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Robert Kagan: «Bush a su coopérer avec l’Europe»

Par Yves Steiner - Mis en ligne le 06.11.2008 à 06:00

Rencontre. Intellectuel néoconservateur qui a influencé la politique étrangère du gouvernement Bush, Robert Kagan dresse un bilan globalement positif.

Propos recueillis par
Erich Follath
 

Avant de conseiller le candidat John McCain, le néoconservateur Robert Kagan a inspiré, durant des années, la politique étrangère du président George W. Bush. Interview-bilan à l’orée d’une présidence américaine renouvelée.

Contrairement à vous, bien des intellectuels jadis proches de George W. Bush ont pris leurs distances avec lui. Avez-vous donné un conseil au président que vous regrettez?
Je regrette d’abord les conseils qui n’ont pas été suivis, pas les conseils que j’ai donnés. Et votre question suivante va porter sur la guerre en Irak...

...dont vous avez été l’un des pères intellectuels. Le «changement de régime», c’était votre idée.
Je crois que l’intervention militaire pour renverser un gouvernement étranger devrait être l’exception. Mais dans le cas de Saddam, qui menait une politique extérieure agressive et menaçait ses voisins, voire le monde, j’ai pensé que c’était nécessaire. De nos jours, je ne peux pas imaginer que les gens songent que nous serions plus heureux si ce dictateur inhumain était encore en place.
 
Plus de 4000 de vos compatriotes sont morts en Irak, de même que 100 000 Irakiens. Et 4,5 millions d’hommes, de femmes et d’enfants ont dû fuir. Considérez-vous cela comme un résultat positif?
Bien sûr que non. Les coûts ont été élevés, notamment pour les Irakiens. Je déplore la manière avec laquelle l’administration Bush a mené cette guerre. Il y a eu des erreurs. Je ne veux pas en faire un plat, mais j’étais l’un des rares à suggérer un renfort de troupes après l’invasion. Il m’apparaissait clair qu’il y avait trop peu de troupes pour affronter un problème qui était bien trop grand pour elles.

Est-il vrai que Bush, Cheney et Rumsfeld ont profité des attentats du 11 Septembre pour faire la guerre en Irak? Est-il encore possible aujourd’hui de nier que cette guerre était basée sur la manipulation, l’exagération et le mensonge?
C’est absurde.

C’est un point de vue que l’on entend souvent...
Les informations sur l’Irak des services de renseignement de l’administration Bush étaient identiques à celles reçues sous Clinton, de même que celles obtenues par les Allemands et les Français. Maintenant, nous savons que Saddam voulait que l’on sache qu’il possédait des armes de destruction massive. Le monde l’a cru.

Profil

Robert Kagan
Né en 1958 à Athènes, le néoconservateur Robert Kagan fait des études de sciences politiques à Yale et à Harvard. Membre du Council on Foreign Relations, il influence la politique étrangère du président George W. Bush. Durant la campagne 2008, il conseille le républicain John McCain.
Mais Berlin et Paris ne voulaient pas partir en guerre sans aval onusien. De plus, l’Agence internationale de l’énergie atomique a réclamé, sans succès, que Washington poursuive ses investigations sur ces armes.
Admettons a posteriori que Washington aurait pu patienter un moment. C’est une question différente. Mais aujourd’hui, je pense que nous devons dépasser cette conversation idiote et ses théories conspirationnistes absurdes. Il y a un vrai débat pour savoir si nous aurions dû partir combattre en Irak. Et maintenant nous devrions discuter intelligemment sur les nouveaux défis à relever en Irak et ailleurs.

Certes, mais vous ne pouvez pas sérieusement contester que la guerre en Irak a aussi joué un rôle crucial dans la campagne électorale qui s’achève.
Oui, comme sur le retrait des troupes. Sur ce point, les propositions d’Obama et McCain sont devenues de plus en plus proches. D’abord, car Obama a changé ses positions irresponsables. Il ne veut plus d’un plan de retrait à la hâte des troupes. Même les Européens, en dépit des différences passées, reconnaissent l’importance d’un Irak stable pour l’avenir. Les Français, en particulier, semblent vouloir s’impliquer en réintégrant l’Irak dans le système international.

Quelle contribution les Européens doivent-ils apporter en Irak?
Pas de troupes en plus. Il y a bien assez de problèmes avec cela, comme en Afghanistan. Notre nouveau président devra sans doute demander, par exemple, au gouvernement d’Angela Merkel, d’aider à la reconstruction économique et d’investir plus en Irak.

Cela suppose une situation sécurisée et stable...
... C’est juste. D’ailleurs, les troupes supplémentaires que nous avons envoyées ont rencontré de grands succès…

... Ce qui est indéniable. Mais cela résulte aussi du fait que votre pays offre des bakchichs à des dizaines de milliers de combattants sunnites pour tirer sur al-Qaida et non sur les troupes américaines.
L’argent n’est pas tant la question. L’important, c’est la nouvelle stratégie militaire américaine qui instaure la sécurité et améliore réellement la vie des gens. Le New York Times écrivait il y a peu que la plupart des terroristes d’al-Qaida avaient quitté leur refuge en Irak pour rejoindre leurs compagnons insurgés en Afghanistan.

Oui, mais ce n’est pas très neuf. Et comme l’a dit Obama, la guerre contre le terrorisme aurait dû être faite en Afghanistan, plutôt qu’en Irak.
Vous ne pouvez pas reconnaître nos succès en Irak, car les Européens ne peuvent jamais admettre que Bush a fait quelque chose de juste.

Nous serions ravis d’admettre que «Bush a fait quelque chose de juste». Mais quelles sont les réussites de sa présidence?
Après le 11 Septembre, l’administration Bush a réussi à protéger notre pays contre le terrorisme. C’est peut-être sans importance en Europe, mais c’est central pour nous. Cette absence de la terreur, bien des experts ne l’avaient pas prévue. Dans les six mois suivant le 11 Septembre, ils prédisaient d’autres attentats. Or, nous avons vécu six années sans terreur. Je veux croire que cela va se prolonger avec la nouvelle administration, mais je n’en suis pas certain. Et qui sait, un jour, l’Amérique regardera ces années-là et se dira: voilà l’héritage de la présidence Bush-Cheney, nous avoir protégés d’une attaque majeure.

D’autres points positifs?
Vous ne le croirez pas: la coopération avec les Européens. Contrairement à ce que l’on pense, l’administration Bush, durant son second mandat, a travaillé très étroitement avec les Européens dans le secteur du renseignement et dans d’autres secteurs. Washington a fait une tentative très sérieuse d’améliorer des relations tendues et elles se sont en effet améliorées.

Quid des aspects négatifs?
Nous avons évoqué la conduite de la guerre en Irak. Je crois aussi que l’administration Bush, en se concentrant sur la guerre contre le terrorisme, n’a pas accordé assez d’attention à l’évolution de la Russie. De plus, elle n’a pas pris en considération la montée de nouvelles puissances, telle la Chine.

Des mots comme Guantanamo ou Abu Ghraib ne vous évoquent-ils pas un legs négatif de l’ère Bush?
Oui, naturellement. Mais je ne pense pas que cela a endommagé la réputation des Etats-Unis de manière si irréparable qu’on le pense. Il y a eu clairement des dommages, mais ils peuvent être réparés. Personne ne peut croire que, par le passé, notre image a toujours été si merveilleuse. Nous autres Américains n’avons jamais été les anges envoyés du ciel que certaines voix réclament dans le monde d’aujourd’hui.
 
© der spiegel
Traduction et Adaptation YS




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