'enthousiasme que la cote de la science-fiction est au plus bas. La Fox finit par se laisser tenter et le 25 mai 1977, «La guerre des étoiles» sort dans 35 salles américaines.

conte de fées dans le cosmos

La suite appartient à l'histoire de la civilisation terrienne. Contre l'attente de tous, y compris de Lucas qui pensait que son film était trop «secoué pour le grand public», «La guerre des étoiles» et ses deux «sequels», «L'Empire contre-attaque» (1980) et «Le retour du Jedi» (1983) deviennent le plus grand succès commercial de tous les temps, rapportant 1,3 milliard de dollars en recettes et 4 milliards en produits dérivés, générant 2455 fan-clubs à travers le monde...

Détrônée par «E.T.», «La guerre des étoiles» vient de retrouver sa première place au box-office après la sortie triomphale de la nouvelle édition dans 2104 salles américaines. Désormais, rien ne sera plus comme avant: le rythme narratif et les innovations technologiques de «Star Wars» déterminent un nouveau canon du film d'action, plus rapide, plus brutal, dans lequel les effets spéciaux tendent à remplacer les comédiens - ce qui permet d'économiser sur les cachets.

A-t-on assez reproché à «Star Wars» la nunucherie de son intrigue? Volontairement situés dans le registre des contes de fées («Il y a très, très longtemps, dans une galaxie éloignée...»), les trois films se réclament du manichéisme le plus éprouvé. Trois héros, Luke Skywalker, l'apprenti chevalier, Han Solo, le voyou qui se rachète, et Leia, la princesse virginale, s'unissent pour lutter contre le totalitarisme galactique. Du côté des méchants, on trouve l'Empereur, encapuchonné comme un moine pervers, et son âme damnée, Darth Vader, un géant en armure noire et casque de samouraï intégral qui souffle comme un poumon d'acier.

L'inspiration de Lucas est à chercher du côté des romans de chevalerie, de la tragédie grecque, des films de Kurosawa ou du «Seigneur des anneaux». Ces motifs baignent dans un concept New Age, la Force, «champ énergétique créé par toutes les créatures vivantes». Ce principe déiste, «plus vaste que le Dieu judéo-chrétien» à en croire Lucas, se résume à une expression entrée dans le langage courant: «Que la Force soit avec toi!»

Sinon, le design du robot CP-3O vient du «Metropolis» de Lang, le look du wookie Chewbacca doit beaucoup à «La Belle et la Bête» de Cocteau, la cérémonie finale du premier volet évoque le «Triomphe de la Volonté» de Leni Riefenstahl. La critique de 1977, encore fortement idéologique, n'avait pas manqué de le reprocher à Lucas, coupable de tourner «les manettes de la réaction: apologie de la force d'intervention, volonté de puissance, mythologie du manichéisme primaire» pouvait-on lire dans «Le Nouvel Observateur», dénonçant vigoureusement «ce spectacle somptueux et sans ironie qui mêle la démence de Flash Gordon et les fastes de Nuremberg». Le critique omettait juste les beuglements du wookie qui introduisent un second degré appréciable dans cette scène par ailleurs consternante de niaiserie.

Si George Lucas est fier du message d'optimisme véhiculé par sa trilogie qui, en fin de compte, apparaît comme une saga familiale à implications psychanalytiques douloureuses (Luke est le fils de Darth Vader et le frère de Leia), s'il récuse désormais le concept de «popcorn movie» qu'il avançait lui-même il y a vingt ans, il semble à peu près certain que le public apprécie d'abord l'épopée galactique pour son humour. Rien n'est plus savoureux que les chipotages des deux robots, R2-D2, l'ordinateur à roulettes, et CP-3O, droïde protocolaire parlant six millions de dialectes, les «Laurel et Hardy de la cybernétique». «Star Wars», c'est aussi le plaisir infantile des jeux vidéo, et encore la jubilation de voir la faune de l'espace s'incarner à l'écran avec conviction. Ainsi, la distribution compte un acteur de 2 mètres 18 (Peter Mayhew, qui tient le rôle de Chewbacca) et un de 1 mètre 10 (Kenny Baker tapi dans le ventre de R2-D2).

Mais George Lucas n'était pas satisfait du film qui l'a rendu milliardaire. Des restrictions budgétaires et des limites technologiques l'ont empêché d'aller au bout de ses rêves. Aujourd'hui, grâce à l'image numérique développée par Industrial Light & Magic (lire encadré), le nabab est à même de reprendre son travail initial et compléter cette première trilogie telle qu'il l'avait imaginée. Ainsi, par-delà le travail de restauration des images et de la bande-son, car vingt ans suffisent à ruiner une pellicule, George Lucas a-t-il retravaillé la substance même de son univers, modifiant des décors, ajoutant des personnages, des figurants, des vaisseaux spatiaux...

Incrustation de limace

Dans «L'Empire contre-attaque», Luke est attaqué par un yéti albinos (le «wampa»). Ce qui était une ombre velue et un cri dans la première version devient un ours cornu dans la nouvelle édition. Cloud City, la ville suspendue, s'enrichit de vues et de foules issues de l'ordinateur. Et le palais de Jabba accueille désormais un vrai numéro musical, avec trois danseuses extraterrestres, un orchestre de blues galactique et un foisonnement de créatures diverses.

Dans le premier volet, les soldats de l'Empire (les «storm troopers») chevauchent à présent des créatures dinosauriennes, les rues du spatioport de Mos Eisley sont encombrées de véhicules et montures diverses, les bâtiments rehaussés. Et puis une scène déjà culte a été rajoutée: la rencontre de Han Solo et Jabba. Tournée en 1977, avec un humanoïde en fourrure dans le rôle de Jabba, cette scène insatisfaisante avait été abandonnée au montage. Aujourd'hui, Lucas la reprend, incrustant un Jabba en image virtuelle tel qu'il apparaît dans «Le retour du Jedi»: une monstrueuse limace aux yeux de serpent, dont Han Solo se permet de piétiner la queue...

Pour George Lucas, un film est dorénavant «une création dynamique qu'il est possible de modifier sans cesse, comme un site électronique sur le Web». Le parrain du numérique peut se réfugier derrière ce que les spécialistes du droit d'auteur appellent le «droit de repentir» pour faire subir à son oeuvre toutes les altérations qu'il veut. Il n'a pas jugé bon de moderniser la coupe de cheveux des héros, ni les tableaux de bord de l'Etoile noire, qui évoquent plus ceux d'un ascenseur que ceux d'un satellite. Si certaines modifications relèvent de la pinaillerie, d'autres innovations ont été conçues pour satisfaire la morale. Ainsi, dans la taverne de Mos Eisley, lorsque Han Solo descend un alien verdâtre, le cinéaste a rajouté un ricochet de laser pour faire comprendre que le vilain a tiré le premier; dans la version d'origine, le contrebandier flinguait son vis-à-vis avec le cynisme de l'inspecteur Harry. Et dans vingt ans, quelques repentirs plus loin, Han Solo sera-t-il un délégué de la Croix-Rouge galactique?

Affaire commerciale d'envergure planétaire, puisqu'on parle d'un contrat publicitaire de 2 milliards de dollars entre Lucas et Pepsi, le ravalement de «Star Wars» précède un nouvel événement attendu depuis vingt ans par les fans: le tournage de la seconde trilogie. Intitulé pour l'instant «Episode un: au commencement», ce «prequel» se situe chronologiquement avant «La guerre des étoiles». Il devrait raconter la jeunesse d'Obi-Wan Kenobi et de son disciple, Annakin Kenobi, le père de Luke qui, succombant au côté obscur de la Force, fera carrière sous le nom et le masque de Darth Vader. On chuchote que Kenneth Branagh aurait été approché pour tenir le rôle d'Obi-Wan Kenobi, et Winona Rider celui de sa compagne. Lucas devrait réaliser le premier volet; son vieux complice Spielberg pourrait réaliser les deux suivants. Une seule certitude: ce film recourra à des technologies numériques proprement inouïes. ·

A. D.

«La guerre des étoiles», de George Lucas. «L'Empire contre-attaque», d'Irvin Kershner. «Le retour du Jedi», de Richard Marquand. Avec Mark Hamill, Harrison Ford, Carrie Fischer, sir Alec Guinness. Etats-Unis.

LEIA ORGANA (Carrie Fischer). La princesse des étoiles. Entre son divorce d'avec Paul Simon et ses problèmes de drogue, la comédienne a défrayé la chronique. Elle tient des seconds rôles («Quand Harry rencontre Sally»). Très recherchée comme script doctor. Luke Skywalker (Mark Hamill). Le petit paysan appelé à devenir chevalier du Jedi, roi des étoiles. Hamill travaille principalement au théâtre, il s'est aussi spécialisé dans les rôles pour cédérom.

CHEWBACCA (Peter Mayhew). Le copilote de Han Solo, un fidèle compagnon, redoutable allié. Le géant qui enfilait la pelisse du wookie est toujours infirmier à Londres. Han Solo (Harrison Ford). Hors-la-loi amoral, il est aussi le grand frère charismatique. Le seul acteur de «Star Wars» à être devenu une star après avoir prêté ses traits à l'aventurier Indiana Jones. Bientôt sur les écrans dans «Ennemis rapprochés».

OBI-WAN KENOBI (Sir Alec Guinness).

Le vieux sage, dernier représentant de l'ordre du Jedi. Il fallait une figure shakespearienne pour tenir ce rôle. Sir Alec, 82 ans, est retraité dans la banlieue de Londres.

INÉDIT. La technologie moderne a permis d'introduire un Jabba (la limace) en image virtuelle dans une scène tournée en 1976

RÉVISIONNISME numérique. Lucas trouvait cette vue de l'astroport de Mos Eisley (en haut) trop vide. Quelques clics informatiques plus tard, les bâtiments sont rehaussés et un «Ronto» arpente la rue

George Lucas, visionnaire et homme d'affaires

Comme il n'apprécie que modérément les aléas d'un tournage, George Lucas, 52 ans, n'a réalisé que trois films, «THX 1138» (1971), «American Graffiti» (1973) et «La guerre des étoiles» (1977), premier volet de la trilogie. Comme producteur, il inscrit à son palmarès six des plus gros succès du cinéma mondial avec les trois «Star Wars» et les trois «Indiana Jones». L'homme qui a réinventé le cinéma de divertissement a fondé et dirige trois entreprises:

· Lucasfilm Ltd s'occupe de production cinématographique et télévisuelle (notamment «Les aventures du jeune Indiana Jones»), ainsi que du licensing et du merchandising.

· LucasArts Entertainment Company s'affirme comme l'un des plus grands concepteurs et distributeurs de distractions interactives. Au-delà des cédéroms et jeux vidéo dérivés de «Star Wars», on leur doit un best-seller, le jeu «Shadows». La réédition de la trilogie s'accompagne de nouveaux jeux, comme «X-Wing contre chasseurs TIE», «Rebellion» et «Jedi Knight».

· Lucas Digital Ltd comprend deux divisions. D'abord Skywalker Sound, qui révolutionne le son cinématographique, notamment avec le système THX. Et puis, bien sûr, il y a Industrial Light and Magic (ILM). Créé pour les besoins de «La guerre des étoiles», ce laboratoire a inventé tous les effets spéciaux modernes intégrant des technologies de pointe. ILM a travaillé sur plus de cent films en vingt ans créant notamment le premier «morphing» pour «Willow», le premier personnage tridimensionnel purement informatique pour «Abyss», les premiers dinosaures réalisés par technologie numérique dans «Jurassic Park», le premier personnage de dessin animé en trois dimensions pour «The Mask», les premiers personnages synthétiques à personnalité différenciée dans «Casper», les premiers cheveux et fourrures informatisés dans «Jumanji»... Pour Lucas, la technologie numérique est une révolution qu'on peut comparer à l'avènement du cinéma parlant. Elle va révolutionner définitivement le monde du cinéma en permettant de mettre en scène les foules que les budgets n'autorisent plus, les animaux disparus et aussi les créatures que Dieu n'a pas imaginées.

George Lucas




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