L'Hebdo;
2002-10-10 Travail Salaires: hausses au co mpte-gouttes
Mauvaise surprise: une augmentation généralisée des revenus n'est plus d'actualité.
Face-à-face: chaque camp affûte encore armes et arguments.
Branche par branche: les gagnants et les perdants des dix dernières années.
Textes: Jean-Philippe Buchs
L'été était chaud, l'automne allait être beau. A la mi-août, les représentants des salariés estimaient que le climat se prêtait enfin à leurs revendications salariales. Ils risquent fort de déchanter. Une nouvelle fois, les travailleurs subiront de plein fouet une crise économique. Aux licenciements ou à la peur de perdre leur emploi s'ajoutera la stagnation, voire le recul de leur revenu réel en 2003. Même si le renchérissement du coût de la vie ne devait pas dépasser 1% l'an prochain, il sera peut-être supérieur aux augmentations de salaires que les entreprises accepteront de verser pour compenser l'inflation.
Les résultats des négociations en cours entre les syndicats et les patrons s'annoncent d'ores et déjà décevants. En raison de la morosité de la conjoncture, les premiers pourraient se contenter du maintien du pouvoir d'achat. Voilà qui prolongerait une tendance née au cours de la dernière décennie, caractérisée par une longue stagnation économique dont les conséquences se sont répercutées négativement sur les salaires réels. Ceux-ci n'ont progressé que de 1,8 point entre 1993 (indice 100) et 2001 (101,8) (voir tableau page 51). Seule une croissance durable pourrait casser ce cercle vicieux. Il y a quelques semaines, tous les espoirs étaient encore permis.
Tout avait donc bien commencé. Fortement ancré dans les traditions helvétiques du marché du travail, le rituel des négociations salariales, qui ne concerne pourtant que 20% de la population active, s'est répété cet été comme tous les ans. Le 16 août dernier, la tradition a été respectée. L'Union syndicale suisse (USS) a ouvert les feux en réclamant une hausse de 3% pour 2003. «L'élément déterminant pour la demande intérieure, c'est la politique salariale. Toute manoeuvre aveugle de freinage aurait des conséquences fâcheuses», clamait Paul Rechsteiner, président de l'USS. Le même jour, l'Union patronale suisse répliquait vivement par la voix de son directeur Peter Hasler qui jugeait «inadmissibles» de telles revendications.
Un mois et demi plus tard, les données ont complètement changé. D'après les statistiques publiées le 12 septembre, la Suisse a vécu, sans s'en douter, une période de récession au cours du deuxième semestre 2001 et une phase de stagnation entre janvier et juin 2002. Une situation que ni les syndicats ni le patronat n'imaginaient au mois d'août, même s'ils savaient que l'activité économique tournait au ralenti. De surcroît, l'optimisme régnait puisque les prévisions annonçaient une reprise pour le deuxième semestre de cette année. Or c'est désormais le pessimisme qui domine. Le redressement n'est pas pour tout de suite. D'autant que le conflit entre les Etats-Unis et l'Irak et la tempête boursière refroidissent les ardeurs des entreprises à investir. Ce contexte risque donc de tempérer les ardeurs syndicales.
Dans les banques, les suppressions d'emplois se multiplient. «Est-il opportun dans ces conditions de revendiquer une augmentation de salaire?», se demande déjà Mary-France Goy, secrétaire centrale de l'Association suisse des employés de banque. Cette retenue ne vise qu'un seul objectif: tenter de limiter les licenciements. Une telle issue paraît toutefois improbable en raison des surcapacités du secteur. Dans les machines, la FTMH (Fédération de l'industrie, de la construction et des services) exige une hausse de 2%. Mais elle n'a guère de pouvoir. Car les discussions ont lieu au sein de chaque entreprise. De surcroît, elle négocie le renouvellement de la convention collective de travail (la plus importante du pays) qui échoit le 30 juin 2003. Pour le syndicat, le véritable enjeu est là. Parmi ses revendications figurent le maintien du pouvoir d'achat et de l'emploi, l'organisation de négociations salariales au niveau national avec l'obligation pour toutes les entreprises de respecter les engagements pris, une rémunération minimale de 3500 francs brut par mois, la réduction du temps de travail, la retraite anticipée à 62 ans et l'obligation pour les entreprises qui licencient d'élaborer un plan social.
Revendications jusqu'à 3%
Dans la construction, le SIB (Syndicat industrie et bâtiment) a déjà renoncé, l'an dernier, à une hausse des salaires réels pour 2002 et 2003, en contrepartie de l'accord sur la retraite flexible à partir de 60 ans. Or, aujourd'hui, les patrons remettent en question les termes de cette convention. Ce qui provoque bien sûr la colère des travailleurs qui commencent à paralyser des chantiers. Dans les sciences de la vie, Roche a donné le ton. Le groupe bâlois a accepté une hausse globale de 2,5% de la masse salariale. Novartis, l'autre géant rhénan, devrait suivre. Dans le secteur public, les revendications ne sont pas encore fixées dans toutes les branches. Seuls les représentants des collaborateurs des CFF et de Swisscom les ont fait connaître. Ils réclament respectivement une augmentation de 3% et 2,75% à 3%.
Dans l'horlogerie, la FTMH a déjà obtenu la compensation du renchérissement. Soit 0,5%, autrement dit la progression de l'inflation entre les mois d'août 2001 et 2002. Les entreprises peuvent évidemment accorder des augmentations plus élevées. La nouvelle convention collective de travail entrée en vigueur le 1er janvier dernier prévoit toutefois des améliorations plus substantielles: l'introduction de salaires minimaux, la retraite anticipée à 64 ans, un prolongement de l'assurance maternité à 16 semaines et une augmentation de la participation patronale au paiement de la caisse maladie. «Des avantages que les salariés apprécient beaucoup. Pour preuve, le nombre de nos nouveaux membres de l'horlogerie a progressé de 20% entre les mois d'août 2001 et 2002», se réjouit Jean-Claude Rennwald, membre du comité directeur de la FTMH.
Sans négliger la lutte pour une hausse globale des salaires réels, les syndicats concentrent désormais leurs forces pour améliorer qualitativement les conventions collectives de travail. Le combat se focalise surtout sur les salaires minimaux. Avec un succès certain. Outre l'horlogerie, la distribution a fait un pas de géant dans cette direction. A la Migros, aucune rémunération ne sera inférieure à 3300 francs brut à partir du 1er janvier prochain. A cela s'ajoute le versement d'un treizième salaire pour tous les collaborateurs. Chez Denner, le salaire minimal brut, versé treize fois, passera à 3500 francs dès 2003. Dans l'hôtellerie et la restauration, il passera à la même date de 3350 à 3500 francs pour les employés ayant suivi un apprentissage et de 3000 à 3100 francs pour les collaborateurs sans formation.
Un progrès considérable: les travailleurs dont les rapports de travail ne sont réglés que par un contrat individuel gagnent souvent moins que le salaire conventionné minimum, surtout lorsqu'ils ne sont pas qualifiés. C'est d'autant plus important que les personnes actives les plus défavorisées ont vu leurs revenus réels disponibles (après toutes les dépenses obligatoires, y compris les impôts et le loyer) fondre de 10% à 15% entre 1990 et 1998, relève une étude publiée dans la dernière édition de «La Vie économique». Constat encore plus inquiétant: la classe moyenne a également enregistré un léger recul. Seuls les plus riches sont parvenus à augmenter leurs revenus. Autrement dit, les inégalités sociales ont progressé. La raison? Outre les disparités dues aux rémunérations, ce phénomène s'explique par la hausse des primes de l'assurance maladie, des impôts et des loyers.
Pour les syndicats, c'est une raison de poursuivre le combat avec encore plus d'ardeur. Plus largement, l'accroissement des inégalités pourrait miner la cohésion sociale du pays. Encore faut-il que les Suisses en aient conscience. J.-P. B.
Dans l'industrie des machines comme dans l'horlogerie, les syndicats concentrent plutôt leurs forces pour l'amélioration des conventions collectives.
«Evitons l'indexation automatique!»
Hubert Barde, vice-président de l'Union patronale suisse, estime que les entreprises tiennent compte du poids de l'inflation dans leurs négociations salariales.
Les syndicats exigent une hausse de 3% des salaires. Leurs revendications sont-elles légitimes?
Nous nous sommes toujours opposés à cette façon de procéder. Et les syndicats le savent. Nous voulons des négociations focalisées sur les possibilités de chaque branche économique, voire même de chaque entreprise. Il faut absolument individualiser les discussions de façon à ce qu'elles soient le plus proche possible de la réalité économique. L'objectif est de ne pas mettre inutilement des sociétés dans des situations délicates.
Le patronat est-il prêt à octroyer la pleine compensation du renchérissement, soit une hausse des salaires comprise entre 0,5% et 1%?
L'inflation doit être un point de repère. Les entreprises en tiennent compte dans leurs négociations avec les syndicats. Il en va de leur responsabilité sociale. Selon leur situation financière, des sociétés vont bien sûr au-delà du renchérissement. Ce que nous voulons éviter, c'est le retour à l'indexation automatique des salaires. Car elle engendre l'auto-inflation.
Si les salaires réels ne progressent pas, la consommation stagnera. Ce qui est mauvais pour les entreprises...
La hausse de la consommation ne s'explique pas uniquement par des salaires plus élevés. Elle passe aussi par la baisse des prélèvements obligatoires déduits des rémunérations. Par exemple, une réduction des cotisations de l'assurance-chômage apporterait environ un milliard de francs dans les entreprises et dans les ménages. Curieusement, le parti socialiste s'y oppose.
Craignez-vous des grèves?
Je vois mal qu'on puisse en arriver là. La mauvaise conjoncture ne devrait pas pousser les syndicats à agir de la sorte. Je ne les comprendrais pas si ce devait être le cas, notamment après les adaptations salariales des années passées.
Etes-vous prêt à la confrontation?
C'est davantage une négociation qu'une confrontation. Avant de se mettre autour d'une table, les divergences sont normales. Finalement, nous parvenons à nous entendre.
D'un côté, les syndicats pondèrent leurs prétentions salariales. De l'autre, les patrons s'engagent à maintenir l'emploi. Etes-vous favorable à une telle solution?
Dans la situation économique actuelle, ce raisonnement est très important dans la conduite d'une négociation. La réticence des patrons pour augmenter les salaires au-delà de ce qu'ils considèrent comme raisonnable s'explique souvent par leur volonté de maintenir l'emploi. Propos recueillis par J.-P. B.
Hubert Barde, version patronat.
«La grève a permis des augmentations»
Vasco Pedrina, président du Syndicat industrie & bâtiment, justifie une hausse des salaires qui soit supérieure au renchérissement.
L'USS exige une hausse de 3% des salaires. Est-ce bien réaliste lorsque l'économie décline?
Nos revendications sont tout à fait justifiées. D'abord, la moitié de cette augmentation découle de l'accroissement de la productivité qui doit aussi profiter aux salariés. Ensuite, il y a la nécessité d'aller au-delà de la compensation du renchérissement, car les primes de l'assurance maladie et de la prévoyance professionnelle grimperont dans une proportion qui ne permettra pas de maintenir le pouvoir d'achat. Enfin, il s'agit d'encourager la consommation pour éviter une crise encore plus profonde. Dans le secteur pharmaceutique, je remarque que les négociations ont déjà abouti chez Roche à une augmentation des salaires de 2,5%.
Accepteriez-vous un accord qui n'octroierait que la compensation du renchérissement, soit une hausse des salaires de 0,5% à 1%?
Notre objectif prioritaire est le maintien du pouvoir d'achat. Or, la seule compensation de l'inflation n'y suffira pas. Les patrons devraient le comprendre.
Pour obtenir satisfaction, l'arme de la grève sera-t-elle utilisée?
La grève a permis aux travailleurs des chantiers des transversales alpines d'Amsteg d'obtenir des hausses de salaires. Nous n'hésiterons pas à passer à l'action si d'autres catégories de salariés nous le demandaient. Mais, en règle générale, cette arme est employée pour maintenir les emplois lors d'une restructuration d'entreprise ou lors-que les patrons ne tiennent pas leurs engagements contractuels, comme dans la construction avec la remise en cause de la retraite anticipée.
Etes-vous prêt à la confrontation?
Oui, lorsque c'est nécessaire. Nous n'avons pas d'autres moyens d'action si les patrons nous provoquent.
D'un côté, les syndicats pondèrent leurs prétentions salariales. De l'autre, les patrons s'engagent à maintenir l'emploi. Etes-vous favorable à une telle solution?
Ce raisonnement est théorique. En pratique, ma longue expérience montre que les chefs d'entreprise ne le souhaitent pas ou que les garanties offertes sont insuffisantes. De surcroît, refuser des hausses de salaires n'a jamais permis de sauver des emplois si les structures économiques sont dépassées. Pire, cette solution provoque une guerre des prix qui pénalise l'ensemble d'une branche, y compris les sociétés saines.
Propos recueillis par J.-P. B.
Vasco Pedrina, version syndicale.
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