L’initiative sur les minarets a divisé les Suisses, mais le résultat du vote les aura réunis dans le même ébahissement. Quelle surprise! Les partisans du oui avaient contre eux les étatsmajors des partis, les Eglises, l’ensemble des éditorialistes, et même les milieux économiques pour ajouter au concert la voix douce et raisonnable de l’intérêt financier. Que s’est-il donc passé, que les enquêtes d’opinion n’ont pas vu venir?
Faute de mieux, on a dénoncé une bérézina sondagière. Et on a fait mine d’expliquer le résultat du vote par l’écart séparant le «peuple» de ses «élites». Le problème, c’est que le constat de ce décalage, en soi, n’explique absolument rien. C’est le décalage lui-même qu’il s’agirait d’expliquer.
Il serait d’ailleurs préférable de manipuler avec prudence l’opposition du «peuple» à ses «élites». En l’occurrence, ce n’est pas la Suisse d’en bas, voire du milieu, qui aurait voté contre l’opinion de la Suisse d’en haut: on réalise au contraire que des partisans inattendus de l’initiative figuraient aussi parmi les «élites». Alors, pourquoi ne se sont-ils pas fait entendre, eux qui connaissent pourtant le chemin des médias? Juriste et spécialiste du droit musulman, Sami Aldeeb Abu-Sahlieh aura bien été l’unique intellectuel de Suisse romande a s’exprimer en faveur du oui. Sa solitude était totale: il y a eu beaucoup d’absents dans ce débat polarisé par l’inénarrable Oskar Freysinger.
Le déplorable résultat du vote révèle donc un puissant effet d’intimidation: des opinions assez largement partagées n’ont pas osé s’exprimer, voilà ce qu’il faut d’abord retenir et essayer d’éclairer.
Question subliminale. Si la votation a été un moyen de tester l’intégration des musulmans de Suisse et d’exprimer des peurs devant la radicalisation de l’islam, elle a aussi fait passer en contrebande cette question subliminale: êtesvous ouvert, hospitalier, tolérant aux différences de l’autre? Ou êtes-vous fermé, intolérant, hostile à l’autre? Avec la douche froide des résultats, on paie l’inconscience d’avoir trop longtemps fait peser sur les débats liés à la présence de l’islam une pression non pas morale, mais moraliste.
Il est normal que l’intégration des musulmans n’aille pas totalement de soi: la rapide installation d’une nouvelle religion dans les sociétés occidentales est un phénomène absolument inédit, sans équivalent au cours des siècles précédents. On est là hors de nos repères historiques. Il est donc nécessaire qu’on en débatte librement, sans être asphyxié par ce que le philosophe Pierre-André Taguieff a nommé «la vulgate antiraciste dominante». Pour une part non négligeable, l’acceptation de l’initiative peut être interprétée comme une révolte contre cette «vulgate», dont le chantage à «l’islamophobie» constitue un des instruments essentiels.
Ce mot d’islamophobie est un piège tendu à notre liberté de discussion. Il permet de confondre la critique d’une religion avec un comportement raciste et dissuade la dénonciation de l’archaïsme, du conservatisme, du sexisme ou du fanatisme dès lors que tout cela concerne des musulmans. Attention, vous jetez de l’huile sur le feu, vous faites le jeu de l’UDC...
Beaucoup en ont eu marre. Le temps d’une votation, ils sont montés sur la table, se sont mouchés dans les rideaux et, prenant prétexte de ces minarets qui indiffèrent même la plupart des musulmans suisses ou de Suisse, ils ont lancé un «merde» sonore à tous ceux qui auraient voulu les intimider jusque dans le secret de l’isoloir. Avec le résultat que l’on sait: une réponse passionnelle à une question idiote.
C’est le retour du refoulé. Inattendu. Transgressif. Brutal. Et terriblement injuste pour la très grande majorité des musulmans qui n’ont rien fait pour mériter cette gifle.
LE TEMPS D’UNE VOTATION, BEAUCOUP SONT MONTÉS SUR LA TABLE ET SE SONT MOUCHÉS DANS LES RIDEAUX.
GRAND ÉCART ENTRE LE SONDAGE ET LE RÉSULTAT
L’institut gfs de Claude Longchamp à Berne est régulièrement mandaté par la SSR pour sonder l’opinion des Suisses sur les votations. Le 18 novembre, il annonçait des intentions de vote à 37% pour l’initiative antiminarets. Le jour du scrutin, le 29 novembre, le résultat s’est avéré de 20 points supérieur.
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