Roland Decorvet donne l’alerte. Pour le directeur de Nestlé Suisse, le franc fort, mais aussi et surtout plusieurs décisions législatives de la Confédération vont pénaliser la compétitivité de l’économie helvétique. «Si le Conseil fédéral ne corrige pas le tir, les industriels de l’alimentaire pourraient aller produire ailleurs», prévient le grand patron dont la filiale pèse plus d’un milliard de chiffre d’affaires et emploie 2200 collaborateurs.
Comment vont les affaires de Nestlé Suisse?
Bien. En 2010, nous devrions afficher une croissance de 2% à 3% pour la troisième année consécutive, même si nous avons vécu un été difficile avec nos ventes peu reluisantes de glaces. La météo calamiteuse du mois d’août a joué contre nous.
A propos de vos marques qui ont connu des difficultés, est-ce que Cailler s’est remis du flop de sa relance en 2006?
L’épisode PET est oublié. Cailler connaît en 2010 une croissance de 6% à 7% sur un marché du chocolat en décroissance. Un exploit! Aujourd’hui, la marque de Broc dépasse 11% de parts de marché en Suisse contre 7% au pire moment de sa crise. Nous sommes très contents de ces résultats et, petite exclusivité que je vous donne, nous allons même investir un nouveau million de francs à Broc, en Gruyère, pour agrandir la toute nouvelle Maison Cailler (dont la rénovation avait coûté 7 millions de francs, ndlr).
Le succès est tel que nous devons réaménager l’entrée et construire un espace de jeux plus grand pour les enfants. Le succès est au rendez-vous. Nous avions tablé sur une fréquentation de 300 000 personnes par an dès l’année 2013. Nous passerons la barre des 270 000 cette première année d’exploitation déjà. En 2011, nous attirerons plus de monde que le château de Chillon.
Bref, les affaires vous sourient...
A partir du moment où notre croissance est supérieure à celle du marché, oui, bien sûr. Mais je dois l’avouer, je me fais tout de même des gros soucis.
Vraiment?
Le franc fort nous coûte des millions même si nous ne pouvons pas chiffrer pour le moment le montant exact de notre perte. Cela nous pénalise très lourdement alors que deux tiers de notre production est exportée. Forcément, cela aura des conséquences sur nos profits et nos prix de vente que nous avons dû légèrement augmenter.
Si je ne me fais pas trop de souci pour Cailler par exemple, qui a un savoir-faire chocolatier unique dans le groupe, je me pose plus de questions pour d’autres sites. Prenez l’exemple de Nescafé. Il y a plusieurs usines dans le monde qui peuvent produire un café soluble de cette qualité.
Si la Suisse n’est plus assez compétitive, le groupe peut toujours revoir ses plans en ne conservant que la recherche et développement dans notre pays.
Quelle solution donc?
Il faut espérer que la Banque nationale suisse prendra les bonnes décisions et que le franc s’affaiblira rapidement par rapport à l’euro et au dollar. Sinon, il pourrait y avoir de la casse. Mais il n’y a pas que dans ce domaine que les nuages sombres s’accumulent.
Je m’inquiète également au sujet de l’accord de libre échange agricole avec l’Union européenne (UE). Il se fait attendre. Il y a aussi la question du «Schoggigesetz», cette compensation financière payée par la Confédération qui permettait de s’assurer que les produits exportés se font avec des matières premières suisses payées à un prix européen. En gros, ce montant garantissait la compétitivité de l’industrie agroalimentaire d’exportation et soutenait les paysans.
Pourquoi parlez-vous au passé de la loi fédérale sur l’importation et l’exportation de produits agricoles transformés? Elle ne devrait tomber qu’en 2013 en vertu des accords signés par la Suisse dans le cadre de l’Organisation mondiale du commerce (OMC).
C’est ce que je pensais également. Mais le conseiller fédéral sortant Hans-Rudolf Merz a décidé cette année déjà de diminuer de moitié cette contribution qui est passée de 115 millions de francs à une soixantaine de millions. Elle devrait être divisée encore une fois de moitié l’année prochaine, toujours afin de réaliser des économies. Cette politique du fait accompli est difficilement admissible, aussi bien pour les agriculteurs que pour les exportateurs.
En même temps, avec ses bénéfices, votre groupe peut tout de même se permettre de payer quelques millions supplémentaires?
Les premiers touchés par ce rabotage budgétaire seront nos paysans. Mais cela concernera aussi l’industrie alimentaire qui emploie environ 50 000 personnes en Suisse et pèse, bon an mal an, un peu moins de 30 milliards de francs de chiffre d’affaires.
Sans cette compensation financière, certaines usines vont soit acheter la totalité de leurs matières premières à l’étranger, soit arrêter d’exporter pour ne pas perdre trop d’argent. Et quand vous savez que l’existence de nos usines ne se justifie que grâce à l’export, il y a de quoi intervenir au niveau politique. Le seul marché suisse ne permettrait pas de financer de tels investissements.
Je pèse mes mots. Sans compensation ou baisse des prix locaux ou possibilité d’importer des matières premières à meilleur prix... Bref, si le Conseil fédéral ne corrige pas le tir, les industriels de l’alimentaire pourraient aller produire ailleurs.
Que faire alors?
Remettre de l’argent dans le «Schoggigesetz» jusqu’en 2013 au moins. Mais, surtout, le Gouvernement suisse doit conclure au plus vite un accord de libreéchange sur l’agriculture avec l’UE, l’adhésion me semblant encore bien loin… J’ose croire qu’on va trouver des solutions dans un pays où tout le monde se gargarise de la force de notre économie, même si, depuis quelques mois, j’ai l’impression qu’on fait tout pour saper notre compétitivité.
Avec les diverses initiatives annoncées ou en cours, telles que l’initiative fiscale socialiste, celle de Thomas Minder contre les hauts salaires, un franc fort, l’élimination des subsides aux exportations, pas d’accord de libre-échange avec l’Europe et, surtout, une loi sur le «Swissness» trop restrictive, on est là dans un scénario catastrophe. De quoi remettre en question à terme notre outil de production.
J’ai l’impression que certaines personnes ne comprennent pas que notre position économique n’est pas un acquis de droit divin. Nous ne sommes pas le peuple élu.
Revenons au Swissness. Ce projet de loi sur la protection de la marque suisse stipule qu’un produit n’aura droit au label helvétique que si 80% au moins du poids de sa matière première provient de notre terroir. Nestlé est finalement pour ou contre?
Pour. Cette loi mise en consultation par le Conseil fédéral nous permettra de mieux lutter contre les contrefaçons à l’étranger. Mais nous ne sommes pas prêts à accepter cette nouvelle législation à n’importe quel prix. Des juristes intégristes veulent nous faire croire qu’un produit n’est suisse que parce que sa matière première est helvétique.
On oublie juste que la valeur de nos produits tient aussi à leur recette, à la qualité de la production, à la recherche... Pour moi, le Swissness, c’est toute une chaîne de valeurs.
Quels sont les produits Nestlé qui en feront les frais?
Le Parfait, qui est composé de viande de porc suisse et de 30% d’une levure achetée aux USA, non disponible dans notre pays. Les sorbets Mövenpick sont aussi concernés. Une partie de leurs fruits vient de l’étranger, liée entre autres à la saisonnalité ou à la qualité. Notre pays doit aussi accepter que ses produits ne soient pas toujours les meilleurs…
Donc vous refusez la barre des 80%?
Oui. D’autant que l’agriculture suisse ne peut couvrir tous les besoins à 100%, hormis pour le lait, la viande et le blé. La Suisse n’est autosuffisante qu’à 55%. Une grande partie des matières premières doit donc être importée. Je plaide dès lors pour une solution plus pragmatique: 80% de matières premières suisses pour les produits de base (lait, fromage, yoghourt) et 60% pour les produits à haute valeur ajoutée, le café et le chocolat restant les grandes exceptions.
Et si vous n’arrivez pas à faire entendre votre voix?
Cela ne va pas nous obliger à fermer des usines tout de suite, mais cela aura des conséquences sur l’avenir. A coup sûr, cela nous empêchera d’ouvrir de nouvelles unités de production. Toute une industrie sera pénalisée.
Profil
ROLAND DECORVET
Né le 13 octobre 1965, le directeur général de Nestlé Suisse a rejoint le groupe de Vevey en 1991. Il travaille en Malaisie puis à Taiwan, Hong Kong et en Chine. En 2004, il prend la direction du marché pakistanais. Il dirige le marché suisse depuis 2008. Cet économiste formé aux universités de Lausanne et de Saint-Gall est marié et père de quatre enfants.
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