L’affaire commence comme une enquête des Dupondt narrée par Franz Kafka: le 26 septembre 2009, invité d’honneur du Festival de Zurich, Roman Polanski est arrêté à l’aéroport. Cela fait des années que le cinéaste franco-polonais séjournait dans son chalet de Gstaad, mais il fallait que le suspect se présentât à l’heure d’arrivée pour que les fins limiers de la police puissent procéder à l’interpellation. Bouche pincée, la ministre de la Justice entérine l’opération d’une leçon de droit international.
Cet outrage aux lois sacrées de l’hospitalité provoque une flambée de colère et de consternation. On pensait que le mandat d’arrêt international lancé contre lui par la justice californienne était caduc depuis belle lurette. Et voilà qu’un obscur fonctionnaire fait du zèle et la Suisse allégeance aux Etats-Unis – peut-être pour les amadouer sur la question du secret bancaire...
Les autorités américaines se félicitent d’avoir eu affaire avec une «Suisse extrêmement coopérative». «L’arrestation de Polanski relève d’une décision opportuniste du Gouvernement suisse», dénonce un avocat qui lie sans appel l’action policière à l’affaire UBS.
Justice à deux vitesses. L’arrestation de Polanski, sa détention à la prison de Winterthour puis, dès le mois de décembre, en résidence surveillée à Gstaad, déchaînent les passions.
Deux factions irréductibles s’affrontent. D’une part, les milieux artistiques et intellectuels qui, sans minimiser la faute de Polanski, avancent la notion chrétienne d’absolution, puisque même la victime, plus de trente ans après les faits, a pardonné. Ils estiment aussi que l’œuvre rachète la faute: l’humanisme du Pianiste compense la vilenie du délit.
Ces arguments exaspèrent la meute des honnêtes gens, ceux qui votent pour l’imprescriptibilité des crimes pédophiles, ceux qui parlent de «viol» alors que le chef d’accusation à l’encontre de Polanski est «relations sexuelles avec une mineure». Pour eux, le cinéaste est un dangereux prédateur qu’il faut punir. Le clivage se dessine clairement entre les milieux hollywoodiens et l’Amérique profonde, selon laquelle Polanski bénéficie d’un traitement de faveur parce qu’il est un artiste. A contrario, Bernard-Henri Lévy dit aujourd’hui encore: «C’est parce que Polanski est Polanski qu’on s’est acharné comme ça sur lui.» Le philosophe parle de justice à deux vitesses, «plus sévère à l’encontre des grands artistes». Outre les irrégularités observées dans la procédure américaine, Variety observe que le cinéaste est un homme facile à diaboliser parce qu’il a un accent étranger et qu’il est une célébrité proche de Hollywood.
Erreur réparée. L’opinion publique s’était résignée à l’avènement du pire: la Suisse livrant le prisonnier de Gstaad à une clique de magistrats californiens affamés de gloire personnelle. Surprise! Polanski est libéré, suite à un vice de forme: les Etats-Unis n’ont pas livré un document clé portant sur un accord entre le juge et le prévenu.
Le cinéaste a adressé un «immense merci» à tous ceux qui l’ont soutenu, et puis s’est éclipsé. Il va pouvoir se consacrer à son projet d’adaptation des Dieux du carnage, de Yasmina Reza.
La France salue le courage politique de la Suisse. Le gouvernement Obama se dit «très déçu» par la décision helvétique. Aux Etats-Unis, la vindicte populiste s’exprime à travers des éditoriaux haineux; CNN qualifie le cinéaste de «pédophile en fuite». Peu importe. La Suisse a reconnu son erreur et l’a réparée. Ci-devant raide comme la justice de Berne, Eveline Widmer-Schlumpf sort magnifiée du cul-de-sac et la Suisse recouvre son honneur perdu.
Ce happy end ne nous empêchera pas de répéter qu’il eût été plus simple d’informer discrètement Polanski en septembre. Parce que le zèle des Dupondt zurichois lui a quand même coûté dix mois de sa vie.
EVELINE WIDMER-SCHLUMPF SORT MAGNIFIÉE DU CUL-DESAC ET LA SUISSE RECOUVRE SON HONNEUR PERDU.
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