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LIVRE
Rithy Panh: une vie face au bourreau.

Par Sylvie Tanette - Mis en ligne le 04.01.2012 à 14:01

En un documentaire et un livre bouleversants, le réalisateur franco-cambodgien confronte ses souvenirs et ceux de celui qui fut directeur du Centre de torture S 21.

On le rencontre à Paris, dans le salon de l’Hôtel des Saint-Pères, à côté de chez Grasset, son éditeur. Il nous accueille avec un sourire et une voix douce teintée de timidité. Alors qu’on s’installe et qu’on sort notre carnet de notes, on ne peut s’enlever une idée de la tête: nous avons devant nous un survivant. Lorsqu’il avait 11 ans, Rithy Panh, alors paisible collégien à Phnom Penh, a été broyé par le régime khmer rouge qui, en 1975, s’est emparé du Cambodge.

La veille, son nouveau documentaire, Le maître des forges de l’enfer, a été montré en avant-première dans un cinéma du quartier latin où le tout-Paris médiatique s’est précipité. Pour réaliser ce film, Rithy Panh a passé des heures, à Phnom Penh, à enregistrer Duch, qui a dirigé S 21, un des principaux centres de torture à l’époque. Condamné par un tribunal international à 30 ans de réclusion pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité, Duch a fait appel. Le nouveau verdict doit tomber en février prochain. Dans le film, il se défend de ce qu’on l’accuse, et ce qu’il dit est confronté à des images d’archives. Dans le livre, L’élimination, coécrit avec Christophe Bataille, Rithy Pahn dresse ses propres souvenirs face à la parole du bourreau.

Texte poignant. Il raconte, dans un texte poignant, comment toute sa famille fut décimée par le régime de Pol Pot, comment durant quatre ans il a été déporté avec tant d’autres, de région en région, à travers un pays transformé en un immense camp de travail. Il se souvient que toute la population était affamée et réduite à l’esclavage. Quatre ans plus tard, à la chute du régime, il a réussi à passer la frontière thaïlandaise et a pu rejoindre la France. Il avait 15 ans. Depuis, il s’est construit une vie. Mais dans son livre, Rithy Panh raconte aussi combien il lui a été difficile, durant la réalisation du film, d’interroger inlassablement ce fonctionnaire froid qui répondait en riant à certaines de ses questions précises.

«Je n’étais pas très disponible pour écrire ma biographie, ça ne m’intéressait pas, en fait, confie Rithy Panh aujourd’hui. J’aurais pu finir ma vie sans le faire. Je ne me forçais pas à me souvenir. Mais, quand je travaillais avec Duch, les choses revenaient, comme des flashs. Car, en l’écoutant, j’étais soudain confronté au système.» C’est bien ce système effroyable de la dictature khmère rouge que Rithy Panh examine à la loupe depuis des années à travers ses documentaires, en particulier S 21, film consacré à la prison et lieu de torture que dirigeait Duch. La confrontation entre les souvenirs de Panh et la parole de Duch, qui alternent tout au long du livre, permet de mettre en évidence les mensonges du bourreau.

Surtout, Panh décortique chacun de ses mots, chacune de ses phrases, pour mettre en évidence les formules toutes faites de la propagande. Il se souvient d’ailleurs que, dès le départ, la dictature s’était infiltrée dans l’usage même de la langue khmère, créant des mots nouveaux ou changeant le sens de certains d’entre eux. « C’est le cas de pas mal de dictatures, fait-il remarquer. Il y a eu des travaux sur la langue employée par les nazis. Au Cambodge, par exemple, les mots “mari” et “femme” ont été à l’époque remplacés par le mot “famille”, car cela enlevait toute connotation sexuelle. Surtout, comme en Chine sous Mao, il y avait les slogans. La langue de ces slogans est presque belle, rimée, rythmée. Du coup, il n’y a pas besoin de réfléchir. C’est une langue qui est forgée pour vous faire obéir. Elle définit les chemins idéologiques à suivre. Et les choses à détruire.»

Ode à ses parents. Il est en effet souvent question de destruction dans les souvenirs qui, peu à peu, envahissent le livre. Souvenirs précis d’un régime devenu fou. Enfant, Rithy Panh est séparé de ses parents, envoyé à l’autre bout du pays, contraint de travailler à de grands chantiers agricoles dans des conditions épouvantables, quand ramasser un fruit sur un arbre en période de famine est considéré comme un acte d’un inadmissible égoïsme bourgeois et passible de la peine de mort. Ce livre est aussi une ode à ses parents, à leur courage, leur volonté de ne pas plier, de rester dignes malgré la volonté des autorités de «réduire en poussière» ces intellectuels. Rithy Panh évite pourtant de s’apitoyer sur lui-même et, dans une analyse précise et presque scientifique des faits et des témoignages recueillis, tente de décrypter l’enchaînement des événements. Il analyse les responsabilités, celle des bourreaux mais aussi des colonisateurs qui avaient avant eux maintenu le pays dans la pauvreté, et critique la lenteur du tribunal international.

Ce livre n’est pourtant pas un aboutissement, mais une pièce de plus dans cet immense travail de mémoire que, patiemment, réalise Rithy Panh. Quand on lui demande, prudemment, s’il en aura un jour fini avec tout cela, il sourit: «Ecrire un livre ou faire un film est pour moi une manière de dire: ils ont échoué. En quelque sorte, ils n’ont pas réussi à tuer complètement mes parents.» On comprend, alors, que ce livre est, aussi, une façon de dire: «Je suis vivant», phrase apparemment toujours incroyable pour le rescapé d’un génocide.


«Le maître des forges de l’enfer». France 3 le 9 janvier à 22 h. Dans les salles, en France, le 18 janvier.
«L’élimination». Grasset, 335 p.





Tags: Rithy Panh, Centre de torture S21, L'élimination, Christophe Bataille,

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