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Rouyn-Noranda, Québec. Une déferlante de décibels

Par Christophe Schenk - Mis en ligne le 07.10.2009 à 15:02

Depuis six ans, le festival FME transforme la cité industrielle en capitale québécoise de la musique. Et s’apprête à conquérir l’Europe. Reportage en Abitibi-Témiscamingue.

En débarquant à Rouyn-Noranda, on peine à croire qu’un festival s’y prépare. Ou que la ville a vu naître Richard Desjardins, l’un des chanteurs québécois les plus célèbres. A huit heures de route de Montréal – un trajet interminable entre lacs et pinèdes – la petite cité industrielle de l’Abitibi-Témiscamingue baigne dans une quiétude qui ne semble pouvoir être brisée que par des ours égarés ou un troupeau d’orignaux, plutôt que par un déluge de décibels.
Dans cette région du Québec une fois et demie plus grande que la Suisse et cinquante fois moins peuplée (2,3 habitants au kilomètre carré), c’est l’industrie qui donne le la. La fonderie locale traite le cuivre et l’or des mines alentour. Au début du siècle, la découverte de nombreux gisements à permis à la ville de se bâtir et de prospérer, quitte à défigurer quelque peu le paysage. Au centre de la cité, le lac Osisko n’accueille ainsi que quelques courageux canards. «Ici, c’est la ville des Simpson, lance avec ironie une habitante. Les poissons ont trois yeux. Moi, je ne mettrais même pas un orteil dans le lac.» Isolée, industrielle et marquée par la pollution passée, Rouyn-Noranda n’a rien d’un Grand Nord de carte postale, malgré les immenses parcs naturels voisins. Pas étonnant dès lors que locaux et visiteurs se retrouvent à boire une Fin du monde – une des bières brassées par Robert Charlebois – au Cabaret de la dernière chance.

Une drôle de capitale musicale. Pourtant, derrière ce tableau grisâtre, une énergie et une générosité extraordinaires animent la ville. Meilleure démonstration de cette dynamique: le Festival de musique émergente (FME). Née en 2003, la manifestation transforme chaque année Rouyn-Noranda en capitale musicale du Québec, le temps d’une semaine. Artistes confirmés et nouveaux talents se partagent la dizaine de scènes disséminées dans la ville, d’une arrière-salle de café à un ancien cinéma, d’un imposant théâtre au parc qui borde le lac Osisko. Quant aux habitants, ils sont nombreux à s’investir pour la bonne marche de l’événement ou à garnir les rangs du public lors des différents concerts. Sur 15 000 spectateurs, près de 70% sont ainsi originaires de la ville. Jusqu’à acquérir le statut de «meilleur public du Québec », à en croire le musicien montréalais Patrick Watson.
En ces premiers jours de septembre, l’été indien est en avance et le FME accueille un plateau varié pour sa septième édition. Entre héros locaux (Ariane Moffatt, Malajube) et relève attendue (Clues, Marie-Pierre Arthur), le festival témoigne de l’incroyable santé de la scène québécoise actuelle. D’Arcade Fire à Cœur de pirate, en passant par Pascale Picard, les musiciens de la Belle Province ont conquis l’Europe ces dernières années, faisant presque oublier leurs peu glorieux ancêtres Céline Dion et Garou. De la chanson au rock, de l’electro au folk, aucun genre ne leur résiste.

Un vrai soutien politique. Ce succès sans pareil, la Belle Province ne le doit pas qu’au talent insolent de ses musiciens. Enclave francophone de 7,7 millions d’habitants, le Québec soutient ses artistes tant à l’intérieur de leurs terres qu’au moment d’aller se frotter aux marchés internationaux. Mieux, pour la soirée d’ouverture du FME, la ministre de la Culture Christine Saint-Pierre a fait le déplacement. Dans l’atmosphère bon enfant du Cabaret de la dernière chance – le pub le plus branché de Rouyn-Noranda – elle vante les mérites de l’événement avant de siroter tranquillement une bière au milieu de la foule festivalière. «Le Québec est sans doute la province qui fait le plus pour ses artistes, explique-t-elle. Aussi bien parce que nous voulons défendre notre culture et notre identité, notamment la langue française, que parce que nous n’avons pas de classes, ici, qui sépareraient les artistes des politiciens. Le dialogue est donc toujours possible.» Un avis partagé par Sandy Boutin, fondateur et directeur du FME, qui n’hésite pas à faire de la culture «l’enfant chéri» de la politique québécoise.

Un tremplin vers l’Europe. A 33 ans, le jeune homme est l’âme du festival. Impossible de ne pas le croiser durant la semaine, derrière un bar, dans les bureaux de la presse ou à l’accueil d’une salle. Manager du groupe Karkwa, il a su convaincre la population de Rouyn-Noranda, les artistes invités et l’Etat québécois de l’importance de sa démarche. Cette année, il franchit un palier supplémentaire. Venus d’Europe, une vingtaine de programmateurs de festivals découvrent le FME, à l’occasion d’une rencontre de la Fédération de concert. Entre partie de pêche, balade en canoë et iPod Battle, la semaine a des airs de camps de vacances pour rockers en goguette. Mais la musique n’est pas oubliée pour autant. Des Eurockéennes de Belfort au Sziget de Budapest, en passant par le FIB de Benicàssim (Espagne), tous tendent une oreille attentive à la nouvelle scène québécoise, prompts à repérer les artistes qui marqueront les esprits lors de leur prochaine édition.
Dans les starting-blocks cette année, les Montréalais Clues pourraient bien prétendre à ce titre. Tendu et fédérateur à la fois, leur folk-rock n’est pas sans rappeler leurs compatriotes d’Arcade Fire, sensation de l’hiver 2005 au Canada, avant de conquérir les Etats-Unis et l’Europe dès l’année suivante. Plus classique, Ariane Moffatt pourrait quant à elle succéder à Cœur de pirate et séduire les amateurs de chanson française aussi mutine que poétique. Enfin, les électroniciens barrés de Le Matos et leur look improbable de Kraftwerk relooké façon H&M – découverts dans le cadre du Piknic Electronik du samedi après-midi – ont tout pour prendre le relais de Champion et Tiga, Montréalais devenus rois des dancefloors européens.
«Le marché québécois est très petit, analyse Christine Saint-Pierre au moment d’expliquer l’action d’envergure tentée par le FME cette année. S’ils désirent vivre de leur musique, les artistes sont donc obligés de s’exporter.» Fort d’une population cinq fois supérieure à la Suisse romande, le Québec a saisi l’importance de l’exportation et l’encourage par sa politique culturelle. Francophones comme anglophones profitent ainsi d’un festival populaire, devenu tremplin vers le Vieux Continent. A bon entendeur...

Voyage et séjour pris en charge par l’organisation du FME.



CINQ ARTISTES MONTRÉALAIS PARÉS POUR CONQUÉRIR L’EUROPE

PATRICK WATSON, ORFÈVRE POP À LA VOIX D’ANGE
Révélé en 2007 avec le magistral Close to Paradise, le musicien montréalais de 30 ans poursuit sur sa lancée cette année avec Wooden Arms (Universal), second album aux climats similaires. Orfèvre pop d’exception, Patrick Watson y alterne avec naturel passages rock et dérives instrumentales, façonnant un univers où se croisent Radiohead, Coldplay, Pink Floyd et Erik Satie. Le tout magnifié par une voix d’ange.

ARIANE MOFFATT, CHANTEUSE FRAÎCHE ET MUTINE
A 30 ans, la Québécoise est déjà une star dans son pays et s’apprête à conquérir la francophonie. Son secret? Des chansons mariant à la perfection poésie ironique et aspirations plus pop. Frais, rythmé et teinté d’humour, son troisième album Tous les sens (Sony) n’est pas sans évoquer la Française Camille. Ou encore M, qui voit en Ariane Moffatt sa «petite sœur rock’n’roll de Montréal.»

KARKWA, ENTRE NOIR DÉSIR ET RADIOHEAD
Nouvelle coqueluche des médias français, Karkwa rappelle Noir Désir pour le bon usage du français dans le rock. Mais les cinq Montréalais préfèrent les loopings d’une production ambitieuse à une énergie trop brute. Jusqu’à évoquer parfois les alchimies sonores du Radiohead de OK Computer sur Le volume du vent (Disques Office), leur troisième et meilleur album en date.

CLUES, FOLK-ROCK LYRIQUE ET EXCITÉ À LA ARCADE FIRE
Emmené par un ancien membre des Unicorns et un collaborateur du premier album d’Arcade Fire, Clues s’impose comme l’une des formations les plus excitantes de Montréal avec son premier album du même nom (Irascible). Tendu et acéré, leur folk-rock oscille entre galops expérimentaux et refrains pavloviens, accouchant d’hymnes râpeux à grands coups de «la lalala lalala.»

MALAJUBE, POP-ROCK COLORÉ ET EXPLOSIF
Premier groupe francophone à avoir créé le buzz dans la presse américaine – obtenant même les lauriers du New York Times à la fin de 2006 – Malajube repousse les frontières entre les genres. Malaxant la langue sans complexe, le groupe montréalais la plonge dans un bain revigorant où synthés et guitares dessinent les contours d’un pop-rock explosif, aux sonorités électriques et spatiales à la fois.




Tags: Musique, festival de musique émergente, FME, Rouyn-Noranda, Québec,

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