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Rififi à la mosquée de Genève

Par Marion Moussadek - Mis en ligne le 05.02.2009 à 06:00

Islam en Suisse. La directrice de l’école de la mosquée a été licenciée. Le scénario rappelle l’éviction de quatre des membres de sa direction en mars 2007. Que cache cette instabilité?

«A chaque fois que je suis partie d’un travail, dans les cantons du Valais, de Vaud et de Genève, on m’a remerciée et j’ai même eu droit à une petite fête de départ. Là, je me suis cassé le nez sur la porte de mon bureau dont la serrure avait été subitement changée! Et ce n’est que le lendemain que j’ai reçu ma lettre de licenciement en recommandé, rendez-vous compte de la méthode!» s’étouffe Haïfa Salman qui, jusqu’à ce mardi 20 janvier, était directrice de l’école de la mosquée de Genève abritée par la Fondation culturelle islamique (FCI). En 19 ans de carrière en Suisse, cette Irako-Suisse de 50 ans n’avait jamais vu ça. Mais l’édifice religieux, lui, connaît ça par cœur.
Le scénario rappelle en effet celui des quatre licenciements de mars 2007 où le prédécesseur de Haïfa Salman, Mahmoud Fadl, le porte-parole de la mosquée Hafid Ouardiri, l’enseignant Saeed El Bashir et le secrétaire Mahfoud Friha, tous diplômés universitaires et au bénéfice de la nationalité suisse, participant pour la plupart à l’activité de la mosquée depuis sa naissance en 1978, avaient été congédiés du jour au lendemain. En sus des serrures changées, ils avaient eu droit aux vigiles postés devant leurs bureaux respectifs.
Depuis, bien que moins médiatisés, les départs continuent: le directeur suivant, Fathi Neamat Allah, est resté six mois en poste en 2007; l’enseignante Malika Chirouf a été évincée il y a quelques mois, faute d’avoir été suffisamment «polie» envers l’imam; idem pour la Tunisienne et diplômée de l’Université de Neuchâtel Naïma Belhadj, mise à la porte au beau milieu d’un cours. En octobre dernier, l’ex-gérant de la cafétéria-traiteur dont le petit commerce participait à la vie de la mosquée a jeté l’éponge. Un mois plus tard, l’imam marocain Ibram Youssef quittait à son tour la fondation.

Direction Chambésy. Pour trouver qui mène la danse – ou «ce grand bazar» comme le qualifie un parent d’élève dépité – direction le consulat saoudien, dans la commune bourgeoise de Chambésy. Au guichet, le secrétaire Omar Al Sanie, lunettes en or autour du cou, réceptionne les demandes de visa le matin, et les traite l’après-midi. A ses heures perdues, il est aussi directeur ad intérim de la fondation depuis août. Et à ce titre, il a signé la lettre de licenciement de Haïfa Salman qu’il n’aurait vue que trois fois depuis sa prise de fonctions.

Moderne, dit-il. Complimenté sur la modernité du consulat, résidence tentaculaire au bord du lac, incluant salle de prières et de conférences, l’homme répond, deux doigts sur ses tempes: «Là-dedans aussi, c’est moderne.» Moderne au point qu’il exige d’obtenir les questions de la presse par... courrier postal. L’homme n’a pas d’e-mail. Mais rien n’y fera: fax et appels téléphoniques resteront lettre morte. Muet sur les raisons qui l’ont conduit à évincer Haïfa Salman, l’homme finira par lâcher: «C’est la loterie.»
Pour tenter malgré tout d’obtenir une réponse des dirigeants de la FCI, retour à la mosquée où, au bout de trois jours d’attente, un responsable de la FCI finit par passer. C’est même à la fois son vice-directeur et son comptable, malgré la sonnette d’alarme tirée par une fiducière genevoise en 2007 sur son incompétence récurrente, dans un courrier interne que L’Hebdo s’est procuré. Mais le Soudanais Salih Abdelwahid n’est pas très enclin à parler. Il menace d’appeler la police si l’auteur de ces lignes persiste à lui poser... la question qui fâche.

Trop indépendante. Les employés, eux, ont une petite idée de ce qui a pu se passer. Haïfa Salman, qui a reçu en 2003 le prix romand de «Femme exilée, femme engagée», a du caractère, et sa manière de diriger l’école était trop indépendante. Ainsi, un comité de l’école, réuni à son initiative, a refusé de placer le traducteur du consulat comme enseignant, estimant que traduire et enseigner étaient deux métiers distincts et qu’engager un nouveau professeur pousserait inévitablement un de leurs collègues en place vers la porte. «Ces ignares préfèrent l’allégeance à la compétence», commente Hafid Ouardiri.

Où va la mosquée? Les experts du milieu ont aussi leur idée sur ce énième départ. Pour Hasni Abidi, directeur du Centre d’études et de recherches sur le monde arabe et méditerranéen (CERMAM), «C’est l’acte II de la saga. Il est anormal qu’un consulat étranger gère une fondation qui relève du droit privé suisse. Les anomalies sont nombreuses. Selon les statuts de la FCI, ses membres doivent être majoritairement domiciliés en Suisse, ce qui n’est pas le cas.»
Certains responsables sont en effet directement importés d’Arabie saoudite et parachutés à la tête de la mosquée. Ainsi, certains des prêches d’un des trois imams actuels, Mehdi Tonnerieux, Français converti émoulu des madrassas de Médine, «ne sont pas du tout appréciés sur le plan intellectuel», commente Hafid Ouardiri, voire sont «rigoristes et contestées», ajoute le directeur du CERMAM.
D’ailleurs, la mosquée semble peu à peu désertée par les modérés. Un «pratiquant du dimanche» de 42 ans abonde: «J’avais l’habitude de fréquenter la mosquée pendant le ramadan, pour rompre le jeûne avec la communauté. Mais maintenant, tu ne peux plus passer à table sans avoir fait la prière. Alors, je n’y vais plus.» Un jeune pratiquant de 24 ans avoue aussi: «Le vendredi, j’attends que l’imam termine son sermon pour arriver à la mosquée et ne faire que la prière. Même le français de l’imam est dénaturé, agressif.» «Le sermon est malheureusement souvent en décalage avec la réalité de l’islam et la société genevoise dans laquelle il se vit», renchérit Nemat Mardam-Bey, petite fille du président fondateur de la mosquée du Petit-Saconnex qui dit ne «plus reconnaître l’œuvre dont [son] grand-père a été l’initiateur en 1975».
Dans le bureau de sa fondation de l’Entre-connaissance, où trônent, en lieu et place de l’habituelle photo de La Mecque, des livres de Jean Ziegler et un appel au dialogue interreligieux de la mission genevoise du Saint-Siège, Hafid Ouardiri rappelle: «Pour les nouveaux responsables du consulat, arrivés en 2004, j’étais à la lisière de l’islam. Tout juste musulman. Presque un mécréant. Il faut libérer la mosquée de la tutelle du consulat saoudien. La mosquée n’a pas été construite pour devenir une cage à prières.»
Ainsi, le rôle de l’institution religieuse, seul modèle romand pour les 100 000 musulmans de la région, s’érode. Elle n’a plus de porte-parole et sa vitrine internet est inchangée depuis belle lurette. En 2008, rompant avec sa tradition, la FCI a refusé d’ouvrir ses portes au Centre œcuménique des Eglises ainsi qu’aux classes de maturité de l’institut genevois Florimont.

Pas l’Europe. Pire, contrairement aux années précédentes, les enseignants de l’école de la mosquée, n’ont pas pu participer en 2008, faute d’autorisation de la direction, à la conférence de l’EFISCHO, l’UNESCO arabe, qui s’est fixé pour but de créer un Conseil européen d’accréditation et d’assurance qualité des écoles islamiques d’enseignement de la langue arabe d’ici à la fin 2009.
L’école genevoise, une des plus importantes du genre en Europe où défilent 715 musulmans de 5 à 18 ans chaque mercredi et chaque samedi, est ainsi en passe de rater le train en marche. Si la FCI semble se fermer à l’extérieur, elle a aussi l’air de se recroqueviller sur elle-même à l’intérieur. Othman Bendriss, étudiant en droit à l’Université de Genève, ex-bénévole, témoigne: «Je chapeautais un groupe de jeunes le samedi. On faisait du sport et j’organisais des camps de ski deux fois pendant la saison. Tout ça s’est effrité.» Exit aussi le groupe d’Européennes de 30 à 66 ans qui fréquentaient la mosquée pour les cours de Haïfa Salman. Un des plus anciens employés de la mosquée lâche, sous couvert d’anonymat: «Ils ont détruit tout ce qui avait été construit en 30 ans. Ce n’est pas une mosquée, c’est devenu un cimetière.»

Surveillance fédérale. Le Conseil fédéral a fini par vouloir mettre son nez dans les affaires de la Maison d’Allah. Depuis mai dernier, comme plus de 3000 autres fondations, la FCI est soumise à l’autorité de surveillance fédérale, qui dépend du département de l’Intérieur. Contactée, sa porte-parole Katja Zuercher-Maeder rechigne à parler car «le fonctionnement de la fondation culturelle islamique de Genève relève du droit privé». Du côté du Département de l’instruction publique (DIP), ce n’est guère mieux: le coresponsable du service de l’enseignement privé, dont dépend l’école de la mosquée, Denis Kaufmann, n’est tout simplement pas encore au courant de licenciement de la directrice. Le conseil de la FCI, devenu fantôme, ne s’est plus réuni depuis juillet 2004. Et la FCI n’est toujours pas inscrite au registre du commerce.
Les Saoudiens wahhabites continuent, mois après mois, leur cuisine interne, au nez et à la barbe de leur communauté et des autorités. En coulisse, un jeu de mots circule: au lieu de «salafistes», terme désignant les sunnites radicaux, une frange encore trop honorable pour la clique saoudienne dans la bouche de ceux qui s’en amusent mais en rient jaune, on les appelle les «talafistes», les égarés.



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