Les Tunisiens sont entrés dans un semestre périlleux. Lendemains de jasmin. Zine Ben Ali et sa femme Leila si bien coiffée se sont envolés. Quelques têtes de durs sont tombées. Mais l’appareil du pouvoir, avec sa bureaucratie et sa police pléthoriques, est en place. Elections dans six ou sept mois? Il y aura des craquements avant. C’est ce qui se passe, comme le disait Jean-Paul Sartre, quand une société sort de son état «pratico-inerte» sous l’action de «groupes en fusion».
En novembre 1987, Ben Ali avait poussé à l’asile Habib Bourguiba, père gâteux de la nation, en promettant prospérité, sécurité et liberté à ses sujets. En 23 ans, le président qui se voyait là pour toujours a tenu à sa manière sa promesse, au point qu’une plume aussi fine que Christopher Hitchens, ex-trotskiste gagné par la vigilance anti-islamiste, chantait il y a peu encore ses louanges dans Vanity Fair.
Les Tunisiens ont eu un peu plus de confort et un meilleur accès à la consommation, grâce aux dollars et aux euros du tourisme, au développement d’un petit tissu industriel et au bon accueil fait aux investisseurs. L’éducation a été fortement stimulée, avec des résultats mitigés: 22% du budget, mais 22% d’analphabètes, et trop de diplômes sans débouchés.
Pour le reste, le pays était verrouillé. Un capitalisme à parti unique, ou presque: une petite opposition, cooptée, était tolérée; elle met aujourd’hui un pied dans les ministères. Une presse muselée. Et un mouvement islamique – l’opposant le plus vivace – écrabouillé dans les années 90. Au bout du compte, un Etat dont les Etats-Unis et les Européens louaient la stabilité, en se pinçant le nez aussi discrètement que possible.
1 Pourquoi le feu a-t-il pris dans ce pays qui paraissait le plus apaisé de la région?
Les gens du Nord ont une perception le plus souvent touristique de leurs voisins du Sud, et du Maghreb en particulier. Luxe, calme et volupté… Ils vont par exemple – c’est le plus flagrant – à Marrakech, en vacances ou résidence secondaire, sans voir ou sans vouloir voir que les Marrakchis vivent leur situation de colonie opulente la rage au ventre, bien obligés d’accepter pour vivre les miettes de cette invasion. Mais les jours d’élections, de manière déterminée, ils ne vont pas voter: «Une farce», disent-ils ouvertement.
Si se produit une explosion au Maroc (plus pauvre, plus inégalitaire que la Tunisie), comme c’est déjà arrivé, on entendra les mêmes exclamations de surprise face aux «groupes en fusion» et les mêmes prudences à l’égard de «notre ami le roi».
En Tunisie, comme dit Mondher Kilani, professeur d’anthropologie à l’Université de Lausanne, les conditions fondamentales d’une révolte étaient réunies. Sociale: le chômage, les inégalités, la corruption au sommet. Economique: le rabotage par la crise au Nord. Politique: le verrouillage aggravé. Mais il faut une étincelle pour mettre le feu à la plaine. En Tunisie, il y en eut plusieurs.
L’immolation du jeune marchand ambulant Mohamed Bouazizi, bien sûr. La traduction en arabe et en français, ensuite, des dépêches diplomatiques envoyées à Washington (Wikileaks) décrivant le régime Ben Ali à la fois comme utile, mais corrompu jusqu’à l’os. Si les Américains eux-mêmes le disent... Enfin la certitude, la semaine dernière, que l’armée n’ouvrirait pas le feu contre les manifestants. Les portes du palais étaient ouvertes.
2 Une révolte sans islamistes en pays musulman? Etonnant…
Autre illusion! Hors des petits partis cooptés sous Ben Ali, l’opposition tunisienne a plusieurs courants qu’on entend beaucoup: communiste, socialiste, libéral. Leurs représentants s’expriment souvent sur les radios et les TV francophones. Le parti islamique, Ennahda (le Renouveau), anciennement appelé Mouvement de la tendance islamique, a été sauvagement réprimé par le régime qui voyait en lui son adversaire principal et contre lequel il se présentait, aux yeux de l’Occident inquiet, comme un rempart. On parle de 30 000 victimes, morts, emprisonnés, contraints à l’exil.
Les cadres d’Ennahda, et son chef, Rachid Ghannouchi, rentrent au pays. Le penchant de l’ex-parti quasi unique, le RCD, est naturellement de l’exclure du jeu démocratique. C’est aussi l’avis d’intellectuels laïcs de l’opposition. C’était la position du plus écouté d’entre eux en France, l’écrivain Abdelwahab Meddeb: il avait appuyé la répression de Ben Ali, comme il avait approuvé le coup d’Etat militaire de janvier 1992 à Alger, pour empêcher les islamistes du FIS d’arriver au pouvoir par les urnes.
Aujourd’hui, après les persécutions dans son pays, après l’épouvantable guerre civile déclenchée en Algérie en 92, il admet qu’il s’était trompé: des démocrates doivent combattre un mouvement qu’ils condamnent par des moyens politiques d’abord, judiciaires ensuite, enfin par la force s’il faut rétablir le droit. Ce débat fera part des turbulences des six prochains mois.
3 Le feu qui a pris en Tunisie va-t-il gagner d’autres portions de la plaine arabe?
La «révolution de jasmin» aura deux claires conséquences hors de Tunisie, pense le Palestinien Rami Khouri, l’un des observateurs les plus fins de la scène arabo-musulmane. Dans chaque pays soumis à un régime autoritaire, l’opposition se sent déjà stimulée et sera plus agissante pour soulever le couvercle qui l’étouffe.
Mais d’un autre côté, dans chacun de ces pays, le pouvoir en place va tirer des leçons de Tunis en prenant des mesures préventives pour écarter la possibilité d’un soulèvement: subventions, élargissement du gouvernement, renforcement de la sécurité autour de palais qui se sentent un peu plus vulnérables. Au-delà de ces conséquences évidentes, la prévision est hasardeuse.
Il n’y a pas d’unité arabe, mais autant de cas particuliers – ou plus – qu’il y a d’Etats. Khouri remarque cependant que la région bouge, mais nulle part de la même façon. Le Liban est engagé dans une négociation tortueuse pour sortir d’une crise née de l’assassinat de Rafic Hariri en 2005.
Le Soudan se divise par un vote d’autodétermination apparemment pacifique, et le vieux leader islamiste Hassan al-Tourabi, ami du Genevois Tariq Ramadan, appelle les Soudanais à prendre exemple sur les Tunisiens pour renverser la dictature de Khartoum et mettre fin au conflit du Darfour.
Le seul ciment de la région, finalement, c’est l’islam dominant, divers et compliqué. Et c’est tout ce que voit l’Europe.
4 Que pouvons-nous faire, de la rive nord, pour encourager la «voie tunisienne»?
Il y a eu en Europe beaucoup de discours contradictoires, des gesticulations politiciennes. Ces mots-là n’ont pas beaucoup de poids. Ils pourraient en avoir, note Mondher Kilani, si la soif de démocratie manifestée par les Maghrébins était accueillie avec autant d’enthousiasme et de sincérité que celle des Européens de l’Est après la chute du mur de Berlin.
Les Arabes se souviennent des hourras qui avaient salué en 2005 la Révolution du cèdre au Liban et les premières élections ouvertes en Irak (sous occupation). Puis le Hamas l’avait emporté en Palestine, et alors: rideau!
Des actes vaudraient mieux. Par exemple, ouvrir à tous ces jeunes Tunisiens et Tunisiennes sans travail au sortir de l’université des formations ou des emplois. Il faudrait alors que l’Europe accepte une évidence: elle a besoin d’immigration, et il vaudrait mieux l’organiser, avec des exigences dans le recrutement et des contrats. On peut être sûr que ça n’arrivera pas.
L’Europe n’est pas davantage prête à accepter dans le jeu démocratique des mouvements politiques d’inspiration islamique. Elle pressent les bombes… Il y a un étonnant parallèle entre la Tunisie et la Turquie. Bourguiba s’était clairement inspiré de Kemal Ataturk pour tenir en lisière toute influence islamique dans le champ public. Puis un parti se référant à l’islam est arrivé au pouvoir à Ankara.
Le pays est plus démocratique, plus ouvert, d’abord à l’Europe. Mais les Occidentaux préféraient une Turquie que contrôlaient directement ou indirectement les généraux. Ils aiment encore mieux le Maroc, où le roi – intouchable parce qu’il a l’oreille du prophète – paie ses bons islamistes et bâillonne les autres. La paix règne, «pratico-inerte», et tout le monde a rendez-vous à Marrakech.
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