L'Hebdo;
2008-08-14 Saakachvili, en rose et noir
PAR RÉGIS GENTÉ, À Tbilissi
Portrait.
Prooccidentaux, aveuglés de haine antirusse, le président géorgien et son entourage ne connaissent rien du pouvoir à Moscou. Cette ignorance a été fatale.
Livide, au bord des larmes, Mikheil Saakachvili semblait abattu, lundi 11 août, en direct à la télévision géorgienne. Il venait pourtant d'obtenir ce qu'il cherchait depuis toujours: internationaliser les conflits d'Abkhazie et d'Ossétie du Sud, gelés depuis les guerres sécessionnistes de 1991-1993, en s'appuyant sur la puissance occidentale pour contrer la Russie. Mais à quel prix.
«Rendre à la Géorgie [ces deux territoires], c'est le but de ma vie», répètet-il à l'envi. Une promesse qui s'est avérée bien dangereuse et, qui sait, fatale à son pays. Micha, le pacifiste de la «Révolution des roses» qui renversa Edouard Chevardnadze en novembre 2003, est-il devenu Micha l'aventuriste qui, le 8 août dernier, s'attaquait à l'ours russe dans la province séparatiste d'Ossétie du Sud, où Moscou dit assurer, ironie de l'histoire, une mission de paix?
Quel contraste avec l'homme qui pénétrait, rose à la main, dans le Parlement de Géorgie, le 22 novembre 2003. Mais l'image était trompeuse. Cette révolution n'a certes pas fait couler le sang, les jeunes révolutionnaires géorgiens ayant suivi les conseils d'experts en action non violente, prodigués également aux tombeurs de Slobodan Milosevic, en octobre 2000. Mais la révolution s'est faite en force. Et le pacifisme cachait le pragmatisme. Car c'est l'Abkhazie et l'intégrité territoriale de la Géorgie qui obsèdent cet avocat, formé en Ukraine puis aux Etats-Unis.
Dans la pratique, Micha ne sera pas le démocrate qu'on attendait. Mise au pas systématique des médias, élections opaques, justice aussi dépendante de l'exécutif que du temps de Chevardnadze... En revanche, Micha veut étonner le monde et surfe sur les apparences. En une nuit, avant même de prendre ses fonctions en janvier 2004, il aurait supprimé la corruption dans la police, la face la plus choquante du système vérolé de l'ex-ministre des Affaires étrangères de Mikhaïl Gorbatchev.
Les citoyens géorgiens lui concèdent des mérites. «Micha n'est pas un démocrate parfait, loin de là, mais au moins il parle de démocratie et nous avançons à petits pas, explique Irma, une habitante de Tbilissi qui dirige sa propre ONG pour promouvoir la culture géorgienne. Or le Kremlin ne veut pas de démocratie. C'est cela qui se joue derrière ces conflits séparatistes».
«La démocratie, cela ne se crée pas en un jour. Vous, les Européens, vous ne savez pas ce que c'est que de vivre sous la pression russe, de leurs services secrets, etc.», tonne Alexandre Rondeli, un politologue, qui voit dans Mikheil Saakachvili «un type courageux qui a compris que le pays n'avait d'autre choix, pour se sauver, que de choisir résolument son camp, l'Occident. »
Aveuglement. Au point de s'aveugler et de croire, au plus fort de la crise, que l'Europe suivra ses appels à lui venir en aide. Sa radicalité prooccidentale, qui le fait passer pour une marionnette des Américains, le pousse à surenchérir dans la phraséologie antirusse. Fin juillet, lors d'une conférence de presse avec Condoleeza Rice, venue à Tbilissi pour faire baisser la tension, déjà très forte alors, Saakachvili comparait la Russie à un éléphant, sourire en coin. Le même n'avait pas résisté à un bon mot sur le premier ministre russe qu'il a surnommé «Lilipoutine». Pas étonnant que le Kremlin veuille le voir quitter le pouvoir avant toute discussion sur le reste…
Son handicap à l'égard du grand voisin ne se résume pas à ne pas résister à quelques bons mots. Micha et sa jeune équipe connaissent fort mal les coulisses du Kremlin. Nous nous en étions aperçus à l'été 2004 lorsque, en Ossétie du Sud déjà, ils espéraient en un tournemain voir Moscou leur rendre la province. Et l'attaque du 8 août 2008 témoigne du manque de lucidité sur la situation et le pouvoir russes auxquels ils ont à faire. «On aurait aimé qu'ils retiennent la leçon et que cela ne nous conduise pas à l'aventurisme coupable de l'offensive géorgienne de la semaine passée», estime un diplomate européen en poste a Tbilissi.
Une ignorance des rouages du Kremlin largement entretenue par l'entourage de Saakachvili. Ainsi, Hannes Kont, conseiller estonien du président géorgien qui ne dissimule pas sa haine de la Russie, qu'elle soit poutinienne ou autre, nous a récemment avoué, que «personne dans l'entourage présidentiel n'est spécialiste de la Russie, nul n'a une véritable expérience de sa politique ni n'entretient des relations». Le président géorgien n'est entouré que de conseillers divers, américains ou issus de l'ancien bloc socialiste, animés d'une envie d'en découdre avec un pouvoir russe, forcément coupable, malveillant et d'un autre âge... C'est ainsi que le 8 août, il a commis l'irréparable.
EN DANGER
Saakachvili a commis l'irréparable.
GEORGE ABDALADZE KEYSTONE
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