C’est peu dire que ce choix a créé la surprise. En nommant le Fribourgeois de 51 ans, Yves Rossier, au titre de secrétaire d’Etat, le nouveau chef du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) Didier Burkhalter a stupéfait, voire irrité le corps diplomatique. Il marque ainsi sèchement la fin de l’ère Micheline Calmy-Rey.
Dimanche 15 janvier, c’est d’abord la NZZ am Sonntag qui a affiché son scepticisme: «Le choix de Didier Burkhalter est téméraire», écrit-elle. Deux jours plus tard, l’ancien ambassadeur François Nordmann s’alarme à son tour dans sa chronique du Temps: «La politisation des hautes fonctions diplomatiques au détriment de la qualification professionnelle constitue une ligne rouge que le chef du DFAE franchit à ses risques et périls.»
Qui est donc cet Yves Rossier qui suscite tant d’interrogations, voire d’inquiétudes? «Je ne le connais pas», avouent en chœur Christa Markwalder (PLR/BE), Christian Lüscher (PLR/GE), Carlo Sommaruga (PS/GE) et Luzi Stamm (UDC/ AG), tous conseillers nationaux membres de la Commission de politique extérieure. Seul Jacques Neirynck (PDC/VD) en parle plus volontiers: «Un haut fonctionnaire éblouissant, capable de vous captiver par ses exposés clairs et bien structurés», confie-t-il, visiblement bluffé.
Avec Kellenberger. C’est indéniable. Ayant passé la majeure partie de sa carrière à mettre sur pied la Commission des maisons de jeu – à l’heure où Berne distribue les concessions de casinos –, puis à diriger l’Office fédéral des assurances sociales, Yves Rossier manque d’expérience internationale. Il n’est cependant pas si inconnu que cela au bataillon diplomatique. Il s’est frotté au débat européen qui enflamme la Suisse dans les années 90. Il travaille au Bureau de l’intégration, qui prépare fébrilement la votation sur l’Espace économique européen sous l’égide de Jakob Kellenberger, qui «garde de lui un très bon souvenir». Comme il a étudié au Collège d’Europe à Bruges et à l’Université McGill à Montréal, il maîtrise parfaitement le dossier. Puis il passe le concours diplomatique, mais «s’ennuie un peu» – selon un témoin de l’époque – au DFAE.
Le regretté chef de l’Economie publique, Jean-Pascal Delamuraz, en fait son collaborateur scientifique, chargé de suivre pour lui les dossiers des Assurances sociales, des Finances et de la Sécurité. Il y travaille avec Yves Seydoux, un vieux compagnon de route du Bureau de l’intégration. «Avec Kellenberger et Delamuraz, nous avons appris à cultiver le sens des institutions au service de la collectivité», raconte celui qui est aujourd’hui le chef de la communication du Groupe Mutuel. Ils forment une équipe soudée, capable de rigoler à l’occasion. Un jour que Rossier et Seydoux décident de placer un mot inhabituel dans leur intervention pour tester la vigilance de Delamuraz, celui-ci réagit au quart de tour: «Vous avez fait un pari?»
Un coach. Sur un point, tout le monde se retrouve. «Yves Rossier est un homme à l’intelligence vive et rapide», témoigne un diplomate qui l’a bien connu. Puis les avis divergent. «Il est ouvert, curieux de tout, jamais figé dans des concepts idéologiques», assure Yves Seydoux. Au contraire, ses détracteurs le disent «peu flexible, calculateur, opportuniste». Encore fâché que la Loterie romande qu’il préside n’ait pas reçu de concession de casino, Jean-Pierre Beuret le décrit comme un «Machiavel de bande dessinée», capable des pires manœuvres dilatoires.
Yves Rossier n’aura que peu de temps pour convaincre un corps diplomatique un brin vexé par sa nomination à la barbe d’ambassadeurs plus chevronnés que lui. Conscient des lacunes initiales de son poulain, Didier Burkhalter lui a attribué un «coach» à plein temps en la personne de l’ambassadeur Georges Martin, une valeur sûre du DFAE. Il table sur l’alchimie entre l’expérience de l’un et le dynamisme de l’autre. Le pari est risqué, mais jouable.
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