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CINEMA
Roman Polanski: Le «Carnage» discret de la bourgeoisie

Par Julien Burri - Mis en ligne le 30.11.2011 à 14:35

Adaptation du triomphe théâtral de Yasmina Reza, l’efficace nouveau film du francopolonais fait une fois de plus miroir à son propre destin, dénonçant un politiquement correct qui lui valut tant de fois de subir l’acharnement de l’opinion ou des médias.

Le dispositif est simple: un huis clos entre deux couples, dans un appartement bobo new-yorkais. Le fils du premier couple a donné un coup de bâton et blessé le fils du second. Au début, on est entre adultes civilisés. On se fait des compliments sur le choix d’un bouquet de tulipes jaunes et sur la saveur d’un clafoutis maison. Tout ce petit monde se met d’accord sur les suites à donner à l’incartade et sur les termes du procès-verbal à envoyer à l’assurance. La porte s’ouvre, on se salue… Et tout dérape.

Tel un prédateur, l’appartement retient les personnages et les réingurgite, les obligeant à se confronter. Mais nous n’avons pas fait les présentations. A ma gauche, les époux Cowan: Nancy (Kate Winslet), courtière, et Alan (Christoph Waltz), avocat. Ce sont les parents du garçon «agresseur». Ils sont venus en pénitence chez les Longstreet: Penelope (Jodie Foster), écrivain, et Michael (John C. Reilly), grossiste en matériel sanitaire.

Jet de vomi. Souvent, chez Polanski, les appartements sont des pièges qui oppressent les personnages jusqu’à la folie. Mais Carnage n’est pas de la même veine paranoïaque que Rosemary’s Baby, Répulsion ou Le locataire. Ici, on est dans le vaudeville. Polanski adapte la pièce à succès de Yasmina Reza, Le dieu du carnage, créée à Zurich en 2007 et qui a connu, depuis, de nombreuses mises en scène, de Paris à Broadway. Pourtant, les personnages y sont également mis sous pression, et peu à peu poussés à l’implosion. Penelope aimerait savoir comment l’enfant agresseur vit la chose. Ressent-il des remords? Est-ce qu’il va être puni, et comment? Une question morale sous-tend tout le film, celle de la faute et de son expiation.

Pour Penelope, pleine de compassion envers les victimes de l’Histoire, c’est un acte d’une violence insupportable. Pour les deux hommes, à l‘inverse, le coup de bâton n’est qu’une peccadille. En fumant le cigare, ils se souviennent avec nostalgie de la camaraderie virile et des bagarres de leur enfance. Quant à Nancy, elle n’arrive pas à avaler le fait que le maître de maison, Michael, se soit débarrassé d’un hamster en le laissant s’échapper, sachant pertinemment que le petit être courait à une mort certaine…

Il n’est peut-être pas trop tard pour colmater les fissures et sauver les meubles. Les couples tentent de se séparer une seconde fois. Ils sont sur le palier quand l’appartement les avale à nouveau. Une fois la porte refermée, le jeu de massacre redouble. Et arrive la déjà célèbre scène du vomi, qui a fait sensation au Festival du film de Venise.

Le clafoutis de Penelope a retourné le ventre de Nancy. L’odieux liquide (une purée de banane préparée par Polanski lui-même), vient souiller une monographie de l’artiste préféré de Penelope, Kokoschka, immense peintre qui vécut sur les rives du Léman (symbolisant la culture vomie par les nazis, qui tenaient Kokoschka pour un chantre de l’art dégénéré). Pendant que Nancy se replie aux toilettes, Penelope asperge le salon de désodorisant. Sans succès. L’air ambiant est devenu plus vicié encore.

La machine de destruction fonctionne à merveille. D’ou vient alors ce sentiment mitigé à la vision du film? La faute à un rythme qui s’emballe trop rapidement? A ce regard d’entomologiste qui semble mener une expérience en laboratoire? Au côté trop démonstratif de la pièce, plutôt, à laquelle Polanski est resté très fidèle.

Et surtout parce que, si chacun en prend pour son grade, ce sont d’abord les femmes qui en sortent le moins grandies, réduites à l’hystérie. En face, les hommes les regardent, presque amusés. Michael, paterne, préfère faire l’autruche et siffler son scotch. Quant à Alan, qui passe la moitié de son temps à répondre au téléphone (il est l’avocat d’une firme pharmaceutique sans morale), il apparaît de plus en plus cynique. Comble de l’horreur: son calme et son ironie font de lui un personnage presque sympathique.

Mise en abyme. Il est tentant de lire dans le choix d’un huis clos claustrophobique un rappel des dix mois de réclusion de Polanski à Zurich, puis dans son chalet de Gstaad. Le cinéaste ne disait-il pas en l’an 2000 que «les films sont une radiographie de l’esprit et de l’âme de leur réalisateur»? Le thème du huis clos est cependant présent dès son premier long métrage, Le couteau dans l’eau, en 1962. Et l’idée de Carnage est antérieure à son emprisonnement: c’est deux jours avant de se rendre à Zurich qu’il proposa à Yasmina Reza de travailler à l’adaptation de sa pièce.

La suite, on la connaît, et c’est bien dans l’isolement forcé qu’il élaborera son film. «La captivité, c’est une bonne condition pour écrire», dira-t-il plus tard, ironiquement. La réclusion suisse n’était qu’une réactualisation d’enfermements traumatiques plus anciens (le ghetto de Cracovie). Ce qui paraît plus probable, c’est qu’il ait voulu faire de Carnage, à travers le personnage de Penelope, une charge contre une certaine bien-pensance. A commencer par celle rassemblant, médias américains en tête, ceux qui le lynchèrent sans vergogne dès son arrestation en Suisse, pour une ancienne affaire de moeurs pour le moins complexe. L’ensauvagement n’est jamais loin, souligne Polanski. Et il n’épargne ni les plus purs, ni les mieux intentionnés d’entre nous.

«Carnage». De Roman Polanski. France, Allemagne, Pologne, 1 h 20. Sortie le 7 décembre.




Tags: cinéma, Roman Polanski,

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