Un ovni s’est posé dans l’Ouest lausannois, non loin du lac, au cœur du site de l’EPFL: le Learning Center. Conçu comme «un espace de vie et une respiration sur le campus», selon Patrick Aebischer, président de l’école fédérale, ce bâtiment de vie multifonctionnel abrite une bibliothèque scientifique, contenant 500 000 livres et susceptible d’accueillir 860 étudiants, mais aussi deux restaurants, un centre pédagogique, des espaces publics, un vaste amphithéâtre. En face, les Alpes de neige et le bleu Léman...
Dessiné par Kazuyo Sejima et Ryue Nishizawa, ce bâtiment ondule comme une vague blanche. Les architectes avaient commencé par esquisser une tour avant d’opter pour l’horizontalité. L’édifice babélien s’est ainsi effacé au profit d’un vaste espace aux lignes mouvantes, qui s’ouvre aux quatre points cardinaux et forme une continuité avec le paysage alentour. Arpenter les douces pentes de la bibliothèque, c’est comme gravir une colline pour découvrir un horizon nouveau.
Un centre qui fait débat. Comme toute œuvre architecturale novatrice, le Learning Center suscite des questions. N’est-il pas trop vaste? Répond-il aux attentes des étudiants? Est-il conforme aux normes Minergie? Deux architectes, Inès Lamunière et Jean-Gilles Décosterd, ouvrent le débat.
Un bâtiment: deux lectures
Inès Lamunière, architecte, professeur EPFL:
A mes yeux, le Learning Center est un réel succès. Tout d’abord par la manière dont le projet de Kazuyo Sejima et Ryue Nishizawa a été choisi. Le concours organisé par l’EPFL fut exemplaire à plus d’un titre. Grâce à la composition du jury qui intégrait les hautes instances de l’EPFL, des donateurs, des professeurs – j’y ai participé à ce titre – et plusieurs architectes d’envergure internationale, la décision a été prise en tenant compte au mieux des différents paramètres, qu’il s’agisse de l’architecture proprement dite, du programme de la bibliothèque ou de l’inscription du bâtiment dans le campus.
Le projet de Sejima s’est imposé pour un aspect qui constitue aujourd’hui l’une de ses grandes qualités: sa relation à l’urbanité du site. C’est en effet le seul qui s’est installé sur le site côté lac et a organisé ce qu’on a dès lors appelé le «green» de l’EPFL, pelouse de détente en plein air qui, jusque-là, manquait cruellement. Et cela va plus loin puisque le bâtiment lui-même devient une partie de ce parc grâce aux continuités qu’il crée entre intérieurs et extérieurs avec ses immenses patios et grâce à ses voûtes tendues à partir du sol. Certains lui ont reproché de grignoter du territoire. On peut penser que, au contraire, ce «vide» contribue à donner plus de qualité aux espaces denses qui l’entourent et qui sont appelés à se densifier de plus en plus. Un effet Central Park, en quelque sorte. Une autre force du projet concerne le programme. Par sa forme couchée à l’horizontale, le Learning Center de Sejima réinvente littéralement le thème de la bibliothèque. Grâce à son effet de tapis ondoyant, il nous ramène à une relation plus humaine et maîtrisée de l’espace: l’horizontalité n’est pas infinie, au contraire, sa topographie offre des points de vue renouvelés de secteurs en secteurs d’activités. L’effet ondulatoire produit permet de percevoir en un coup d’oeil et simultanément, lieux d’étude, rayonnages de livres, espaces de rencontre et de restauration et jardins intérieurs. Tout devient paysage, avec une densité extraordinaire, intérieurs et extérieurs se mêlent, se superposent, s’alternent, dans une dance spatiale.
Je pense, enfin, qu’après le Learning Center, l’architecture ellemême va changer. Les choses ne seront plus les mêmes. Pourquoi? Parce que le concept d’horizontalité, si fondamental dans toute la modernité, s’inscrit ici dans un monde mouvant. Nous ne sommes plus dans l’univers de la ligne pure mais dans celui de la courbe, ce qui modifie totalement notre rapport au monde extérieur. Avec la fenêtre horizontale, on était passé de la fenêtre tableau à la fenêtre panoramique. Avec la baie vitrée c’était le paysage mis en scène entre deux horizons. Avec le Learning Center, la baie devient spatiale, le paysage entre dans le bâtiment en trois dimensions. Et ça change tout.
Jean-Gilles Décosterd, architecte EPFL, FAS:
Le Learning Center, totem de l’institution selon Patrick Aebischer, cadeau magnifique, luxueux et intrigant est une réussite: il s’inscrit résolument dans l’air du temps d’une architecture convoitée par les collectivités publiques et privées pour sa visibilité et sa valeur de logo-marketing.
Les architectes ont, dès lors, assimilé les vocabulaires de la signature et du brand, ils ne rechignent pas à s’assumer trend-setter des objets de consommation de l’économie libérale mondialisée. Avec ce temple annoncé de l’interdisciplinarité, l’EPFL héberge dès lors l’œuvre des représentants les plus dignes de cette tendance.
Les esprits chagrins fustigent son utilité discutée sur le campus, son usage discutable pour tout homme normalement constitué de deux jambes de longueur égale. Les précieux regrettent l’exécution à la hache de l’esquisse délicate de ses géniteurs. Les sensibles au génie du lieu s’étonnent d’un bâtiment aussi sourd au contexte qui le reçoit. Les économes s’indignent des prouesses techniques mises en œuvre pour s’établir sur un terrain au demeurant fort accueillant.
Tous ceux-là n’ont pas compris les véritables enjeux d’un tel bâtiment: qu’il soit inutile ou inutilisable est totalement secondaire eu égard à sa valeur totémique.
Avec le Learning Center, il faut admettre cette réalité tout à fait étonnante, en réalité tout à fait consternante, que la finalité de l’architecture n’est pas de rendre préhensible le réel mais de rendre désirable un produit, que le sujet même à qui elle s’adresse n’est plus une collectivité laborieuse mais un pur sujet désirant.
C’est sur cette frontière très précise que Gilles Deleuze établissait la distinction entre concept philosophique et concept publicitaire, pour dire l’abîme qui séparait ces deux notions. Un dévoiement du même ordre guette l’architecture lorsqu’elle admet que sa valeur d’échange puisse définitivement supplanter sa valeur d’usage.
Support d’une pure représentation méditative, tombe ou monument, on n’y rentre que par l’esprit. Cette architecture acquiert la beauté fascinante de ce que l’on croyait jusqu’alors impensable, celle des engins de torture implacablement designés, celle des monstres flottants dans le formol.
Ici, le Learning Totem des temps annoncés arrive à rendre désirable la confusion improbable du consumérisme contemporain et de l’enseignement académique.
Le Learning Totem délivre sa vision médusée de la pluridisciplinarité: des vallonnements pour déambuler et des replats pour y disposer quelque marchandise. En un mot: l’idéal lieu du shopping cérébral.
Le Learning Totem: tombe ou monument? De l’architecture ou de l’académie? Cela se discute avec bonheur.
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