La fondation de prévoyance de Lombard Odier fête ses 100 ans. A cette occasion, la banque publiera un petit livre titré Prévoyance - Contribuer aujourd’hui à la tranquillité de demain qui sera distribué à tous les employés du groupe. En un siècle, le nombre d’assurés de la caisse de pension du banquier privé est passé de 28 à 2100 – actifs et retraités inclus – et ils ont essaimé sur plusieurs continents.
Dans le même temps, sa fortune a gonflé de 15 036 fr. 45 à la clôture du premier exercice en 1911, à 1,5 milliard de francs aujourd’hui. A l’heure où un quart des caisses de pension suisses sont vraisemblablement à nouveau en sous-couverture et où la force du franc, conjuguée à la baisse des marchés boursiers, rend particulièrement ardue l’obtention d’un rendement en monnaie helvétique, se souvenir du temps long qui caractérise la prévoyance professionnelle n’est pas superflu.
Reste que disposer d’une solide expérience de gestion institutionnelle ne dispense pas d’évoluer pour s’adapter aux enjeux de l’époque. Ni de mener une réflexion sur le 2e pilier, comme le font ici Thierry Lombard et Pierre-Alain Ferréol, spécialiste de la prévoyance professionnelle, mandataire du banquier privé.
Quel est le taux de couverture de votre institution de prévoyance?
Pierre-Alain Ferréol Nous avons un taux de couverture de 102% pour la fondation de prévoyance de base et de 103% pour la fondation complémentaire (un taux de couverture de 100% signifie que tous les engagements, actuels et futurs, de la caisse de pension sont couverts par la fortune existante, ndlr). La situation financière est donc saine.
Thierry Lombard Ce résultat est une illustration de la nécessité de travailler à long terme. Nous avons eu la chance d’avoir deux fondations patronales – chez Lombard Odier et chez Darier Hentsch – qui nous ont permis de fondre les deux fondations de prévoyance en une seule au moment de notre fusion, alors que leurs taux de couverture étaient différents. Nous avons, pour ce faire, utilisé une partie des réserves constituées dans ces fondations patronales pendant les belles années.
Quel est le taux de conversion utilisé pour calculer la rente à l’âge AVS?
P.-A. F. En principe les prestations de la caisse complémentaire sont versées en capital. En ce qui concerne la fondation de prévoyance de base, le taux de conversion (taux utilisé pour convertir le capital vieillesse en rente annuelle, ndlr) est de 6,7% à 65 ans, basé sur un taux technique de 3,5% (la rémunération servie sur les avoirs de vieillesse des retraités qui correspond au rendement espéré à long terme de la fortune de la caisse, ndlr).
Les rendements de la fortune ont-ils permis ces dernières années de couvrir ce taux technique?
T. L. Certaines années, nous l’avons assez facilement atteint; à d’autres moments, plus difficilement…
P.-A. F. Nous n’avons renoncé à servir un intérêt sur les avoirs de vieillesse des assurés actifs qu’une seule année: en 2008.
Depuis quelques années, la performance des caisses de pension est très faible. Cette absence de rendement remet-elle en cause le 2e pilier?
T. L. Nous avons mené une réflexion de fond ces trois dernières années sur la façon de gérer des capitaux de prévoyance. Cela nous a amenés à changer notre philosophie en la matière. Dans une gestion classique, on commence par constituer une allocation d’actifs. Avec cette nouvelle approche, nous cherchons d’abord à fixer le risque maximal du portefeuille, puis le risque attribuable à chaque classe d’actifs. Cette année, ce système nous aide à mieux gérer les risques monétaires et la situation sur les marchés pour les fondations de prévoyance. C’est un exercice mené par mon associé Hubert Keller, après avoir constaté que sur les dix dernières années la profession n’avait pas démontré sa capacité à bien gérer la crise internet, celle de 2007-2008 et la crise actuelle.
Les caisses de pension demandent-elles une telle gestion, orientée avant tout sur la limitation des risques?
T. L. Les caisses de pension demandent de plus en plus souvent une performance absolue plutôt que relative à un benchmark: pour limiter les risques de pertes. Cette gestion par un niveau de risques maximum est particulièrement bien adaptée aux clients ayant des engagements à respecter, comme les fondations de prévoyance qui doivent servir des rentes.
Quel est le résultat de cette nouvelle stratégie pour votre caisse?
T. L. Cette stratégie de limitation des risques nous permet d’afficher un rendement global sur la fortune de + 0,4% au 17 août, alors que les indices Pictet représentatifs de l’allocation traditionnelle d’un compte LPP sont à - 3% et - 6%, à cette date.
Sur quels actifs avez-vous misé?
T. L. Les classes d’actifs sont les mêmes – actions, obligations, immobilier, matières premières – mais nous pouvons y investir de manière différente en utilisant des ETF ou des futures et, surtout, en équilibrant en permanence la composition en «risques» et non «en poids» des différents actifs. Il ne faut jamais oublier que, quand on perd 50% sur un portefeuille, il faut réaliser une performance de 100% pour revenir au montant disponible au départ.
P.-A. F. Selon une stratégie classique, quand la caisse de pension avait défini dans son allocation d’actifs une proportion idéale de 25% d’actions, elle pouvait faire varier son exposition réelle entre 20 et 30%. Avec cette méthode, l’exposition réelle peut aller de 0 à 50%.
Les caisses de pension gérant de manière classique n’ont toujours pas récupéré la totalité des pertes de 2008…
T. L. Non, les pertes ne sont pas encore comblées. De plus, le danger est souvent de réagir au mauvais moment: de couper des investissements, en pensant limiter la perte, juste à la veille d’un rebond… Or, l’environnement boursier de ces dix dernières années n’a permis de dégager aucune plus-value sur les actions. Dans un tel contexte, la gestion en fonction des risques s’est avéré être une bonne solution pendant les deux ou trois derniers exercices: elle a permis d’éviter une perte en capital. Si on perd moins lorsque les marchés baissent, on peut aussi gagner moins lorsqu’ils montent, tout en réalisant un rendement annuel moyen supérieur. Notre industrie doit s’adapter et adopter de nouvelles techniques de gestion.
Il est donc possible de conserver un 2e pilier solide malgré la décennie perdue sur les marchés boursiers?
T. L. Dans le domaine de la prévoyance, il y a une vraie responsabilité de construire une vision à long terme. Si on assume cette responsabilité, je n’ai aucun souci pour le 2e pilier. Mais ne croyons pas que nous pourrons gérer les choses à court et moyen termes et ne pas nous confronter aux risques et problèmes potentiels du système. Il y a quelques années, un taux technique de 4% pouvait être respecté avec une certaine sécurité, alors qu’aujourd’hui il doit tendre vers 3,5 ou 3%. Une telle réduction du taux technique assurerait une meilleure sécurité à long terme au système de prévoyance.
Lorsqu’on baisse le taux technique, il faut augmenter les réserves de la caisse pour pouvoir servir les mêmes rentes. Beaucoup de caisses – étant déjà en sous-couverture – ne peuvent se le permettre...
P.-A. F. Une caisse de pension devrait avoir une vision de très long terme. Or, toute la législation nous oriente sur le court terme. Au début des années 90, une bonne partie des caisses de pension – qui calculaient la valeur de leurs obligations à la valeur nominale – était probablement en déficit. Aujourd’hui, la fortune est évaluée de manière plus précise – à la valeur de marché – ce qui est une bonne chose. Mais dès qu’une caisse de pension est en souscouverture, elle doit prendre des mesures d’assainissement immédiates.
T. L. Un ancien associé de cette banque – Edmond Barbey – disait qu’un problème non résolu prend toujours sa revanche.
Quel est le problème non résolu du 2e pilier?
T. L. Si une caisse de pension est en sous-couverture ou ne parvient pas à obtenir un rendement suffisant pour atteindre son taux technique, elle doit réagir.
P.-A. F. Si l’on peut réduire rapidement, et momentanément, la rémunération sur les avoirs de vieillesse des assurés actifs, on devrait pouvoir également envisager de faire participer les retraités à l’assainissement de leur fondation de prévoyance. Lorsqu’une caisse de pension ayant la moitié de ses assurés déjà rentiers et l’autre moitié encore en activité affiche un taux de couverture de 95%, en réalité, les rentes en cours devant être considérées comme couvertes à 100%, les rentes futures ne le sont plus qu’à 90%. L’entier de l’effort d’assainissement, y compris le défaut de couverture relatif aux rentiers, est donc supporté par les assurés actifs.
Etes-vous favorables à une réduction des rentes en cours quand une caisse de pension est en difficulté?
P.-A. F. Bien sûr.
T. L. Oui, pour autant que cette solidarité entre actifs et rentiers, impliquant des efforts similaires en temps difficiles, procure des avantages équivalents quand les temps seront meilleurs.
Et à la suppression du taux minimum pour la partie obligatoire du 2e pilier?
P.-A. F. Egalement: cela donnerait plus de souplesse dans la gestion, sans doute au profit d’un meilleur rendement de la fortune à long terme.
T. L. Mieux vaut entrer dans des périodes plus difficiles en ayant un peu de sécurité, en ayant pris des mesures courageuses, conservatrices et prudentes.
Doit-on s’habituer à une absence de rendement dans les caisses de pension?
T. L. Je suis fondamentalement optimiste au sujet de la capacité des entreprises à continuer de se développer. Mais le monde va évoluer avec plus de crises, plus de chocs, plus d’incertitudes. Nous devons donc adapter notre manière de gérer. Je ne pense pas qu’on puisse construire l’avenir de fonds de prévoyance en les mettant en cash ou en franc suisse... On doit être capables d’investir intelligemment dans la croissance. L’économie nous donne et nous donnera encore de bonnes et nombreuses occasions de bien gérer des capitaux. Reste que nous ne pouvons plus gérer nos sociétés en ignorant les risques à long terme sur le climat, les finances publiques ou la pérennité des caisses de pension. Il faut prendre nos responsabilités envers les générations futures. Nous devons être capables de remettre à plat les règles de fonctionnement et les allocations d’actifs de nos caisses de pension pour les adapter aux défis des vingt prochaines années. Sans pour autant remettre en cause ce formidable outil qu’est le 2e pilier.
Profils
Thierry Lombard
Associé gérant de Lombard Odier. A présidé le collège des associés. Responsable de la communication et des ressources humaines, il préside les institutions de prévoyance. Préside le FBN-I. Siège au conseil des EPF.
Pierre-Alain Ferréol
Directeur et cofondateur d’Actuaires & Associés SA. Exresponsable du service actuariat de Lombard Odier. A travaillé pour la BCV et Zurich Assurance.
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