«Il ne faut pas se faire d’illusions.» Ces mots de l’économiste en chef de l’Union syndicale suisse (USS), Daniel Lampart, résument les inquiétudes qui planent sur l’économie suisse. Ces dernières semaines, les annonces préoccupantes se sont succédé, provenant de poids lourds du tissu économique du pays.
Novartis a provoqué la colère des syndicats et des pouvoirs publics en annonçant, en même temps que ses très bons résultats, la suppression de 1100 postes à Bâle et à Prangins (VD). Kudelski supprimera 270 emplois, dont un tiers en Suisse. Credit Suisse en biffera 1500 globalement d’ici à 2013, ce qui fait suite à la suppression de 2000 postes, dont 500 en Suisse, déjà annoncée au mois de juillet. D’autres banques, comme HSBC ou l’UBP, procèdent à des réductions d’effectifs. Dans le canton de Vaud, on craint des annonces similaires de la part de grands employeurs industriels ces prochaines semaines.
Les baromètres des instituts de prévision conjoncturelle varient entre une croissance maintenue du PIB l’an prochain (+2% pour Credit Suisse Research, +0,9 pour le Secrétariat à l’économie) et une récession (-0,4% pour le Créa de l’Université de Lausanne). Un franc qui reste fort malgré l’intervention de la Banque nationale (BNS), un marché européen étouffé par la crise des dettes publiques: se dirige-t-on vers une nouvelle récession en 2012?
Durs mois à venir. Beaucoup de ces annonces ne sont en réalité pas une surprise. Novartis prévoyait depuis une année «d’optimiser ses coûts», Kudelski annonçait le 23 août qu’elle allait «intensifier son programme d’économies dès le second semestre», et la place financière vit des restructurations depuis des mois. Mais certains observateurs font une très nette distinction entre la plupart des cas et celui de Novartis.
Pour la conseillère aux Etats vaudoise Géraldine Savary, initiatrice d’un appel des élus vaudois sous la coupole à la firme bâloise de reconsidérer la fermeture de son usine de Prangins, «il n’y a aucune raison économique de fermer cette entreprise, elle est tout à fait rentable. En revanche, la situation s’aggrave dans d’autres secteurs.»
Au-delà du cas Novartis, la concurrence internationale dans la recherche exerce certes une pression sur les sciences de la vie en Suisse (lire L’Hebdo du 27 octobre). Mais ce sont avant tout les domaines des banques, de l’hôtellerie et de l’industrie d’exportation – à l’exception de l’horlogerie et du luxe – qui vont souffrir ces prochains mois (lire encadrés pp. 16-17).
Membre de la direction d’Economiesuisse, Bernard Rüeger dirige aussi l’entreprise Rüeger SA, qui fabrique des capteurs et des instruments de mesure. Pour lui, il est clair que si les marchés européens, dont dépendent les exportations suisses, restent frileux, et si l’euro demeure à 1 fr. 22, il y aura des vagues de licenciements et de délocalisations en 2012. «Nous-mêmes perdons beaucoup d’affaires face à des concurrents américains en Asie.
Nous ne voulons surtout pas nous séparer de nos ouvriers spécialisés, mais nous allons sûrement devoir recourir au chômage partiel.» Dans le paquet de mesures récemment voté par les Chambres fédérales pour lutter contre la force du franc, la durée maximale de cette mesure a été prolongée de douze à dix-huit mois dès le 1er janvier 2012.
Le taux de chômage, pour l’instant, reste faible (2,8% en septembre) et, bien sûr, sans commune mesure avec les pays voisins. Il est en outre plus bas qu’il y a un an. Mais le Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco) table sur une augmentation à 3,4% pour l’ensemble de l’année 2012.
Auteur d’un récent ouvrage sur l’économie suisse des cinquante dernières années, Beat Kappeler pointe l’incertitude qui concerne les Européens qualifiés arrivés en Suisse depuis peu: «Ce sont des cadres spécialisés, très mobiles, qui n’ont pour la plupart pas l’intention de s’installer définitivement en Suisse. Le grand point d’interrogation, c’est de savoir s’ils vont retourner chez eux ou toucher le chômage ici.» Pour l’économiste, la croissance de l’emploi depuis 2003 (de 1 à 1,5% par an) est «absolument foudroyante, mais personne ne semble l’avoir remarqué. Maintenant il y a un retour de balancier, et tout le monde crie au scandale.»
Si le franc fort a parfois bon dos, il est une réalité dans les secteurs d’exportation depuis des mois. A-t-on manqué d’anticipation? Tant chez les syndicats que chez les patrons, on estime que les entreprises elles-mêmes ont «tout fait» pour éviter de supprimer des emplois. Géraldine Savary déplore en revanche que les cris d’alarme n’aient «pas été entendus par un conseiller fédéral, Johann Schneider-Amman, qui vient de l’industrie».
L’intervention de la BNS pour stabiliser l’euro à 1 fr. 20 est saluée comme positive, quoique insuffisante. L’USS pousse la banque centrale à fixer un taux plancher de 1,40. Bernard Rüeger: «On sait tous qu’un bon cours, c’est 1,35. Ce n’est pas impossible qu’on y retourne. Mais le fait est que les Suisses ne peuvent pas faire grandchose.
Il faut que les Européens résolvent leurs problèmes.» Chef de la politique économique au Seco, Aymo Brunetti renchérit: «Tous nos pronostics sur l’emploi partent de l’hypothèse que la situation au sein de l’Euroland pourra être contenue, et qu’il n’y aura pas de catastrophe majeure!»
Appel à la fermeté. La limitation des moyens à disposition des autorités s’illustre dans le cas de Novartis. Christoph Brutschin, conseiller d’Etat bâlois, a immédiatement «exigé» de rencontrer le PDG Joe Jimenez. Dans le canton de Vaud, Philippe Leuba, ministre ad interim de l’Economie, veut «se battre avec fermeté» pour empêcher les 320 licenciements sur le site de Prangins, avec le soutien du Grand Conseil.
Mais concrètement? Pour Géraldine Savary, «les autorités politiques doivent être fermes, pour montrer que tout le monde est contre. La question de l’image est importante pour ces entreprises. En plus, en ce qui concerne la pharma, on accepte que les médicaments soient 10% plus chers en Suisse, Novartis a donc une responsabilité sociale.»
Pour Aymo Brunetti, les pouvoirs politiques ne peuvent pas faire grand-chose, «une bonne partie des conditions (une politique fiscale prudente, garder un marché du travail flexible et des frontières ouvertes) étant déjà réunies en Suisse.» L’Etat de Vaud a évoqué, ces jours, son programme de soutien à l’économie et à l’innovation, qui sera doté de 50 millions supplémentaires en 2012, et qui permet une aide financière directe aux entreprises innovantes.
Cela ne fonctionnera pas pour tout le monde, comme en témoigne l’intervention d’André Kudelski sur les ondes de la Radio suisse romande le 31 octobre: «Les ordres de grandeur dont on parle sont extrêmement importants par rapport à un fonds de 50 millions.» Traduction: ce n’est pas ça qui va permettre à une multinationale d’éponger ses pertes. Pour des PME, en revanche, l’idée de subvention à l’innovation est réalisable. Elle est soutenue par Bernard Rüeger: «Les emplois que je perds dans des activités plus classiques, je les remplace en trois, quatre ans grâce à des nouveaux produits.»
Difficile pronostic. L’espoir reste toujours que toutes ces prévisions soient fausses, et que l’économie suisse s’en sorte sans biffer trop d’emplois. En 2009, l’institut Créa pronostiquait également une réduction de PIB de 0,4% en 2010; au final, la croissance a été de 2,7% cette année-là.
Aymo Brunetti: «Il est fort possible qu’on se trompe. Ce n’est pas une partie de plaisir de devoir faire des prédictions en ce moment. Depuis 2009, l’exercice du pronostic est devenu beaucoup plus difficile.» La grave crise tenue à distance il y a deux ans va-t-elle cette fois déferler? Réponse, pour le meilleur ou pour le pire, dans quelques mois.
Perspectives préoccupantes dans la plupart des secteurs de l'économie
Banque et finance: Changement de paradigme
La crise du franc fort n’est que la cerise sur un gâteau déjà chargé en défis pour le secteur financier. Effritement du secret bancaire, crise financière mondiale et nouvelles exigences de capital conduisent à une réduction forte des marges. Loin d’être des crises passagères, ces mutations représentent des changements structurels profonds dont les effets se font déjà ressentir (rétrécissement de la banque d’investissement chez UBS et Credit Suisse) et pourraient se traduire par des fusions ou des rachats chez les plus petites banques ces prochains mois. On peut s’attendre à ce que les annonces de licenciements se poursuivent.
Pharma et chimie: Mutations en cours
Le chiffre d’affaires s’inscrit en baisse de 7% pour les entreprises pharmaceutiques et à -40% pour la chimie au premier semestre 2011, selon les analyses du Credit Suisse. De nombreuses sociétés ont annoncé des restructurations à l’échelle mondiale, comme Roche, Novartis, Merck Serono, Pfizer ou encore Lonza. La pression sur les prix des médicaments et l’arrivée à échéance de patentes importantes marquent la fin d’un cycle. Désormais, les produits simples à faible valeur ajoutée peuvent être produits à l’étranger à moindre coût. En revanche, la Suisse reste compétitive pour les molécules ou les produits hautement innovants.
Machines et métallurgie: La menace
Au début de l’année, ce secteur industriel, qui représente 35% des exportations suisses, semblait sortir de sa plus grave crise depuis les années 90. Aujourd’hui, les commandes baissent de nouveau. «Nous ne nous attendons pas à une récession, explique Ivo Zimmermann, porte-parole de l’association faîtière Swissmem. Mais si l’euro reste à 1,22 ou s’affaiblit de nouveau, beaucoup d’entreprises seront obligées de prendre des décisions tranchantes comme délocaliser ou licencier.» Et de craindre que la récente délocalisation de 80 postes en Tunisie et en Pologne par le fabricant de connectique Huber + Suhner, de Herisau (AR), ne soit que le début.
Multinationales et organisations internationales
La Genève internationale et ses 40 000 fonctionnaires souffrent de la cherté du franc. De plus, les crises budgétaires des Etats les poussent à réduire leur financement. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) supprime 300 postes d’ici à la fin de l’année. L’Union internationale des télécommunications déplace le salon Telecom à Dubaï. «La position de la Suisse s’est affaiblie. Les multinationales qui comparent les coûts suisses avec ceux d’autres emplacements prennent des mesures. On observe qu’entre 5 et 10% des effectifs ont été déplacés», explique Martin Naville, CEO de Swiss-American Chamber of Commerce.
Tourisme: La rude concurrence
En attendant les premiers flocons, le pessimisme règne en station. Le prix moyen d’un forfait de ski dans une grande station suisse est de 67 francs, contre 50 francs en France et 51 francs en Autriche (avec un euro à 1 fr. 20). L’été fut déjà mauvais (-4,5% de nuitées dans les régions de montagne) et l’institut BAK Basel annonce un recul de 2,6% pour l’ensemble des nuitées en Suisse cet hiver. «Ces prédictions sont assez fiables, commente Laurent Vanat, auteur d’un rapport annuel sur le tourisme suisse. Mais quelques beaux week-ends avec un bon enneigement entre mi-décembre et mifévrier peuvent suffire pour renverser la tendance.»
Commerce: Signes d'inquiétudes
Selon l’institut BAK Basel, le commerce de détail connaîtra un recul cette année, avant de retrouver un peu de vigueur en 2012. Manor a annoncé devoir biffer 70 de ses 11 500 places de travail en Suisse. Les commerces frontaliers souffrent du franc fort, et le peu de touristes contribue à fragiliser le secteur. Les suppressions se font pour l’instant plutôt par des nonremplacements que par des licenciements. L’habillement ou la librairie (3 licenciements chez Payot Genève en octobre) souffrent davantage que les produits de première nécessité ou les télécoms.
Horlogerie et luxe: Vent en poupe
Après une reprise spectaculaire en 2010 qui contraste avec l’effondrement de la branche en 2009, l’industrie horlogère affiche un chiffre d’affaires en hausse de près de 19% au premier semestre 2011. Les entreprises fonctionnent à la limite de leur capacité pour satisfaire les carnets de commandes. Le principal marché d’exportation des montres suisses est l’Asie avec une part de près de 50%. «2012 s’annonce en ligne avec cette année. Les marchés comme le Brésil et l’Amérique du Sud devraient prendre de l’ampleur, surtout si ces pays diminuent les taux sur les biens importés», explique Aletta Bax, directrice opérationnelle de Frédérique Constant Montres.
Trading: Double danger
Le négoce de matières premières, fortement développé à Genève, n’échappe pas au schéma de beaucoup de multinationales: des revenus en dollars mais des coûts en francs. A cela s’ajoute la menace d’une hausse d’impôts pour ces entreprises au bénéfice d’un statut spécial. Avec un taux d’imposition qui pourrait monter de 11% (actuellement) à 15% d’ici à quelques années, «l’avantage comparatif de Genève pourrait être impacté», dit Jacques-Olivier Thomann, de la Geneva Trading and Shipping Association. Le financement du négoce, également très présent à Genève, connaîtra certainement un ralentissement en 2012 en raison de la contraction des crédits libellés en dollars.
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