Peter et Franz pourraient être le ying et le yang du «Safari». Ce club, le seul en Allemagne à proposer un spectacle de «live sex», est le pilier de la «Grosse Freiheit», rue légendaire de Hambourg. Chaque soir, les deux hommes que presque tout oppose s’y tiennent côte à côte pour «faire en sorte que les bonnes personnes entrent: celles qui ont de l’argent et qui sont pacifiques».
Peter est un homme allègre qui a grandi dans le quartier. Depuis trente-deux ans au Safari, il travaille en famille: sa femme Karin, ex-danseuse, est au service et sa belle-mère a longtemps été la «dame-pipi» des lieux. «Incroyable! Elle s’habillait toujours de façon très élégante pour travailler. Nous lui disions qu’elle devait porter des vêtements plus adéquats, mais rien à faire. Et c’était elle qui avait toujours le plus gros pourboire!»
Franz, qui a perdu un bras dans une fusillade il y a des années, est plus sombre. Si son collègue est presque un personnage public pour être passé quelquefois à la télévision, lui préfère rester dans l’ombre. «Pas de photo! Personne ne doit savoir que je travaille ici, même mes amis les plus proches l’ignorent.»
Originaire d’une petite ville à deux heures de Hambourg, il retourne chaque semaine dans sa bourgade. «Ici? Je n’ai pas d’amis, personne. De toute façon, ça me dégoûte! Il y a juste Peter, avec lui ça va.»
Porno bricolé. Minuit. La «Grosse Freiheit» (littéralement la grande liberté) est relativement remplie pour un soir de semaine. On raconte que cette rue était à l’époque la limite que les marins ne pouvaient dépasser lorsqu’ils étaient en escale à Hambourg. C’est donc là qu’ils festoyaient jusqu’au bout de la nuit. Longue de 52 mètres, on y trouve 16 clubs et discothèques.
Les panneaux éclairés au néon se superposent, scintillent dans tous les sens. Devant chaque local, des portiers bedonnants d’un certain âge interpellent les passants à coup de phrases salaces. Si ces clubs ne font jamais très long feu, le Safari est là depuis quarante ans. Impossible de comparer cet endroit à une jungle. Ici, vous ne trouverez aucun fauve nocturne, juste quelques personnes d’un certain âge qui travaillent au service et à la régie depuis des années. Une dizaine de danseurs répètent docilement leurs gestes avec monotonie plusieurs fois par nuit. Le spectacle propose des scènes crues, par exemple dans le fameux numéro «Willy baise Maya l’abeille» – ce qu’il fait littéralement. Mais le contexte du show désamorce l’effet de la scène: un homme et une femme déguisés en abeilles, en rythme sur une musique folklorique. Ils regardent en direction du maigre public – cinq personnes à 3 heures du matin – et chantent dans un playback plus que flagrant. Le rideau se ferme dans un bruit de grincement, le public applaudit faiblement. On aperçoit et entend les comédiens en sous-vêtements changer le décor. Pénible ouverture de rideau: «Jenifer et Carlos» annonce une voix fatiguée. Et voilà qu’on revisite en version porno l’histoire de Dracula. Ce spectacle glauque qui peut faire sourire est néanmoins légendaire. «Mick Jagger et deux énormes gardes du corps l’ont vu!» raconte Peter. «Aujourd’hui, c’est devenu un jardin d’enfants ici. Les ados rient en voyant Maya l’abeille. Mais c’est vrai qu’il est très mignon ce numéro», dit-il, l’air presque attendri.
Fin de soirée au rabais. A la direction du club, «le Français», choréographe et «le Vieux» un homme de 82 ans: «On est bien mois payés que sur la Reeperbahn. Mais ici, on est assurés. Moi, je suis diabétique, j’ai 68 ans et avec mon pied gonflé, je suis bien obligé», ronchonne Franz. La nuit touche à sa fin. Des touristes veulent entrer. «One striptease, one fucking: 15 euros!» leur propose Peter qui baisse le tarif de moitié. Le club ferme ses portes à quatre heures. «Avant les danseuses vivaient dans cette rue, raconte encore le portier, c’était bien. Chaque club avait une cuisine. Qu’est-ce qu’on a pu rigoler!» En sortant, trousse de maquillage à la main, certains artistes babillent un peu avec les portiers. D’autres boivent un verre dans le bar en face avant de rentrer.
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