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Saint Ronaldo s’est arrêté à Neuchâtel

Par Patrick Oberli - Mis en ligne le 12.06.2008 à 00:00

football. A 23 ans, le Portugais fait déjà partie des plus grands joueurs de l’histoire. Sa présence à Neuchâtel, avec la sélection nationale engagée à l’Euro donne un aperçu de la fascination que cette «fashion victim» aux pieds magiques suscite.

Trois heures du mat’ et peu de frissons. Sur la piste de danse de La Sirène, une boîte de nuit du Pont-de-Thielle, à deux pas d’un cabaret, Ronalda chante de toutes ses tripes. Elle tape des mains, sautille le bras levé, essaie d’entraîner la bonne centaine de jeunes gens présents dans son délire. Une dizaine à peine répond. Un chouchou blanc dans les cheveux, elle tente de donner vie au rythme du synthétiseur. Dans sa transe, la jeune femme de 28 ans imagine-t-elle un seul instant que le public est venu pour elle? Si elle avait un doute, il a dû s’envoler lorsqu’elle a sorti son dernier atout. Le maillot du Portugal offert par son frère, Cristiano Ronaldo, footballeur génial de Manchester United (MU) et, pour un mois, fer de lance de la sélection nationale qui a pris ses quartiers dans le palace Beau-Rivage, à Neuchâtel. Une présence qui a transformé les berges du lac en place forte. Même la surface de l’eau est surveillée nuit et jour par une vedette de la police.
Ronalda harangue les curieux en désignant le numéro 7 collé à sa poitrine parce que la taille du maillot rouge de son illustre cadet, malgré son mètre 85 et ses 75 kilos, est un peu juste pour ses rondeurs: «Le Portugal sera champion d’Europe!» Avant d’entamer une ode à l’équipe, mélange de tubes de Patrick Sébastien et Samantha Fox. Les Portugais de la salle suivent, dopés par la victoire des leurs contre la Turquie, quelques heures auparavant. Fin du spectacle.

«Ersatz» pour les fans. Ronalda rejoint sa maman dans un coin tranquille. Pour réfléchir, peut-être, à sa journée qui l’a vu signer des autographes dans un centre commercial et penser à ceux qu’elle signera plus tard sur les Jeunes-Rives, en marge de la fête nationale organisée avec deux jours d’avance par l’ambassadeur du Portugal à Neuchâtel, nouvelle ville portugaise. De pathétiques moments de gloire, «ersatz» pour les fans du footballeur, frustrés de ne pouvoir approcher l’idole, pourtant si proche. A 23 ans, Cristiano Ronaldo dos Santos Aveiro, a déjà forcé la porte du panthéon des meilleurs de la planète «foot». Il se place désormais aux côtés des Maradona, Pelé et Zidane.
Pour éviter les mouvements de foule, l’homme vit caché derrière les bâches qui entourent l’hôtel neuchâtelois. Quelques signes de la main au travers des vitres fumées du car aux milliers de supporters massés devant l’hôtel à 1 heure du matin dans la nuit de samedi à dimanche. Quelques tours de terrain en pantoufles de gym dimanche au stade de la Maladière, devant 12000 spectateurs présents à l’entraînement public. Dans les tribunes, trente minutes d’hystérie. Les filles lancent des «Je t’aime» à la volée, les garçons rêvent de le toucher, d’imiter ses dribbles inattendus et ses courses chaloupées qui rendent fous les meilleurs défenseurs de la planète. Puissant et effilé, son corps accomplit des gestes que les autres n’imaginent même pas.

La cape qui rend visible. Toutes et tous rêvent d’effleurer sa vie. A ce jeu-là, Martin, 12 ans et domicilié dans le Jura, a tiré le gros lot: «C’est le sien, dit-il simplement en exhibant un maillot vert estampillé Sagres, la marque de bière portugaise. Il me l’a donné mardi après l’entraînement. Je me suis faufilé dans un trou entre deux barrières et je lui ai couru après sur le chemin des vestiaires. Il a d’abord hésité. Je ne le laverai jamais.» Ses yeux scintillent. Pour l’enfant, c’est la cape qui rend visible. «Il l’a pris à l’école et, en rentrant il m’a dit: «C’est la première fois que toutes les filles s’intéressent à moi», rigole sa maman. On lui a aussi proposé de le vendre, opération totalement inconcevable.»
Si Cristiano Ronaldo déchaîne les passions, c’est autant par ses performances exceptionnelles que sa personnalité et son look. Sur le terrain, le beau gosse, «fashion victim» – il est le seul joueur de MU à disposer d’un miroir individuel dans les vestiaires – aligne les records. Il appartient à cette nouvelle catégorie de footballeurs qui devient adulte sans connaître le doute. «Je veux être le meilleur», assène-t-il depuis des années.
 
Ambitieux et arrogant. Cette saison, il a remodelé quarante ans de légende en effaçant des tabelles de son club le record de buts marqués en championnat par George Best, surnommé le «cinquième Beatles» pour ses cheveux longs, sa collection de femmes et son goût immodéré pour la fête. Cristiano Ronaldo a gagné le championnat et la League des champions, après avoir marqué de la tête en finale contre Chelsea. Ses détracteurs relèveront qu’il a aussi manqué son penalty durant la séance décisive de tirs au but. Mais quelques larmes et la compassion d’Alex Ferguson, le manager de MU qui l’a mené au pinacle après l’avoir arraché en 2003 au Sporting du Portugal, ont suffi à lui redonner cette assurance que beaucoup lisent comme de l’arrogance. D’ailleurs, la question reste ouverte: au terme de la finale, a-t-il pleuré de joie ou de dépit, celui de ne pas avoir été l’unique homme du match, sans partage de la gloire? Car Cristiano Ronaldo, le footballeur, est ambitieux et égoïste, même si, depuis deux ans, il a compris que le succès est plus grand s’il n’oublie pas ses coéquipiers. «J’aime le ballon. Je n’ai pas peur de le garder. J’assume», se justifie-t-il.
L’homme n’a pas peur non plus de provoquer. Ses plongeons sont connus de tous les arbitres,ainsi que ses réclamations dignes d’un mec à qui l’on a volé sa carte de crédit. Il excelle aussi dans l’intox, comme à la Coupe du monde 2006 contre l’Angleterre, lorsqu’il a incité le maître de cérémonie à expulser son coéquiper et adversaire d’un jour, Wayne Rooney. Cela lui avait valu une haine britannique tenace. Le quotidien Sun n’avait alors pas hésité à transformer son visage en cible pour fléchettes.
Mais Cristiano Ronaldo a résisté. Parce que, a-t-il confié au printemps 2007 à l’Equipe Magazine, des «brimades, il en a subi depuis l’âge de 11 ans», lorsque son talent précoce l’a amené à quitter sa famille et son île natale de Madère pour le centre de formation du Sporting. «A l’école, on se moquait de mon accent. Je piquais des colères terribles.» L’une d’elles lui a fait balancer une chaise sur sa maîtresse de classe. L’anecdote tourne aujourd’hui en boucle sur le net. Elle contribue à l’écriture de ce remake moderne du «Vilain petit carnard», celle du cancre issu d’un quartier pauvre devenu cygne par amour du ballon rond.

Idéal pour ados. Cette histoire à faire chavirer les cœurs efface petit à petit le côté «sale gosse». Ses supporters lui pardonnent tout, spécialement dans la communauté lusitanienne. Mieux, on oublie les mauvaises passes. Qui se souvient encore de sa mise en examen après une accusation de viol, abandonnée par les plaignantes, l’année de ses 20 ans? Pas Mike, Portugais de Neuchâtel, 14 ans, même coupe de cheveux que l’idole: «Pour moi, il représente tout. La gloire, la réussite, l’argent, la beauté et... les filles.» La quarantaine, Manu observe de loin la foule rouge et vert de ses compatriotes massés devant le Beau-Rivage. Il affiche plus de recul. «Nous sommes un peuple d’immigrés nostalgiques, parce que notre vie n’est pas toujours facile. Nous n’oublions jamais nos racines, où que nous nous trouvions. Cristiano Ronaldo est un trait d’union, une fierté. Dans sa réussite, nous nous sentons exister», livre t-il en songeant à ses deux enfants et sa femme restés au pays.
Autre élément en faveur du joueur: il ne renie pas les valeurs de son coin de terre. «Il aide beaucoup sa famille et écoute sa mère. C’est très important pour nous, explique Miguel, attablé pour l’apéro au Centre portugais de Neuchâtel. Traduction: il vénère sa maman, Dolores Aveiro. Il a sorti son frère Hugo de la drogue et lui a fourni les moyens de créer une entreprise de peinture. Il a offert une boutique de mode baptisé «CR7», ses initiales et son numéro, à Elma, sa sœur aînée. Il a prêté un bout de sa gloire et le féminin de son nom à Catia, alias Ronalda, pour lancer sa carrière de chanteuse de variétés. Son seul échec reste son père, jardinier municipal et éducateur de football, qu’il n’a jamais réussi à sortir de l’alcoolisme jusqu’à son décès en 2005.

Des chiffres effarants. Un cocktail parfait que le business du football traque avec avidité. Même si ses adorateurs estiment que Cristiano Ronaldo «est resté simple», sa valeur marchande dépasse l’entendement et pourrait envoyer aux oubliettes la belle gueule de Beckham. Sa valeur marketing est estimée à 600 millions de francs. A son salaire annuel de footballeur dépassant les 15 millions, il ajoute des contrats avec Suzuki, Nike, Coca-Cola, Extra Joss, Pepe Jeans et Dolce & Gabbana. Cette mine d’or donne le vertige aux meilleurs clubs du monde qui imaginent sans peine le merchandising potentiel lié au culte qui lui est voué. Ainsi du Real de Madrid qui, quelques jours avant l’Euro, n’a pas hésité à poser 130 millions de francs sur la table pour s’offrir son minois de «boys band». Un record!
Et, pour l’été, un feuilleton planétaire plus suivi que Top Model, dont le plateau est, en ce mois de juin, une chambre d’hôtel romande. Car Cristiano Ronaldo, sur ce terrain là aussi, est imprévisible. Il souffle le chaud et le froid. Assure, un jour, que le meilleur pour son avenir de footballeur est en Angleterre. Le lendemain, que son rêve est de rejoindre le Real, «le club le plus prestigieux du monde». La décision? «Il restera à MU, prédit Miguel avec assurance. Parce que sa maman l’a dit dans une interview sur l’internet.» Quant à Ronalda, quoi qu’il arrive, elle continuera à chanter son «romantisme populaire», dans l’ombre d’un frère trop lumineux.



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Tags: Football, Ronaldo, maillot, Neuchâtel, Euro 2008,

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