Le Festival de Berlin sacre Roman Polanski meilleur réalisateur, et c’est justice. A l’heure où n’importe quel bouffon télévisuel s’improvise cinéaste, The Ghost Writer rappelle que le cinéma est un métier dont Polanski est un des plus admirables représentants. L’intelligence du regard sous-tend chaque plan. Et, dirigés à la perfection, les comédiens excellent tous. Dans le rôle du nègre littéraire (ghost writer en anglais), Ewan McGregor apparaît fiévreux et fataliste. Et Pierce Brosnan compose un ministre déchu épatant, tout à la fois charismatique et veule. «C’est formidable de voir un metteur en scène qui travaille avec tant de justesse», apprécie l’ancien James Bond. «Quoi qu’il vous dise, son regard est d’une acuité hallucinante, renchérit la comédienne Kim Cattrall. Roman connaît son métier sur le bout des doigts.»
Adam Lang, ancien premier ministre anglais, veut publier ses mémoires. Pas de chance, son nègre tombe du ferry et se noie. L’éditeur engage un remplaçant pour terminer le travail. Celui-ci débarque sur l’île du Maine où réside l’homme politique, avec sa femme Ruth, son assistante Amelia, ses gardes du corps et factotums. Le projet éditorial prend un tour nouveau lorsqu’Adam Lang est dénoncé pour crimes de guerre. Laissé sur les côtés du branle-bas de combat politico-médiatique, le ghost writer s’interroge: en rédigeant un communiqué de presse, devient-il déjà le complice de son commanditaire? Il découvre une série d’indices tendant à prouver que Lang a menti. Et aussi qu’on a un peu aidé son prédécesseur à boire la tasse...
Terrés dans une villa balnéaire, les protagonistes regardent les dunes extérieures à travers de larges baies vitrées qui sont comme des écrans sur l’extérieur – où le concierge bataille contre les feuilles mortes, contrepoint comique aux menaces qui pèsent sur Lang et son «fantôme». Les plans sont longs, souples, formidablement agencés. Jusqu’à la scène finale, brillante, qui se passe hors champ, le vent ramenant des feuillets dactylographiés, tandis que, sur une affiche promotionnelle, Lang nous toise comme un Big Brother souriant.
The Ghost Writer rappelle ce que le cinéma devrait être s’il n’était inféodé à l’infantilisme et au lucre. Ce récit intelligent, adulte, se réfère à l’actualité, ménage un suspense hitchcockien et pétille d’humour. Parce que si la question du mal hante son œuvre, Polanski est un farceur, comme l’atteste Le bal des vampires, doublé d’un iconoclaste: dans Chinatown, il tient le rôle du malfrat qui entaille le nez de Nicholson, contraignant la vedette à porter un pansement au milieu de la figure...
Tous les films de Polanski ne sont pas des chefs-d’œuvre. Son indéniable talent patine parfois dans des scénarios oiseux, comme ceux de Pirates ou Lunes de fiel. Son Macbeth est insipide par rapport à celui d’Orson Welles, Tess étouffe sous les beaux costumes, Oliver Twist semble bien sage et Quoi?, comédie sexuelle grinçante, laisse toujours perplexe. S’ils abordent toutes sortes de genres, policier, fantastique, drame intime, tranche d’histoire, les dix-huit longs métrages tournés par le reclus de Gstaad constituent une œuvre forte, cruelle, sarcastique, dérangeante que traversent des thèmes sombres comme l’oppression, la folie (Répulsion, Le locataire), la claustrophobie (La jeune fille et la mort, Le pianiste).
Faits divers. Spectateurs et critiques se plaisent à dénicher dans ces films les éléments qui renvoient à la vie mouvementée de Polanski. Né en 1933, il passe une partie de sa petite enfance dans le ghetto de Cracovie, livré à lui-même. Echappant à la Pologne communiste, le jeune prodige débarque dans la Swinging London, avant d’aller briller à Hollywood. Deux faits divers brisent sa carrière américaine: l’assassinat de Sharon Tate, en 1969, et un détournement de mineure en 1977.
Comme nous l’apprend le documentaire Roman Polanski: Wanted and Desired, le procureur a préparé le procès de 1977 en visionnant l’intégrale des films. Il en a dégagé un thème: «La corruption rencontre l’innocence sur l’eau» – comme Polanski a séduit la jeune Samantha dans le jacuzzi. Il est vrai que son premier long métrage s’intitule Le couteau dans l’eau. Et que le ghost writer se déplace en ferry, prend la pluie et un bain...
«Nain maléfique.» Lorsque Sharon Tate, la femme de Polanski, est assassinée par Charles Manson, nombre d’honnêtes citoyens estiment qu’il est puni pour avoir tourné un film satanique (Rosemary’s Baby). Les mêmes ne lui pardonnent pas de parader au bras de jolies jeunes femmes plutôt que de se morfondre, ni sa riposte grinçante: «Après pareil malheur, certains choisissent le couvent, d’autres vont au bordel. Chacun sa façon.» Dans son autobiographie, Roman par Polanski, il écrit: «Je sais qu’on me considère comme un nain maléfique et débauché.»
Nombre de critiques décèlent l’ombre de Manson dans les massacres de Macbeth, un écho de Samantha dans le destin tragique de Tess. Aujourd’hui encore, on tire des parallèles entre Adam Lang, coincé aux Etats-Unis avec un mandat d’arrestation international et le cinéaste poursuivi depuis trente ans par la vindicte judiciaire californienne. Le cinéma de Polanski regarde frontalement l’insoutenable: le nazisme (Le pianiste), la torture (La jeune fille et la mort). Il creuse la dialectique de la vengeance et du pardon. Sa relecture d’Oliver Twist est la seule à ne pas éluder la visite d’Oliver à Fagin, son tourmenteur, juste avant son exécution. «C’est une scène très importante, parce qu’elle parle de pardon, explique le cinéaste. Et le pardon ne peut venir que d’un enfant, à travers sa pureté et son innocence.» La victime a pardonné le viol, mais pas les procureurs californiens, ni les fonctionnaires suisses.
Lors de la sortie d’Oliver Twist, Roman Polanski souriait, acerbe: «Sommes-nous les maîtres de notre destin? Je ne peux pas répondre à cette question philosophique. J’ai mon opinion, mais je ne la partagerai pas avec vous.» L’éternel fugitif cultive le mystère, et c’est bien.
De Roman Polanski. Avec Ewan McGregor, Pierce Brosnan, Kim Cattral. France-Allemagne-Angleterre, 2 h 08. Rétrospective à la Cinémathèque suisse en mars. www.cinematheque.ch
«LE PARDON NE PEUT VENIR QUE D’UN ENFANT, À TRAVERS SON INNOCENCE.» Roman Polanski
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