SOCIÉTÉ
BON POUR LA TÊTE

ACTUALITÉ

ÉCONOMIE & FINANCE

SOCIÉTÉ

POLITIQUE

ÉCOLOGIE

RÉACTIONS

CULTURE

DOSSIERS

PERSONNALITÉS

ENTREPRISES

MIX & REMIX

GUIDES

FORMATION

INTERVIEWS

BLOGS

TV

IPAD

HOME > SOCIÉTÉ >  Réduire la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer l'article

Rolex Learning Center: la beauté au service de la science

Par Mireille Descombes - Mis en ligne le 17.02.2010 à 16:01

Un ovni s’est posé dans l’Ouest lausannois, non loin du lac, au cœur du site de l’EPFL: le Learning Center. Conçu comme «un espace de vie et une respiration sur le campus», selon Patrick Aebischer, président de l’école fédérale, ce bâtiment de vie multifonctionnel abrite une bibliothèque scientifique, contenant 500 000 livres et susceptible d’accueillir 860 étudiants, mais aussi deux restaurants, un centre pédagogique, des espaces publics, un vaste amphithéâtre. En face, les Alpes de neige et le bleu Léman...

Dessiné par Kazuyo Sejima et Ryue Nishizawa, ce bâtiment ondule comme une vague blanche. Les architectes avaient commencé par esquisser une tour avant d’opter pour l’horizontalité. L’édifice babélien s’est ainsi effacé au profit d’un vaste espace aux lignes mouvantes, qui s’ouvre aux quatre points cardinaux et forme une continuité avec le paysage alentour. Arpenter les douces pentes de la bibliothèque, c’est comme gravir une colline pour découvrir un horizon nouveau.

Un centre qui fait débat. Comme toute œuvre architecturale novatrice, le Learning Center suscite des questions. N’est-il pas trop vaste? Répond-il aux attentes des étudiants? Est-il conforme aux normes Minergie? Deux architectes, Inès Lamunière et Jean-Gilles Décosterd, ouvrent le débat.


Un bâtiment: deux lectures

Inès Lamunière, architecte, professeur EPFL:
A mes yeux, le Learning Center est un réel succès. Tout d’abord par la manière dont le projet de Kazuyo Sejima et Ryue Nishizawa a été choisi. Le concours organisé par l’EPFL fut exemplaire à plus d’un titre. Grâce à la composition du jury qui intégrait les hautes instances de l’EPFL, des donateurs, des professeurs – j’y ai participé à ce titre – et plusieurs architectes d’envergure internationale, la décision a été prise en tenant compte au mieux des différents paramètres, qu’il s’agisse de l’architecture proprement dite, du programme de la bibliothèque ou de l’inscription du bâtiment dans le campus.

Le projet de Sejima s’est imposé pour un aspect qui constitue aujourd’hui l’une de ses grandes qualités: sa relation à l’urbanité du site. C’est en effet le seul qui s’est installé sur le site côté lac et a organisé ce qu’on a dès lors appelé le «green» de l’EPFL, pelouse de détente en plein air qui, jusque-là, manquait cruellement. Et cela va plus loin puisque le bâtiment lui-même devient une partie de ce parc grâce aux continuités qu’il crée entre intérieurs et extérieurs avec ses immenses patios et grâce à ses voûtes tendues à partir du sol. Certains lui ont reproché de grignoter du territoire. On peut penser que, au contraire, ce «vide» contribue à donner plus de qualité aux espaces denses qui l’entourent et qui sont appelés à se densifier de plus en plus. Un effet Central Park, en quelque sorte. Une autre force du projet concerne le programme. Par sa forme couchée à l’horizontale, le Learning Center de Sejima réinvente littéralement le thème de la bibliothèque. Grâce à son effet de tapis ondoyant, il nous ramène à une relation plus humaine et maîtrisée de l’espace: l’horizontalité n’est pas infinie, au contraire, sa topographie offre des points de vue renouvelés de secteurs en secteurs d’activités. L’effet ondulatoire produit permet de percevoir en un coup d’oeil et simultanément, lieux d’étude, rayonnages de livres, espaces de rencontre et de restauration et jardins intérieurs. Tout devient paysage, avec une densité extraordinaire, intérieurs et extérieurs se mêlent, se superposent, s’alternent, dans une dance spatiale.

Je pense, enfin, qu’après le Learning Center, l’architecture ellemême va changer. Les choses ne seront plus les mêmes. Pourquoi? Parce que le concept d’horizontalité, si fondamental dans toute la modernité, s’inscrit ici dans un monde mouvant. Nous ne sommes plus dans l’univers de la ligne pure mais dans celui de la courbe, ce qui modifie totalement notre rapport au monde extérieur. Avec la fenêtre horizontale, on était passé de la fenêtre tableau à la fenêtre panoramique. Avec la baie vitrée c’était le paysage mis en scène entre deux horizons. Avec le Learning Center, la baie devient spatiale, le paysage entre dans le bâtiment en trois dimensions. Et ça change tout.

 

Jean-Gilles Décosterd, architecte EPFL, FAS:
Le Learning Center, totem de l’institution selon Patrick Aebischer, cadeau magnifique, luxueux et intrigant est une réussite: il s’inscrit résolument dans l’air du temps d’une architecture convoitée par les collectivités publiques et privées pour sa visibilité et sa valeur de logo-marketing.

Les architectes ont, dès lors, assimilé les vocabulaires de la signature et du brand, ils ne rechignent pas à s’assumer trend-setter des objets de consommation de l’économie libérale mondialisée. Avec ce temple annoncé de l’interdisciplinarité, l’EPFL héberge dès lors l’œuvre des représentants les plus dignes de cette tendance.

Les esprits chagrins fustigent son utilité discutée sur le campus, son usage discutable pour tout homme normalement constitué de deux jambes de longueur égale. Les précieux regrettent l’exécution à la hache de l’esquisse délicate de ses géniteurs. Les sensibles au génie du lieu s’étonnent d’un bâtiment aussi sourd au contexte qui le reçoit. Les économes s’indignent des prouesses techniques mises en œuvre pour s’établir sur un terrain au demeurant fort accueillant.

Tous ceux-là n’ont pas compris les véritables enjeux d’un tel bâtiment: qu’il soit inutile ou inutilisable est totalement secondaire eu égard à sa valeur totémique.

Avec le Learning Center, il faut admettre cette réalité tout à fait étonnante, en réalité tout à fait consternante, que la finalité de l’architecture n’est pas de rendre préhensible le réel mais de rendre désirable un produit, que le sujet même à qui elle s’adresse n’est plus une collectivité laborieuse mais un pur sujet désirant.

C’est sur cette frontière très précise que Gilles Deleuze établissait la distinction entre concept philosophique et concept publicitaire, pour dire l’abîme qui séparait ces deux notions. Un dévoiement du même ordre guette l’architecture lorsqu’elle admet que sa valeur d’échange puisse définitivement supplanter sa valeur d’usage.

Support d’une pure représentation méditative, tombe ou monument, on n’y rentre que par l’esprit. Cette architecture acquiert la beauté fascinante de ce que l’on croyait jusqu’alors impensable, celle des engins de torture implacablement designés, celle des monstres flottants dans le formol.

Ici, le Learning Totem des temps annoncés arrive à rendre désirable la confusion improbable du consumérisme contemporain et de l’enseignement académique.

Le Learning Totem délivre sa vision médusée de la pluridisciplinarité: des vallonnements pour déambuler et des replats pour y disposer quelque marchandise. En un mot: l’idéal lieu du shopping cérébral.

Le Learning Totem: tombe ou monument? De l’architecture ou de l’académie? Cela se discute avec bonheur.





Tags: Rolex Learning Center, EPFL, architecture,

Partager: Partager sur Facebook Partager sur Delicious Ajouter aux favoris Google Ajouter aux favoris Yahoo! Partager sur Twitter Partager sur Yahoo Buzz Partager sur Myspace   Aller en haut de page Haut de page




Inscrivez-vous à notre newsletter afin de recevoir en primeur le sommaire de la semaine ainsi que nos offres spéciales.


SOCIÉTÉ
La cérémonie débute alors que le monde pleure Whitney Houston
Le monde pleure Whitney Houston Keystone
Les 54e Grammy Awards ont commencé dimanche à remettre leurs premiers trophées, en amont de la grande soirée télévisée, alors...
SOCIÉTÉ
Les policiers mettent fin à leur grève dans l'Etat de Bahia
La grève a causé une hausse des homicides Keystone
La police de l'Etat de Bahia, dans le nord-est du Brésil, a voté samedi la fin d'une grève qui a...
SOCIÉTÉ
La diva de la pop Whitney Houston est décédée
Whitney Houston, lors des Music Awards le 22 novembre 2009 (archives) Keystone
La chanteuse et actrice américaine Whitney Houston n'est plus. La diva de la pop est décédée samedi à 48 ans...
SOCIÉTÉ
L'empereur du Japon hospitalisé pour des examens cardiologiques
L'empereur Akihito Keystone
L'empereur du Japon Akihito, 78 ans, a été admis samedi matin dans un hôpital de Tokyo pour une série d'examens...


SOCIÉTÉ
 Hublot s’empare du ski
SPORT. Jean-Claude Biver ne le cache pas: ce n’est pas sa passion qui guide ses choix, mais celle de ses...
SOCIÉTÉ
 Le Suisse et l'animal, un couple très uni
L’animal n’est pas doué de parole, mais il fait parler de lui. Voilà un sujet dont on ne cesse de...
SOCIÉTÉ
 Bêtes au prétoire
«Je me sers d’animaux pour instruire les hommes», disait Jean de La Fontaine. Se servir d’hommes pour défendre les animaux,...
SOCIÉTÉ
 Comment Genève démine à distance
Dans le milieu humanitaire, on en riait. «Tout le monde signera, mais personne ne respectera», prédisait-on à Elisabeth Decrey Warner....
SOCIÉTÉ
 Le règne du fumeur occasionnel
Pour elle, acheter des cigarettes, ce n’est pas une obligation. Plutôt un plaisir. «Comme acquérir une bonne bouteille de vin...
SOCIÉTÉ
 Le double exploit des héros suisses
«Malheureuse une société qui a besoin de héros,» lançait Bertolt Brecht. Est-ce le cas de cette Suisse, blessée par les...
SOCIÉTÉ
 Le destin de la coupe entre les mains d'Oracle
Dimanche 14 février, 19 h 50. Dans la nuit valencienne, Alinghi V rentre à sa base, après une deuxième défaite...
SOCIÉTÉ
 Sam Stourdzé, nouveau capitaine du Musée de l’Elysée
Ni proches, ni famille, ni maîtres. Tout en revendiquant le respect de sa sphère privée, ne souhaitant s’attarder ni sur...
SOCIÉTÉ
 Garçon? L'addiction!
Qu’ont en commun le golfeur Tiger Woods, le footballeur John Terry, l’acteur David Duchovny ou encore le président italien Silvio...
SOCIÉTÉ
 L'exquise naissance d'un chocolat suisse
Ce jeudi matin du mois de février, Alexandre Pirk, propriétaire des confiseries Mojonnier à Lausanne, est aux anges. Il est...
12