Le début des années 70 est rude pour les Rolling Stones. Les glorieuses sixties se sont achevées dans le sang à Altamont. Le fisc britannique leur cherche des noises. Fuyant l’Angleterre, les cinq forbans trouvent asile en France. Interdit de séjour dans la plupart des pays pour usage de substances illicites, Keith Richards loue à Villefranche-sur-Mer la villa Nellcote. Rejoints par leurs habituels sidemen (Bobby Keys, Nicky Hopkins, Jim Price), leurs groupies et leurs dealers, les Stones passent six mois sous le soleil à se défoncer et à enregistrer des chansons.
Gospel (Shine A Light), rockabilly (Rip This Joint), country (Sweet Virginia), chansons pour beuglants, vérandas et boxons (Ventilator Blues), les Stones orpaillent profondément la musique populaire américaine. Un souffle brûlant passe sur ces cantiques païens, et aussi une ombre de détresse existentielle. Les bohémiens millionnaires ont le blues. Keith évoque «diverses ambiances, y compris D comme Déprime – les Stones se sentaient vraiment exilés». Jagger est plus dédaigneux: «Je ne trouve pas que Exile on Main Street soit un album fantastique. Certains mixages sont les pires que j’aie jamais entendus.»
Foutre et poudre. Malmené par la critique avant d’être classé parmi les meilleurs disques de tous les temps, Exile on Main Street ressort en édition de luxe, agrémenté de deux prises alternatives (Loving Cup, Soul Survivor) et huit inédits, proposé bruts de fonderie, hormis un ou deux overdubs de guitare et une partie vocale contemporaine de Jagger sur Plundered my Soul. Bon, si ces bonus tardifs ne figuraient pas sur le disque originel, c’est qu’ils sont plus faibles. Le niveau reste toutefois honorable.
On observera que les membres démissionnaires du groupe, Mick Taylor et Bill Wyman, n’apparaissent pas sur les photos intérieures de la réédition, tandis que Jagger, plus narcissique que jamais, rajoute son portrait dans les coins...
Lorsque le disque est sorti, en mai 1972, les Stones se sont dit: «Putain, les années 60 sont déjà finies depuis deux ans!» Portés par leur élan créatif et autodestructeur, ils n’avaient pas noté le changement d’ère. Atteignant le sommet avec ce double album suintant la moiteur des bayous, gorgé de foutre et de poudre, ils ont ensuite décliné. Crépuscule d’abord suave (Goats Head Soup, Black and Blue), puis pathétique – les compromissions disco, les sinistres années 80, les albums médiocres et les tournées bien huilées qu’on fréquente en famille, comme on va au musée.
Rolling Stones. Exile on Main Street. Barclay/Universal.
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