«Ici repose l’homme de la nature et de la vérité.» C’est écrit sur le tombeau de cet homme-là, Jean-Jacques Rousseau, né en 1712 à Genève, décédé en 1778 à Ermenonville, et dont les restes reposent à l’entrée de la crypte du Panthéon, à Paris. Il dort en face de Voltaire, avec lequel il fut si souvent en conflit. Mais l’ironie de cette proximité est plutôt balayée par la vitalité et la hauteur de ce que furent leurs débats et querelles. La mort peut rassembler ce que la vie semblait opposer, c’est bien ainsi.
Car Rousseau, trois siècles après sa naissance, continue de fasciner. Parce qu’il fut et demeure suffisamment complexe, unique, novateur, mais aussi torturé et contradictoire parfois, pour dire une idée durable de la liberté de l’esprit. Des Rêveries aux Confessions, avec la quasi-invention de l’introspection littéraire et du sentiment dans le verbe, par ses allers-retours entre le romanesque et le philosophique, Rousseau est surtout terriblement moderne. Voici pourquoi.
Il est un nomade européen. Peu importe finalement ce qui le pousse à tant voyager. D’abord Genève, puis Vevey, Turin, Neuchâtel, Chambéry. Ensuite Paris, avant d’être nommé ambassadeur à Venise. Enfin Montmorency, Môtiers, le départ vers l’Angleterre ou Ermenonville. Il voyage par contrainte, par fuite, par profession, et aussi par amour. Il voyage parce qu’il faut sentir ou s’échapper, découvrir ou se cacher, flamboyer ou écrire. Mais ces aventures géographiques sont comme le reste: elles disent des questions, racontent des cheminements de la pensée, et la volonté d’affronter les puissants, les révolutions, les intellectuels de son temps, de Diderot à Voltaire. Cette vie est un roman, qui raconte une autre façon d’être Suisse au monde.
Il est le révolutionnaire de «La nouvelle Héloïse». Voici un livre, roman épistolaire, qui change l’histoire de la littérature. Publié à Amsterdam en 1761, ce volume sera réédité à plus de 70 reprises avant 1800. Il s’agit sans doute du plus sidérant best-seller du XVIIIe siècle. Au point que, n’arrivant pas à suivre la demande, des éditeurs en viendront à le louer à la journée, voire à l’heure. L’hystérie gagne l’Europe: on comptera plus de 350 suicides dus à la lecture de l’ouvrage, mis à l’Index par l’Eglise.
Car Rousseau bouleverse, avec La nouvelle Héloïse, tous les codes. Il invente le roman sensible, écrit à l’opposé du roman anglais en vogue, aux intrigues touffues et aux personnages nombreux: son roman raconte la simple passion amoureuse et contrariée de deux êtres, Julie d’Etanges et son précepteur Saint-Preux. Ils se désirent, se perdent, elle se marie raisonnablement avec un autre, mais il reviendra et la passion les déchirera jusqu’au bout. C’est aussi le combat de la morale contre les dogmes sociaux, de la vérité des sentiments contre les obligations. C’est un livre qui change pour toujours l’écriture.
Il est plus que libre: indépendant. Il est l’ombre des Lumières parce que, même lorsqu’il se trouve proche d’eux, l’un d’eux, il marque sa différence. Diderot l’invite à écrire sur la musique dans l’Encyclopédie. Il en profite avec un culot effarant pour critiquer ce qui ne lui plaît pas dans la pensée de ses pairs: il dit les limites du progrès, les utopies qu’il ressent dans la pensée intellectuelle, son aversion pour le luxe, sa méfiance envers les dérives de l’argent.
Sa vie personnelle est nourrie de la même indépendance. Ses biographes se déchireront jusqu’à la fin des temps sur le fait que l’auteur de l’Emile ait laissé ses cinq enfants à l’assistance publique. Il ne s’en cachera jamais, assumera, regrettera aussi, peut-être, un peu. Les confessions, où il dira doutes et questionnements, est ainsi plus qu’un testament: une introspection géniale et courageuse, qui annonce l’autofiction.
Il est interdisciplinaire comme personne. Ses pages sur la politique, la construction des inégalités, l’éducation, l’inné contre l’acquis, demeurent toutes absolument pertinentes. Ses remarques sur la société financière sont d’une cruauté qui résonne encore aujourd’hui. Rousseau est au fond une sorte d’Indigné avant l’heure, prêt à recevoir des pierres pour ce qu’il pense du monde, et à se réfugier ensuite dans une autre passion forte: la botanique.
Il est un grand névrosé. Sa mère meurt neuf jours après sa naissance. Son rapport aux femmes demeure difficile, marqué par la rencontre en 1728 de Françoise-Louise de Warens. Elle a 29 ans, lui 16. Elle lui apprend les arts et l’esprit, et surtout l’amour. Il ne l’oubliera jamais. Mais il appelle «maman» ce grand amour de sa vie. Il fait ses enfants à Thérèse, lingère, qu’il épousera sur le tard. Mais il écrit des pages pleines de misogynie banale sur les femmes et leur place d’obéissantes. On ne peut pas être moderne sur tout. Il savait tant sa dépendance au désir d’elles.
2012 sera ainsi l’année Rousseau, fêté de Genève à Leeds ou Istanbul (où vécut son horloger de père). Ce ne sera pas qu’une commémoration, mais la reconnaissance d’une oeuvre qui n’en finit pas d’inventer notre époque. Et d’un destin qui prit le pari du danger pour chercher sa liberté. «Souffre, meurs ou guéris; mais surtout vis jusqu’à ta dernière heure»: cher Jean-Jacques Rousseau, merci pour la leçon.
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Rousseau est-il Français ou Genevois?
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