«Il ne faut jamais oublier que c’est Hatteras qui a découvert le pôle Nord et Nemo le pôle Sud!» insiste, malicieux, Jean-Michel Margot. En invoquant deux fameux personnages de Jules Verne, le collectionneur souligne l’articulation du rêve et de la géographie dans l’exploration polaire. Le capitaine Hatteras atteint la latitude 80° 59’ 15’’ Nord le 11 juillet 1861, plante le drapeau britannique au sommet d’un volcan en activité et perd la raison.
Dernière terra incognita, le pôle Nord est un objectif qui se dérobe sans cesse car la banquise dérive et tourne à une vitesse moyenne de 1 kilomètre par jour, rendant problématique l’établissement de camps de ravitaillement. A pied, à skis, en raquettes, en traîneau, en bateau, en canoë, avec des chiens, des rennes, des chevaux, innombrables sont les expéditions qui échouent. Frederick Cook prétend avoir atteint le but en avril 1908, mais son exploit est remis en doute, de même que celui que revendique Robert Peary l’année suivante. C’est finalement Roald Amundsen qui déflore le pôle Nord en 1925, à bord d’un hydravion.
Lumière d’Hyperborée. Pour conjurer la curiosité, poètes et conteurs écrivent pendant des siècles sur la page blanche de ces territoires vierges des histoires extraordinaires. «L’imaginaire polaire est le premier vecteur de désir pour des entreprises bien réelles. Le pôle confronte une incroyable aventure humaine et technologique avec la fiction», médite Patrick Gyger, grand timonier de la Maison d’Ailleurs, à Yverdon, où s’est tenu le printemps dernier l’exposition Pôlémiques – La conquête du pôle Nord par la voie des airs.
Le pôle Nord devient dans la mythologie grecque une terre idéale, l’Hyperborée, où le soleil brille vingt-quatre heures par jour. A l’époque de Conan le Barbare, ce territoire glacial est dirigé par une secte de sorciers et de mages commandée par la reine Vammatar...
«C’est du septentrion que le malheur se répandra sur tous les habitants du pays» prévient la Bible. Au Moyen Age, le Vatican déduisit que Satan affectionnait les régions arctiques et envoya un moine à Vadsø, où se trouve la caverne figurant l’Ultima Thulé, avec pour mission de compter les diables qui en sortent. Au siècle dernier, les mouvements pangermanistes associent Thulé au mythique continent d’Hyperborée considéré comme le berceau de la race aryenne.
Terre creuse. Au XIXe siècle, le débat fait rage sur la nature réelle des pôles. Selon l’explorateur américain Isaac Hayes, au centre d’une banquise annulaire, se trouverait une mer libre de glace. Nombre de savants pensent que la Terre est trouée en ses extrémités; de ces orifices fusent les aurores boréales, aussi fascinantes qu’inexplicables. Fasciné par les cartes de Mercator, qui représentent un continent arctique traversé par quatre chenaux convergeant vers un immense bassin, Edgar Allan Poe imagine qu’au pôle Nord s’ouvre un gouffre terrible prêt à engloutir les marins, et aspirant les navires à l’intérieur de la Terre (Manuscrit trouvé dans une bouteille – 1835).
C’est au pôle Nord que Hans Christian Andersen situe la demeure de La Reine des neiges (1844). L’impérieuse destructrice d’âmes et de fleurs pures vit sur un lac gelé comme le cœur du petit Kay qu’elle retient prisonnier. «Les murs du château étaient de neige tourbillonnante, les portes et les fenêtres de bise sifflante. Toutes (les salles) étaient éclairées par l’aurore boréale…» Au milieu de la plus vaste des pièces, sur un lac gelé, Kay joue avec des plaques de glace tranchantes, essayant vainement de les assembler, à la manière d’un puzzle, pour composer le mot «éternité».
Amazones et dinosaures. Dans The Purple Cloud (1901), de Matthew Phipps Shiel, au centre d’un lac circulaire se dresse un gigantesque pilier de glace qu’enlace un tourbillon liquide enfermant une mélancolique créature aux yeux innombrables... Le peuple du pôle (1907), de Charles Derennes, présente un royaume souterrain labyrinthique peuplé de dinosaures. Dans Le cimetière des cachalots (1961), de Ian Cameron, un aventurier disparaît dans le Grand Nord à la recherche du légendaire cimetière des cachalots, prodigieux gisement d’ambre gris.
Territoire inhumain semé de hummocks aux formes torturées, où l’iceberg craque et le maelström gronde, le pôle Nord est une région terrifiante dans laquelle routiers et capitaines font l’apprentissage de la fragilité. Dan Simmons situe dans cet enfer blanc l’intrigue de Terreur, qui confronte une expédition à une créature effroyable aussi vaste et féroce que l’hiver.
Lieu de préservation, d’utopie et de résurgence d’un passé enfoui sous la glace, le pôle Nord recèle extraterrestres et animaux antédiluviens – le vaisseau enfoui de X-Files, la météorite de Smilla ou l’amour de la neige de Peter Hoeg, la créature métamorphe de The Thing de John Carpenter. Les civilisations perdues (Atlantide, Lémurie, les Vikings…) y perpétuent leurs traditions. Au centre d’un anneau de glace verdoient des vallées luxuriantes où pullulent le brontosaure majestueux et l’amazone cruelle, où s’ouvre le gouffre menant à l’intérieur de la Terre – Tarzan s’y risque en 1930 à bord d’un zeppelin…
Rêve qui fond. Arpentée, carottée, cartographiée, photographiée, la calotte polaire continue d’aimanter notre propension au merveilleux. Le père Noël y a son domicile. Et, dans notre âme d’enfant, Petzi au pôle Nord brille d’un éclat très doux: qui n’a pas rêvé de tourner la manivelle de la machine à faire des aurores boréales ou de huiler l’axe de rotation de la Terre?
«Mais les plaisirs sont (...) comme les flocons de neige dans la rivière/Blancs un instant – puis fondant à jamais», chante Robert Burns. Quelque huitante ans après avoir foulé le dernier espace vierge de la planète, et réduit la civilisation inuit à la misère, nous sommes en train de perdre le pôle tant convoité.
Le jardin givré de l’imaginaire cède place au gouffre amer de l’océan. Quand dans l’air trop chaud s’évanouira le fantôme du dernier ours blanc, quand sous le soleil de minuit se taira le chant de la dernière baleine, alors pour rêver la nuit verte aux neiges éblouies, nous devrons nous replier sur les espaces intérieurs, et évoquer, mélancoliques, la blancheur à laquelle aspire Smilla Qaavigaaq Jaspersen: «On ne rencontrera jamais un cristal de neige parfaitement formé dans le monde extérieur. Mais dans notre conscience le savoir est sans tache et la glace parfaite».
|