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Portrait
Sami Kanaan, l’inconnu préféré des genevois

Par Catherine Bellini - Mis en ligne le 25.05.2011 à 14:25

Nouvel élu au gouvernement de la Ville, le socialiste a surpris en réalisant le meilleur résultat. Portrait d’un Genevois atypique qui pourrait changer la cité.

Il a beau dire, il a beau faire, Sami Kanaan n’a pas grand-chose d’un Genevois.

Il ne râle pas, il propose le CEVA.

Il n’accuse pas les marginaux, il distribue des seringues propres au Paléo.

Il ne perd pas ses nerfs en auto, il fait du vélo.

Il n’accuse pas les frontaliers de tous les maux, il préconise un inspectorat du boulot.

«C’EST L’ANTI-STAUFFER. LES GENEVOIS EN ONT MARRE DES GRANDES GUEULES, ILS VEULENT ÊTRE GOUVERNÉS PAR DES PERSONNES FIABLES, COMPÉTENTES ET QUI ONT DU COEUR.» René Longet, président du Parti socialiste genevois

Son charisme modeste et donc peu genevois fut – à défaut d’autres griefs – au cœur des critiques durant la campagne en vue des élections à l’exécutif de la Ville de Genève, comparé à celui d’une borne kilométrique, d’une éponge, d’une huître aussi. Il n’était qu’un fonctionnaire falot, il n’avait qu’à rester à sa place.

Jean, chemise bleu lac, le nouvel élu savoure son expresso à la buvette du quai Wilson, le regard caressant les bains des Pâquis et ces voiliers qu’il aime tant.

Il savoure aussi sa victoire et se marre au souvenir des perfides qui lançaient (en off, bien entendu): «La question n’est pas de savoir si Kanaan va se planter, mais de combien il va se planter.»

Il a réalisé un carton le 17 avril, dépassant tous les autres candidats, sortants compris, et il se réjouit de prendre les rênes du Département de la culture et du sport, où la ville joue le premier rôle dans ce canton, question compétences et question finances.

Il sera accueilli à bras ouverts. Les milieux culturels le voulaient. «J’ai eu de nombreux contacts avec eux. Ils veulent un rassembleur.» Sami Kanaan est très confiant, comme il l’était durant la campagne du reste.

Il n’a pas besoin de faire jouer ses muscles, il connaît sa force. Comme à l’école où il était bon partout. Ceux qui avaient sous-estimé son sens politique, oublié qu’il était au Parlement de la ville, puis du canton avant d’être le bras droit de Manuel Tornare aux Affaires sociales, ne sont plus guère tonitruants.

L’anti-Stauffer. D’ailleurs, magie de l’élection, sa modestie s’est transformée en qualité.

Florilège: «Il est l’antithèse de Christian Lüscher», estime l’ancien conseiller d’Etat radical Guy-Olivier Segond. «Pas bling-bling, mais solide, précis, fin connaisseur des dossiers, très engagé dans les milieux associatifs.»

«C’est l’anti-Stauffer, dit le président des socialistes genevois René Longet. Les Genevois en ont marre des grandes gueules, ils veulent être gouvernés par des personnes fiables, compétentes et qui ont du cœur.»«Il est très à l’écoute, l’anti-Chevrolet», entonnent en chœur un ancien collaborateur aux Affaires sociales et une députée de droite.

La ville du bout du lac se serait donc éprise d’un homme qui préfère le dialogue à la polémique? «Les Genevois aiment le spectacle. Mais ils sont peut-être en train de changer. Il y a quinze jours j’ai voté comme la majorité, ce qui n’arrive pas souvent: pour la mobilité douce et pour le déclassement des Cherpines pour créer des logements», constate le nouvel élu.

L’empreinte libanaise. Il voit plus loin que le Jet d’eau, Sami Kanaan, 47 ans. Il a connu d’autres cieux, très bleus mais où le bonheur est plus fragile. Il grandit au Liban durant la guerre civile, avec de nombreux intermèdes en Suisse et en Grèce quand sa mère, une Suissesse, considère la situation trop explosive.

Il vivra chez sa tante, chez ses grands-parents, avec sa mère, sans sa mère, souvent sans son père qui travaille aux quatre coins du monde arabe. Le socialiste ne fait pas tout un plat de sa vie au Liban.

Sa sœur cadette et lui grandissent privilégiés, son père, architecte d’intérieur très coté avant ses problèmes de santé, vient d’un milieu modeste mais a grimpé l’échelle sociale: les enfants fréquentent le Lycée français, et, surtout, «nous avions toujours la possibilité de nous réfugier en Suisse».

Cette enfance dans un Beyrouth en proie à la guerre civile laisse pourtant des traces: «En période de conflit latent, on sentait cette épée de Damoclès. Y aurait-il des tirs, une explosion? Comment allait-on rentrer de la plage? De l’école? Avec ma sœur, on en parle encore. Je me souviens avoir été bloqué à l’école avec elle. Ma mère était folle d’inquiétude.»

«MA MOITIÉ SUISSE EST SUISSE ALLEMANDE. JE COMPRENDS CE SENTIMENT DE PARADIS PERDU.» Sami Kanaan, nouvel élu socialiste au Conseil administratif de Genève

Ces tireurs qui décident de la vie ou de la mort d’un passant laissent chez l’adolescent une sainte horreur de l’arbitraire. Et une allergie contre l’utilisation de la religion pour manipuler les foules. D’ailleurs, il s’affirme laïc, s’exprime peu sur les conflits au Proche-Orient, mais lâche quand même que «le Liban a toujours été un terrain de jeux pour les autres».

De ce pays qui «fonctionne mal», il hérite la conviction que le service public est un bien jamais acquis qu’il faut soigner avec constance. «Sinon, ce sont les plus faibles qui trinquent et tout finit par s’acheter: l’école, la santé, l’eau», dit-il.

Cet attachement au service public et au social fera de lui un socialiste. Il adhère en 1988, le Parti socialiste suisse a 100 ans, il est beaucoup question d’histoire, des premiers ouvriers à avoir osé s’unir, quitte à risquer leur emploi. «Se mettre ensemble pour construire quelque chose, c’est ce que j’aime», dit Sami Kanaan.

Années biennoises. De Beyrouth à Thoune, d’Athènes à Bienne, de Berne à Zurich avant de déposer ses valises à Genève, le jeune nomade a fait de l’intégration sa seconde nature. Il ne passe qu’un an au Gymnase de Bienne mais s’y fait une sacrée équipe de copains: «J’ai vite sympathisé avec le noyau dur de la classe en termes de leaders et de fiesta.»

Les Biennois se souviennent de ce souffle venu d’ailleurs, de ce jeune homme passionné et déjà si politique qui les aspire dans l’engagement. Il invente le mouvement «Jeunesse internationale pour la paix».

Valérie Pétignat, trente ans d’amitié avec Sami Kanaan: «Il fallait en être, de la JIP.» On y défend le service civil, on organise des échanges de jouets guerriers où les enfants amènent leur pistolet et reçoivent autre chose, on est contre le nucléaire.

C’est l’époque des grandes manifestations pour la paix. «Sami avait l’idéal contagieux», note un enseignant. Il avait aussi pour habitude d’aider les autres en maths ou en allemand. Ses amis d’alors n’ont pas été surpris de le voir réussir en politique. Mais ils sont restés sans voix quand, «au soir de l’élection du 17 avril, ce n’est pas Sami qu’on a vu à la TV, mais le radical Pierre Maudet!», relève Valérie Pétignat.

Vie privée. D’autres furent étonnés ce soir-là, mais pour des raisons différentes. «Je ne le connaissais pas. La preuve que le jeu des alliances permet d’élire d’illustres inconnus», déclare le président du Mouvement citoyens genevois Eric Stauffer.

Il est vrai que Sami Kanaan est encore peu connu. Et beaucoup, même au parti, le trouvent secret. «Discret», s’amusent ses amis genevois qui connaissent un Kanaan fort convivial. Si on ne sait rien de sa vie privée sur la place publique, c’est qu’il ne la mettrait pas en scène.

Le futur patron de la Culture reprend un expresso et résume par un très sincère: «Il n’y a pas grand-chose à mettre en scène.» Il n’est actuellement pas en couple, n’a pas de famille même s’il ne l’exclut pas un jour: «La bonne rencontre au bon moment?» Un Genevois comme tant d’autres finalement.

Les véritables surprises de Sami Kanaan pourraient encore venir. D’abord au sein de son parti. Le conseiller national vaudois Roger Nordmann, qui connaît son camarade de l’Association transports et environnement, pense qu’«il va commencer par donner à la gauche genevoise un souffle dynamisant et pragmatique».

Sa fibre écologique est bienvenue aussi. Un coup de pouce nécessaire dans un PS, qui, à Genève, s’est affaibli ces dernières années sur le plan cantonal.

Sami Kanaan: «Il faut reconnaître qu’on est très intégré dans l’appareil: dans l’administration, au Parlement, au gouvernement. On ne prend plus le temps d’aller vers les gens.

Or il faut y aller, au sens littéral. Je l’ai senti dans mon travail dans les associations, je l’ai senti aux stands durant la campagne. Il y a beaucoup de gens qui se sentent largués. Et c’est dans la peur que le MCG fait son nid.» Il ajoute: «Ma moitié suisse est suisse allemande. Je comprends ce sentiment de paradis perdu.»

Burkhalter de gauche. Est-ce que Sami Kanaan sera l’homme du renouveau, le rassembleur attendu au-delà des milieux culturels encore secoués par l’ère peu consensuelle de Patrice Mugny? Saura-t-il réconcilier la population avec la classe politique? Jeter des ponts vers le canton? Vers les rives d’autres partis?

Fait assez rare à Genève pour qu’on le souligne: beaucoup pensent que oui. «Il n’a pas fini de montrer ce dont il est capable», dit la présidente des Verts Fabienne Fischer.

A un autre bord politique, Sue Putallaz, la présidente des Libéraux en Ville de Genève, avoue être séduite: «A force de le côtoyer dans les stands, j’en suis venue à avoir de l’estime pour cet homme de dialogue, chaleureux, très abordable, au service de la population et pas de lui-même.»

Et Guy-Olivier Segond de conclure par une comparaison inattendue: «Sami Kanaan amène à gauche les qualités que Didier Burkhalter apporte à droite: solide, précis, il travaille sur le long terme et ne met pas la République à feu et à sang.»

«Je suis quelqu’un qui sait bâtir des ponts, c’est très naturel pour moi. Je l’ai fait pour le CEVA (la liaison ferroviaire qui devrait relier la gare de Cornavin à Annemasse (F) en passant par le quartier des Eaux-Vives, ndlr) avec le radical Gabriel Barrillier ou sur d’autres dossiers avec le libéral Renaud Gautier. De toute façon, avec le Parlement il faudra composer désormais. La gauche n’a plus la majorité absolue.»

Premier signe de changement: la répartition des départements à l’intérieur du nouveau gouvernement a été longue mais elle s’est terminée sans psychodrame, et surtout, sans humiliation. «Il y a moins d’égomaniaques, c’est bien pour le collège», sourit une camarade.

On a laissé les Verts prendre le social qu’Esther Alder voulait tant. Quant à Sami Kanaan, il devient la pierre angulaire du Conseil administratif. Non seulement il va diriger le département mammouth de la culture et du sport, mais sa parfaite maîtrise des affaires sociales – dont il a été directeur sous Manuel Tornare –, alliée à des connaissances pointues en matière de transports et d’environnement font de lui la personne sans doute la plus compétente du Conseil administratif, armée pour se mêler des affaires de tous.

Alors, s’il sait refermer sa parenthèse de haut commis de l’Etat pour revenir à la stratégie politique, s’il sait déléguer à d’autres le soin de peaufiner les dossiers, s’il ose sortir de l’ombre pour assumer son rôle sous les feux de la rampe, alors, oui, Sami Kanaan pourrait devenir l’homme fort qui pacifiera Genève.





Tags: Sami Kanaan, Genève,

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